La Révélation Parisienne
Lire le chapitre 1: Arrival
La chaleur de l’août pesait sur le quai de la gare de Lyon comme une couverture humide. Claire Delacroix descendit du train, son unique valise de cuir cognant contre sa jambe, et resta un instant immobile au milieu du flot des voyageurs. L’odeur du charbon et du café bon marché se mêlait à celle du métal chaud, une combinaison qu’elle associerait désormais à son arrivée, à la fin de tout ce qu’elle avait connu.
Elle serra la lanière de son sac contre son épaule, laissant les passants la bousculer sans protester. Son père lui avait dit, en lui remettant le billet de train la veille, que Paris était une ville qui dévorait les jeunes filles trop confiantes. Sa mère avait ajouté, d’une voix plus douce, que la modestie était un bouclier invisible, et que la prière du soir la protégerait là où les murs du couvent ne pouvaient plus le faire. Claire portait leur double injonction comme on porte un vêtement trop serré : avec une certaine gêne, mais sans oser le retirer.
Elle n’avait jamais vu Paris. Pas vraiment. Les cartes postales que son oncle envoyait à Noël montraient la tour Eiffel, des ponts charmants, des avenues propres et ordonnées. Rien ne l’avait préparée à ce tumulte. Les haut-parleurs crachotaient des annonces incompréhensibles, un homme en imperméable la frôla en maugréant, et une femme chargée de paquets lui jeta un regard qui semblait dire : toi aussi, tu es perdue.
Claire prit une inspiration profonde et se dirigea vers la sortie. Elle avait un plan, un itinéraire. Le père Moreau, son confesseur, lui avait recommandé une pension tenue par des sœurs laïques de la communauté de Sainte-Jeanne, mais sa bourse d’études n’y suffisait pas. L’université lui avait donc attribué une chambre dans une résidence pour étudiantes, rue de la Glacière. Elle l’avait noté sur un morceau de papier, dix fois, comme si l’écriture le rendait plus réel.
Dehors, la ville l’attendait dans un grondement sourd. Elle leva la main, un geste timide qu’elle dut répéter trois fois avant qu’un taxi s’arrête. Le chauffeur, un homme aux cheveux gris et à la moustache jaunie de tabac, baissa sa vitre.
— Où va-t-on, mademoiselle ?
Elle cita l’adresse en articulant, puis monta à l’arrière. Les banquettes sentaient le cuir usé et le mégot refroidi. Le chauffeur la regarda dans le rétroviseur, un petit sourire au coin des lèvres.
— Première fois à Paris ?
— Est-ce que ça se voit ?
Il rit, un bruit rauque et bref. — Vous avez le front soucieux et les mains serrées sur votre sac. Les Parisiennes nées ici ne tiennent pas leurs affaires comme si on allait les leur arracher. Votre famille vous a dit que je serais un voleur, non ?
Claire rougit. — Ils m’ont dit de me méfier.
— Sagement. Mais vous êtes là pour apprendre, pas pour vous méfier. Pour étudier, c’est ça ?
— L’histoire de l’art, dit-elle, avec une fierté encore fragile.
— Ah. Les vieilles pierres. Ça paie mal, mais ça nourrit autre chose.
Il démarra, s’insérant dans la circulation avec une désinvolture qui fit serrer les doigts de Claire sur son sac. La ville défilait par la vitre : des façades haussmanniennes, des cafés aux terrasses bondées, des femmes aux jupes courtes qui marchaient comme si le trottoir leur appartenait. Claire se surprit à comparer ce spectacle aux planches en couleurs des magazines que sa mère lui interdisait de lire.
Le taxi tourna brusquement à droite, quittant le boulevard principal pour une rue plus étroite. Le chauffeur jura entre ses dents et ralentit.
— Merde, pas encore.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Le quartier Latin. Ça chauffe. Vous vouliez voir le vrai Paris ? Le voilà.
Par la vitre, Claire distingua d’abord les lettres d’une pancarte coincée dans une grille : NON À LA RÉPRESSION. Puis des silhouettes, une centaine au moins, serrées dans la rue. Des étudiants, surtout des jeunes hommes en chemises ouvertes et pantalons étroits, quelques filles aux cheveux courts et aux regards durs, des ouvriers aussi, casquettes baissées sur les yeux. Ils tenaient des banderoles, des tracts, des bâtons. Certains criaient, d’autres avançaient en rang serré vers des gardes mobiles qui barraient la route avec des boucliers et des matraques.
— Qu’est-ce qu’ils veulent ? demanda Claire, la voix étranglée par l’émotion.
— Des choses, répondit le chauffeur. La fin de la guerre en Algérie qui n’en finit pas, des droits pour les travailleurs, un monde en mieux. Le genre de choses que vos parents ne vous ont jamais racontées au dîner, sans doute.
Elle voulut répondre, mais ses yeux furent happés par une silhouette qui se déplaçait à contre-courant de la foule, au bord des barricades improvisées. Un homme, grand, les épaules larges, vêtu d’un blouson de cuir noir qui semblait le séparer de la masse. Il ne criait pas, ne brandissait pas de banderole. Il portait un appareil photo, un Leica argenté, qu’il levait au visage pour cadrer, déclencher, puis baissait comme une arme rechargeée.
