La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 30: Paying the Debt
Le marteau résonna contre la pierre humide, et un fragment de plâtre tomba dans la poussière. Élodie retint son souffle. Derrière le panneau descellé, nichée dans une cavité creusée dans le mur du troisième sous-sol, une malle de cuir bouilli reposait comme un cercueil miniature.
Julien abaissa sa pince à levier. Le silence de la crypte tout autour d'eux semblait s'épaissir, comme si la nuit elle-même retenait son souffle.
« Il y a un cadenas », dit-il. Sa lampe frontale dessinait un cône de lumière jaune sur le métal rouillé.
Élodie s'approcha. Le pendentif d'argent—le sien désormais, celui que le fantôme lui avait confié—tintait doucement contre son sternum à chaque pas. Elle le souleva. Il vibra, à peine, comme s'il reconnaissait quelque chose dans cette malle.
Un déclic. Le cadenas céda sans même qu'elle n'insère la clé.
Julien la regarda, les sourcils haussés. « Il t'attendait. »
À l'intérieur, un velours bleu nuit avait été soigneusement plié autour de plusieurs écrins. Élodie écarta le tissu d'une main tremblante. Le premier écrins s'ouvrit sur un collier de perles noires montées en or guilloché. Le second révéla des boucles d'oreilles en diamants taille ancienne, dont la coupe captait même la faible lumière de leurs lampes et la renvoyait en prismes mouvants. Le troisième contenait une broche—un oiseau de feu en rubis et saphirs, les ailes déployées.
« Mon Dieu », murmura Élodie.
Julien souleva un quatrième écrin, plus plat. Un diadème de camées antiques, entouré de rangs de perles fines, y reposait sur un coussin de soie défraîchie. « C'est une fortune. Une vraie fortune. »
Au fond de la malle, sous les écrins, une planchette de bois dissimulait un second compartiment. Élodie la souleva. Un rouleau de parchemin, scellé de cire rouge, et—elle sentit son cœur se serrer—une mèche de cheveux bruns, nouée d'un ruban de satin déteint.
Julien déroula le parchemin avec précaution. Son écriture était fine, appliquée—celle d'une femme qui avait appris à tracer chaque lettre avec soin.
« Je soussignée, Célestine Aurora Delacroix, dite Céleste, propriétaire en titre du théâtre de l'Étoile Filante par acte notarié du 12 mars 1887, lègue l'intégralité de mes biens mobiliers, incluant les joyaux ci-joints et tous droits sur le bâtiment susmentionné, à celui ou celle qui portera ma voix après mon silence... »
Il s'arrêta. Sa lampe vacilla.
Élodie posa une main sur son bras. « Continue. »
Julien déglutit. « ...pourvu que la vérité de ma disparition soit révélée et que mon nom soit prononcé sur la scène du théâtre, devant le public assemblé, trois fois sans tréma, afin que justice soit rendue à celle que l'on a fait taire. Fait à Paris, le dix-sept octobre 1887. Signé : Céleste. »
La crypte parut se refroidir de plusieurs degrés. Élodie releva les yeux vers les arcades du plafond, là où l'ombre se densifiait.
« Elle y a pensé à tout », dit-elle doucement. « Même sa propre succession. »
Julien roula le parchemin avec une lenteur presque sacrée. « Alors c'est elle qui a financé le théâtre, pas Vautour. Elle était propriétaire. » Son visage, éclairé de profil, se durcit. « Il l'a volée, assassinée—et il a volé le théâtre avec. »
« Et si nous prouvons cela », dit Élodie, dont la voix commençait à trembler d'excitation, « le théâtre nous appartient légalement. Pas comme un investissement, mais comme un héritage. » Elle compta sur ses doigts, fébrile. « Les joyaux financent les travaux. La propriété nous donne un levier face à la ville. Et Madame de la Roche—»
« Elle peut attendre », acheva Julien. Il lui sourit, et malgré la grisaille de la crypte, ce sourire la réchauffa. Ses mains trouvèrent les siennes comme un réflexe. « Nous avons une chance. »
Le silence les rattrapa sitôt les mots prononcés. La chaleur de ses paumes contre les siennes était presque douloureuse à force d'être douce. Élodie baissa les yeux.
Dans trois jours, le délai expirait. Dans trois jours, le théâtre serait détruit si rien n'était réglé. Dans trois jours, elle monterait sur scène pour l'ultime représentation—si représentation il y avait.
Et après ça ?
Julien la libéra d'un geste presque brusque, comme si la même question venait de le mordre. Il se tourna vers la malle. « Il nous faut l'acte notarié de 1887. S'il existe encore, il doit être chez un notaire ou aux archives. Si nous le retrouvons, nous pouvons démontrer la propriété de Céleste et réclamer la succession. »
« S'il existe encore », répéta Élodie. « Vautour a eu cent trente ans pour le détruire. »
Un bruit. Léger—un glissement de soie contre la pierre. Ils se figèrent tous les deux. La lampe frontale de Julien balaya l'arcade du fond. Rien. Mais l'air était plus froid là où le regard se posait, comme si quelque chose d'invisible se tenait dans l'ombre.
