La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 29: Preparing the Final Performance
La nuit tombait sur le Philénix comme un rideau de velours bleu. Élodie se tenait au centre de la scène, les bras croisés, le regard perdu dans la pénombre des loges vides. Derrière elle, les décors du second acte attendaient, immobiles et silencieux, comme des géants endormis.
« Et si on intégrait la lettre dans le livret ? » lança Julien depuis la fosse d'orchestre.
Elle se retourna. Il montait l'escalier de bois avec une liasse de papiers sous le bras, les manches de sa chemise retroussées jusqu'aux coudes. Depuis leur réconciliation, il avait cette manière de s'approcher d'elle comme s'il craignait encore qu'elle disparaisse.
— La lettre de Céleste ? Dans l'opéra ? répéta Élodie en descendant vers lui.
— Pas toute la lettre, mais son essence. La diva enfermée pendant les répétitions de Philénix, obligée d'assister à la création de sa propre mort artistique. Si Madame de la Roche doit assister à une représentation privée sans manifestation spectrale, donnons-lui quelque chose d'autre à entendre : la vérité.
Elle prit les feuilles qu'il lui tendait. C'était un brouillon de libretto, annoté de sa main fine et nerveuse. Le troisième acte, transformé. Au lieu de la mort tragique d'Eurydice, une femme emmurée découvrait un passage secret vers un trésor.
— Tu as travaillé dessus toute la nuit ?
— Une partie. L'autre, j'ai cherché des fonds. Sans succès.
Élodie soupira en parcourant le texte. Les mots de Céleste s'y trouvaient à peine modifiés, enlacés à ceux de Gluck comme deux voix impossibles chantant en canon. L'idée était magnifique. Et terriblement risquée.
— Vautour est parti, mais le conseil de surveillance surveille encore. Si on transforme l'opéra en témoignage judiciaire, ils peuvent bloquer la représentation.
— C'est précisément pour ça qu'il faut que ce soit bon. Que ce soit tellement beau qu'ils n'oseront pas.
Un courant d'air froid traversa la salle. Élodie frissonna. Quelque part au-dessus d'eux, dans les cintres, une poulie grincea. Elle leva les yeux et crut voir, entre deux projecteurs éteints, une silhouette drapée de blanc qui s'effaçait dans l'obscurité.
« Elle écoute », murmura-t-elle.
Julien suivit son regard, ne vit que le vide.
« Elle est peut-être d'accord », dit-il.
— Ou peut-être qu'elle prépare quelque chose.
Elle se pencha sur le pupitre qu'il avait installé au bord de la scène, là où Delambre avait posé son carnet de chèques deux semaines plus tôt. Les pages s'étalaient, couvertes de corrections, de ratures, d'indications de mise en scène.
— Il faut intégrer la lettre là, au moment du duo final.
Elle pointa un passage. Julien hocha la tête.
— Quand Eurydice se retourne et découvre qu'Orphée l'a trahie. Si l'on fait chanter à Céleste, seulement en contrepoint, les mots qu'elle écrivit avant de mourir...
L'idée fit son chemin en quelques heures de fièvre créative. Ils travaillèrent dans la salle vide, allumant les lampes une à une comme des veilleuses autour d'un malade. Élodie chantait les nouveaux passages, testant la tessiture. Julien notait, effaçait, recommençait. À un moment, elle s'interrompit au milieu d'une mesure.
« Il y a quelqu'un », dit-elle.
Le silence était épais comme l'oubli.
« C'est encore Vautour ? »
Elle secoua la tête. Depuis la confession, le directeur déchu n'avait pas remis les pieds au théâtre. Les journaux racontaient qu'il s'était retiré dans son manoir de Normandie, rongé par la honte. Mais les threads de sa vengeance pouvaient encore se dérouler.
« Reste ici », ordonna Julien.
