La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 25: A Specter's Demand
La dernière note de *D'amour et d'ombre* s'évanouit dans l'air chaud de la salle, emportée par les applaudissements polis, presque tièdes, du petit comité d'investisseurs. Élodie resta immobile sous le projecteur unique, le souffle court, cherchant dans le silence intérieur la présence chaude qui l'avait portée tout au long de l'air. Rien. Plus que le léger bourdonnement de ses oreilles et la sueur qui séchait sur sa nuque.
Julien la rejoignit dans la coulisse, les yeux brillants.
— Tu as été parfaite, Élodie. Vraiment. Delambre n'a pas cessé de prendre des notes.
Elle acquiesça, mais son regard dériva vers la fissure qui zébrait le mur du fond, près du cadre de scène. Elle s'était élargie depuis la veille. Un mince filet de plâtre s'en détachait en silence, comme une larme grise.
— Il faut que je dorme, dit-elle. Je suis épuisée.
Julien posa une main sur son épaule.
— Je vais parler à Delambre. S'il signe, on peut ouvrir le théâtre dans trois jours, publique, complet. Tu chanteras le rôle entier.
— Et si Céleste se manifeste devant lui ?
Julien se mordit la lèvre.
— On a survécu à ce soir. On survivra à trois jours.
Elle monta l'escalier étroit vers sa loge, autrefois celle des choristes de second rang. La poussière y avait repris ses droits malgré le ménage de la veille. Elle s'assit devant le miirroir — un miroir neuf, acheté par Julien, car l'ancien gisait encore en morceaux sur le plateau, dans un coin, recouvert d'un drap sale. Elle défit son chignon, les épingles tintant dans la soucoupe de porcelaine ébréchée. La fatigue tomba sur elle comme un rideau de plomb.
Elle s'endormit presque aussitôt, la joue contre le bois verni de la coiffeuse.
Le rêve commença sans préambule.
Elle était debout sur la scène, mais la salle n'avait ni sièges ni balcons. Un gouffre noir, infini, s'étendait devant elle. Et au centre de ce vide, une silhouette en robe blanche déchirée, celle du costume de *La Reine des Ombres* — le même tissu qu'ils avaient déterré sous la scène, encore imprégné de terre.
La silhouette s'approcha, flottant plutôt que marchant. Son visage était flou, comme une aquarelle trop mouillée, mais sa voix résonna clairement dans le crâne d'Élodie.
*Ils ont applaudi ce soir.*
Élodie voulut répondre, mais ses lèvres ne formèrent aucun son.
*Ils ont applaudi pour eux, pour l'argent, pour le lustre qu'il a restauré. Pas pour moi. Pas pour la vérité.*
La silhouette leva une main diaphane. Derrière elle, le gouffre se peupla d'ombres assises, rangée après rangée, silencieuses comme des statues de cire.
*Écoute-les. Ils ne savent rien. Ils viennent s'asseoir, ils applaudissent, ils s'en vont. Et moi je reste. Je reste depuis cent ans dans cette fosse, dans ce silence. Et je n'aurai pas de repos tant que le public entier ne saura pas ce qui s'est passé dans cette maison.*
Élodie parvint enfin à parler. Sa voix sortit étranglée.
— On le leur dira. Julien veut monter l'opéra, révéler...
*Non.* La voix de Céleste se fit coupante comme un cristal fêlé. *Pas après. Pas pendant. Avant. La vérité doit précéder la musique. La confession doit être entendue par tous les vivants qui franchiront ce seuil. Sinon, je les hanterai un par un. Les spectateurs, les chanteurs, les ouvreuses. Chaque note qu'ils entendront sera une plainte. Chaque silence, un souvenir.*
La scène bascula soudain. Élodie se retrouva à genoux sur du parquet nu, dans une pièce aux murs couverts de papier peint fleuri — une chambre, peut-être, d'un autre siècle. Une malle ouverte devant elle. Des lettres, des partitions, un petit portrait au pastel. Céleste — mais jeune, vivante, les cheveux roux comme l'automne — se tenait près d'une fenêtre, regardant un jardin en contrebas.
*Regarde, dit-elle sans se retourner. Regarde ce qu'il a volé. Ce qu'ils ont tous volé.*
Élodie tendit la main vers le portrait…
Le réveil la projeta hors du rêve comme une chute de lit. Elle était allongée par terre, dans sa loge, le front contre la lame du parquet. La lune filtrait par la petite lucarne. Le médaillon contre sa poitrine était brûlant.