Puis le pendentif autour du cou d'Élodie devint glacé. Un frisson courut le long de sa nuque, et elle tourna la tête vers la paroi nord de la crypte. Là, gravées à même la pierre, des lettres qu'elle n'avait jamais remarquées.
UN NOM. TROIS FOIS. SANS TRÉMA.
Elle s'approcha, tendit sa lampe. En dessous, une petite cavité de la taille d'un poing, vide.
« Julien. »
Il vint la rejoindre. Sa respiration se fit plus courte.
« "Prononcé trois fois sans tréma" », murmura-t-il. « Dans la lettre elle écrit Céleste, sans accent. Mais elle était connue comme Céleste avec un accent circonflexe. Un tréma est un tréma, évidemment, mais... »
Il s'interrompit. Sa lampe tombait à présent sur la signature du testament qu'il tenait encore. « Aurora », dit-il soudain. « Son deuxième prénom. Elle demande d'avance pardon pour ce premier prénom qu'elle a tant haï, l'acte... »
Élodie prit le parchemin de ses mains. Dans la lueur, sous la signature, une écriture plus fine, presque invisible, s'ajoutait.
« À qui saura lire, la porte des pardons s'ouvrira. »
Un courant d'air parcourut la crypte, et les bougies votives—qu'elles n'avaient pas allumées—s'enflammèrent une à une le long du mur nord, éclairant un passage qu'elles avaient pris pour un cul-de-sac.
Élodie s'avança. Le mur, en vérité, portait une porte de pierre sans poignée ni serrure. Mais dans la poussière, au centre, une empreinte de main—fine, féminine, la paume ouverte.
Le pendentif vibra. S'échauffa contre sa peau jusqu'à devenir brûlant, puis tiède, comme une caresse.
« Elle veut que ce soit toi », dit Julien, la voix étranglée.
Élodie leva la main. La posa sur l'empreinte.
La pierre gémit. Poussière, gravats, et puis—un grincement long, comme le souffle d'un orgue antique. Le bloc pivota lentement vers l'intérieur, révélant un escalier en colimaçon qui plongeait vers les profondeurs. La lumière des bougies n'en atteignait pas le fond. L'air qui en montait était sec, ancien, chargé d'une odeur d'encens.
Julien s'avança pour la suivre, mais elle le retint d'une main sur sa poitrine.
« Attends. »
Elle s'enfonça seule dans l'escalier. Vingt marches. Trente. Au bas, une porte de bois clair, à peine plus haute qu'elle, sur laquelle un nom était peint en lettres dorées, passées mais intactes.
CELESTE AURORA DELACROIX.
Elle poussa la porte.
Derrière, dans une pièce pas plus grande qu'un confessionnal, un portrait en pied trônait sur un chevalet. La femme du miroir. La femme des avenues. Céleste, en costume de Philénix, la tête ceinte de lauriers, tenant une partition contre sa poitrine. À ses pieds, une cassette de bois sombre. Et devant la cassette, une clef—en cuivre, ouvragée d'un lyre—posée sur un coussin de velours rouge, comme si quelqu'un venait de la déposer.
Elle n'entendit pas Julien descendre. Il était derrière elle, soudain, le souffle court. « Déluge du soir, prête-moi ton tonnerre », récita-t-il à mi-voix. « C'est une strophe de Philénix. Elle a caché son trésor à l'ombre de sa propre légende. »
« Elle le connaissait », répondit Élodie. Sa voix était éraillée par l'émotion. « Ce théâtre. Chaque pierre. Elle a construit cette cache elle-même. » Elle se tourna vers lui, et malgré la fraîcheur de la crypte, son cœur battait à se rompre. « Tout ce qu'elle voulait, c'était qu'on se souvienne. Qu'on dise son nom. Et nous, nous n'avons cessé de vouloir la faire taire pour sauver ce lieu. »
Julien baissa la tête. Son mensonge à lui pesait toujours—le rôle de sa famille dans l'effacement de Céleste. Il n'eut pas à parler ; Élodie vit la honte plisser ses yeux.
« Nous pouvons la venger », dit-elle, plus doucement. « Ou nous pouvons la payer. Mais Julien—» Sa main trouva la sienne, et cette fois elle ne la retira pas. « Il faut faire les deux. »
Leurs doigts s'enchevêtrèrent. Et dans l'obscurité du confessionnal de pierre, le portrait de Céleste parut sourire—ou peut-être n'était-ce qu'un jeu de lumière et la frange des bougies qui tremblait.
Julien se pencha, prit la clef de cuivre. Il ne regardait pas la cassette. Il regardait Élodie, les yeux emplis d'une question qu'il n'osait pas formuler.
Trois jours.
Derrière eux, en haut de l'escalier, une voix d'homme résonna dans la crypte. Bone sec, mais sonore, soulagée.
« Élodie ? Julien ? Vous êtes là ? »
Delambre.
« J'ai des nouvelles. Et je pense que vous voudrez les entendre avant de vendre quoi que ce soit. »
Julien et Élodie échangèrent un regard—et le souvenir des doigts entrelacés se dissipa comme un rêve au matin.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.