Il prit la lampe à huile posée près des décors et s'engagea dans le couloir des loges. Élodie demeura sur la scène, les doigts crispés sur le lutrin. Les secondes passèrent, immobiles. Puis un bruit sourd. Un meuble que l'on déplace. Une pierre qui racle contre une autre.
« Élodie ! »
La voix de Julien arrivait de loin, étouffée. Elle courut. Le couloir des loges s'ouvrait sur la régie, puis sur un escalier en colimaçon qui descendait dans les dessous. En bas, Julien se tenait devant un pan de mur là où elle aurait juré qu'aucune porte n'existait. Mais soudain, une ouverture béait, grise de poussière ancienne.
— Il y avait ceci caché derrière une pierre descellée.
Il tenait une enveloppe de papier jauni, scellée d'un ruban rouge déteint. Le nom écrit sur le cachet était celui de Céleste. Élodie tendit la main. Sa peau effleura le papier et un frisson lui parcourut le dos, comme si une voix lui parlait directement au creux de l'oreille.
« Ouvre-la », dit-elle.
Julien défit le ruban. L'enveloppe contenait deux feuilles couvertes d'une écriture fine, presque tremblée. Céleste avait écrit cette lettre la veille de sa mort. Et ce qu'elle racontait dépassait ce qu'ils avaient imaginé.
« Je n'ai jamais rien volé, lisait-il à voix haute. Ma fortune était le fruit de mes cachets, petits à petits amassés, réduits en joyaux que je cachais dans le mur du labyrinthe derrière la porte des pardons. Si le Philénix manque un jour d'argent, que l'on chante l'air de Philénix, et la porte s'ouvrira sur ma collection. »
Il leva les yeux. Élodie sentit son cœur battre si fort qu'elle en entendait l'écho dans les caveaux.
— Les bijoux enterrés dans le labyrinthe ?
— Une fortune qu'elle aurait dissimulée plutôt que de la livrer aux mains de son voleur.
Julien plia la lettre, la replaça dans l'enveloppe.
— Encore faut-il trouver la porte des pardons. Et l'air de Philénix.
— Le labyrinthe, murmura Élodie. Il y a cette fissure dans la crypte. Je l'ai vue quand le fantôme m'y conduisait après l'avoir libérée du placard.
D'en haut leur parvint un accord, net et pur. Un piano dont personne ne jouait. Élodie reconnut les premières mesures de l'air de Philénix, celui que Céleste chantait encore dans les couloirs quand elle croyait être seule. L'air même que la diva avait composé pour son premier rôle.
« Elle nous montre le chemin », dit-elle.
Julien la regardait, l'air partagé entre espoir et inquiétude.
« Madame de la Roche exige zéro manifestation pour la représentation de démonstration. Tu ne peux pas lui demander de financer le théâtre après avoir vu un piano jouer tout seul dans la crypte. »
Élodie toucha son propre sternum, là où la marque du corset fantôme restait encore, invisible.
« Je n'ai pas besoin qu'elle le voie. J'ai besoin que la porte des pardons s'ouvre. »
Elle remonta vers la scène, l'enveloppe de Céleste serrée contre elle. Lorsqu'elle poussa la porte de la régie, le Philénix entier semblait ivre d'une musique qu'elle seule percevait. La chaleur des lampes s'était dissipée. Un courant froid sortait du trou de souffleur.
Et là, dans le miroir brisé des loges de face, elle la vit. Céleste. Enfin visible. Son reflet dansait dans les tessons de verre, les lèvres formant des mots muets. Trois syllabes qui se répétaient, comme un oracle.
Élodie se pencha. Elle déchiffra sur les lèvres du spectre le nom de la porte des pardons et celui de l'air, oui, mais aussi un nom qu'elle ne connaissait pas.
_Marceau._
Un nom d'homme. Élodie sentit le froid la saisir, coupant, total. Celui de la personne qui avait aidé Vautour à cacher la vérité. Et il était peut-être encore vivant.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.