Ses cheveux bruns lui tombaient sur le front, pas assez longs pour être bohèmes, trop longs pour être sages. Il se déplaçait avec une économie de gestes, un pas sur le côté, un autre en arrière, comme s’il dansait une chorégraphie secrète avec le chaos. Il ne semblait pas avoir peur. Il ne semblait pas non plus appartenir à la foule. Elle le regarda s’accroupir près d’une jeune femme qui serrait un mouchoir ensanglanté contre son front, prendre une série de photos en quelques secondes, puis se relever et courir vers le centre de la mêlée.
Et puis, à un moment, il tourna la tête. Vers elle. Comme s’il avait senti son regard posé sur lui à travers la vitre du taxi.
Claire vit ses yeux, bruns et intenses, fixés sur elle pendant une fraction de seconde. Il sourit, pas à elle exactement, mais dans sa direction. Un sourire de défi, bref, comme une braise.
Un coup de sifflet déchira l’air. Une charge des gardes mobiles, soudaine, violente. La foule se dispersa dans un cri collectif, les manifestants ruisselant dans les rues adjacentes. Un camion de police arriva en hurlant derrière le taxi.
— Allez, on ne traîne pas ici, dit le chauffeur, passant la première et fonçant dans une ruelle latérale.
Claire se retourna sur la banquette, collant son visage à la vitre arrière pour voir la scène s’éloigner. L’homme au blouson de cuir avait disparu, englouti par le fleuve de la foule. Le mouchoir ensanglanté, les barricades, les cris stridents des sifflets : tout s’évanouit dans le grondement du moteur.
Quand elle se retourna face à la route, elle sentit ses mains trembler. Elle les posa sur ses genoux, les scruta comme si elles appartenaient à quelqu’un d’autre, puis les replaça autour de son sac.
— Ce n’était pas une grève de tramway, murmura-t-elle.
Le chauffeur la regarda dans le rétroviseur.
— Non, mademoiselle. Pas une grève de tramway. Vous avez manqué le bulletin de ce matin ?
— Je n’ai pas eu besoin de lui. Mes parents ont préféré ne pas me raconter ce qui se passe ici. Ils pensaient que Paris, pour moi, c’était le Louvre et la Sainte-Chapelle.
Le chauffeur laissa échapper un petit rire. — Le Louvre, c’est joli, mais c’est pas là que la France se joue. Le pays se joue dans la rue. Tenez, regardez ce mec, là-bas, qui reprend son appareil photo sur le trottoir avec des gars autour de lui.
Le taxi venait de quitter la zone chaude, et il s’arrêta à un feu rouge. Sur le trottoir, adossé à un mur de briques, l’homme au blouson de cuir était entouré de trois autres jeunes gens. Il passait les mains dans ses cheveux, parlait vite, et son Leica pendait à son cou, l’objectif ouvert. Il leva la tête, regarda le taxi qui attendait, et ses yeux croisèrent de nouveau ceux de Claire.
Quelques secondes. Pas plus. Puis le feu passa au vert.
— Voilà, dit le chauffeur. Rue de la Glacière, résidence des étudiantes. Vingt francs, mademoiselle.
— Vingt francs ? Mais le compteur…
— Vous n’êtes pas à la campagne. Vingt francs, c’est pour ce que vous avez vu.
Claire fouilla dans son sac, sortit un billet plié dans un petit porte-monnaie de cuir sombre, son argent de poche donné par sa mère en mille recommandations. Elle le tendit au chauffeur.
— Merci, dit-elle simplement.
— Vous êtes bien courageuse d’être ici, mademoiselle. On vous a peut-être dit que Paris était une ville de culture. C’est vrai. Mais c’est aussi une ville de feu. Il faudra choisir ce que vous voulez voir.
Il prit le billet, la déposa devant une porte en pierre : la résidence des étudiantes, un bâtiment napoléonien austère aux fenêtres serrées comme des rangs de bonnes sœurs. Une femme en blouse grise l’accueillit dans l’entrée, lui remit une clé grasse et un formulaire de sécurité.
Le couloir sentait l’encaustique et le lierre incertain. Sa chambre, au troisième étage, était petite, une fenêtre donnant sur une cour intérieure, un lit de fer, une table, une chaise, une armoire à glace aux charnières grinçantes. Elle posa sa valise sur le lit et ouvrit la fenêtre. L’air chaud et humide entra, portant par intermittence des échos lointains : des sirènes, des klaxons, et la rumeur sourde d’une ville qui n’allait pas se taire.
Claire resta là, debout dans la pénombre de sa nouvelle vie. Sa mère aurait dit une prière pour les âmes en danger. Son père aurait dit que la jeunesse d’aujourd’hui ne savait pas quoi faire de ses mains. Elle, elle pensait à l’homme au Leica, à son sourire de braise, à la façon dont il avait laissé la réalité le traverser sans se briser.
Elle sortit de sa poche le petit papier où elle avait noté l’adresse de la résidence, le replia, et le rangea dans le tiroir de la table.
Il faisait sombre dans la chambre. Sur le lit, sa valise restait fermée.
Elle n’avait pas encore déballé sa mère en argent, la médaille bénie, les lettres de recommandation de son confesseur. Elle n’avait pas encore installé les phots de famille sur la cheminée.
Elle se contenta de regarder par la fenêtre, la ville qui hurlait ses colères au loin, et pour la première fois depuis qu’elle avait quitté sa province, elle ne savait pas si elle tremblait de peur ou d’envie.
Elle prit une profonde inspiration, comme avant de plonger.
Puis elle ouvrit sa valise.