Elle se releva, tremblante, et dévala l'escalier.
La salle était plongée dans l'obscurité, mais une lumière tremblotait au fond, dans la fosse d'orchestre. Elle trouva Julien assis sur un tabouret de contrebassiste, torse nu malgré la fraîcheur, une lampe de poche posée contre un pupitre, lisant un document à la lueur vacillante.
— Julien.
Il leva la tête. Son visage était marqué de fatigue, mais ses yeux pétillaient.
— Tu ne devrais pas dormir ?
— Céleste m'a parlé. Dans le rêve.
Il plissa les yeux.
— Qu'est-ce qu'elle a dit ?
— Elle refuse que la vérité soit révélée pendant l'opéra. Elle exige que ce soit public. Avant. Tout le monde doit savoir.
Julien se leva, le document roulé dans une main.
— Publique avant ? On n'a même pas de date confirmée. Delambre n'a pas encore signé, et il veut un théâtre « purifié ». Si on annonce un scandale centenaire avant d'avoir son chèque, il file.
— Et si on le fait après ? demanda Élodie.
— Après le spectacle, on aura de l'argent, un public. On pourra révéler ce qu'on veut. Mais Céleste ne veut pas attendre.
Elle s'approcha, le médaillon toujours brûlant à travers la soie de son chemisier.
— Delambre veut un théâtre sans fantômes. Et Céleste veut un théâtre sans mensonges. Ils sont incompatibles.
Julien laissa échapper un rire sans joie.
— On peut toujours mentir à Delambre. Lui dire que tout est réglé, que la diva s'est tue, que c'était des vibrations de métro…
— Tu crois vraiment qu'il ne sentira rien ? On a passé la semaine à faire disparaître des fissures sous du plâtre neuf. Le sol de la crypte se déchire chaque nuit. La fosse s'ouvre sous nos pieds. Et toi, tu veux lui vendre un théâtre sain d'esprit ?
Elle marqua une pause. Une idée venait de germer, froide et nette, comme une note juste après des jours de fausses.
— À moins qu'on ne lui dise la vérité différemment.
Julien attendit.
— On lui dit que la légende fait partie du spectacle. Que c'est une mise en scène — un « gimmick » commercial. Madame Céleste, le fantôme officiel du Théâtre de l'Éclipse. On l'affiche, on la vend, on la joue. Le public paiera pour avoir peur et pour pleurer. Delambre cherche un investissement rentable. Rien n'est plus rentable qu'une légende vivante.
Julien la regarda longuement. La lampe de poche jetait des ombres dures sur ses pommettes.
— Et Céleste ?
— Elle veut que la vérité soit dite. On peut la dire en costume, en scène, en musique. Une vérité jouée reste une vérité entendue. Et si… si Delambre refuse après ça, alors on n'a rien perdu qu'un mensonge.
Elle sortit le médaillon de son chemisier. Il était tiède maintenant, presque reposé.
— Il est à toi ? demanda Julien doucement.
— Mon arrière-grand-mère me l'a laissé. Elle chantait dans ce théâtre, disait-elle, dans une autre vie. J'ai toujours cru que c'était une métaphore.
Julien fit un pas vers elle. La distance entre eux brûlait plus que le métal.
— Et maintenant ?
— Maintenant, je crois que Céleste choisit ses porte-voix avec soin. Et qu'elle n'a pas fini de parler.
Un craquement sourd résonna sous leurs pieds. Le sol de la fosse vibra une seconde, puis s'immobilisa. Le silence retomba, lourd comme un rideau de velours.
— Il faut retourner dans la crypte, dit Élodie. Cette nuit. Avant que Delambre arrive. Il y a une porte dans mon rêve — une porte de chambre, au papier fleuri. C'est peut-être la même que la porte des pardons. Elle veut que nous l'ouvrions.
Julien saisit sa veste sur le tabouret et la lança sur ses épaules.
— Allons-y. Mais cette fois, on ne s'arrête pas tant qu'elle n'est pas franchie.
Ils traversèrent la salle sombre. Un courant d'air froid remonta de la fosse, portant une odeur de terre et de lilas fanés. Et, très loin, au-dessus d'eux, dans les cintres invisibles, une corde grinça une seule fois, comme un accord silencieux.
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