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La Révélation Parisienne

Lire le chapitre 10: The First Lie Revealed

Le lendemain matin, la lumière grise de Paris filtrait à travers les stores poussiéreux de l'agence. Claire avait passé la nuit à regarder le plafond de sa chambre, la photographie de Philippe glissée sous son oreiller comme un secret brûlant. Elle arriva la première, comme toujours, espérant que la routine dissiperait le poids dans sa poitrine.

La matinée s'écoula dans un bourdonnement de téléphones et de machines. Elle développait des tirages pour un reportage sur les bateaux-lavoirs, les mains plongeant dans le bain chimique avec une précision nouvelle. La fierté du métier appris malgré elle. Elle pensait presque avoir oublié le dossier, la villa Susini, l'image de son frère.

— Mademoiselle Delacroix.

La voix de Monsieur Barrault tombait comme une lame. Il se tenait sur le seuil du laboratoire, un papier froissé à la main — un formulaire administratif, le genre qu'on remplit sans y penser le premier jour. Il ne le lisait pas. Il le regardait comme on regarde une preuve.

— Oui, monsieur ?

— Vous vous êtes déclarée majeure.

Elle sentit le froid lui couler dans le dos.

— J'ai… j'ai dix-neuf ans, monsieur.

— Dix-neuf ans. C'est ce qu'indique votre fiche médicale. Mais nous avons appelé votre médecin traitant, celui que vous avez indiqué à votre arrivée. Une simple vérification, par acquit de conscience. Il dit ne jamais vous avoir rencontrée. Et votre âge réel…

Il laissa la phrase en suspens, mais le papier tremblait légèrement entre ses doigts. Claire entendait son propre cœur cogner contre ses côtes.

— Je peux expliquer.

— Oh, j'en suis certain. Vous m'expliquerez aussi pourquoi une jeune provinciale sans expérience connaît si bien les procédés argentiques, n'est-ce pas ? Et pourquoi j'ai trouvé ceci dans la corbeille du laboratoire.

Il sortit de sa poche un fragment de négatif — déchiré, froissé, le bout carbonisé. Le négatif qu'elle avait cru détruire complètement. Ses poumons refusèrent l'air.

— Ceci, mademoiselle, est une pellicule de Jean-Luc Moreau. Ses travaux d'Algérie. Une partie intégrale, m'a-t-il dit, d'un documentaire sur les centres d'interrogation. Et je la retrouve en morceaux dans ma propre agence, trois jours après votre embauche.

— Ce n'est pas ce que vous croyez.

— Non ? Alors dites-moi ce que je dois croire. Une jeune femme qui ment sur son âge, qui s'introduit dans mes locaux avec un curriculum vitae inventé, qui détruit le travail d'un photoreporter engagé, engagé contre la guerre, engagé contre les exactions…

Il laissa passer un silence. Claire apercevait derrière lui, par la porte entrouverte, le reste des employés qui détournaient les yeux, gênés.

— Vous êtes une espionne, mademoiselle Delacroix. Vous travaillez pour l'OAS ou pour les paras. Je ne sais pas encore. Mais je le saurai.

— Ce n'est pas vrai ! Je ne suis pas —

— Sortez. Immédiatement. Et si vous avez le moindre contact avec mes confrères, je veillerai personnellement à ce que plus aucune agence de Paris ne vous adresse la parole. Je vous déteste, vous et votre génération qui croyez pouvoir jouer avec le feu sans vous brûler.

Il avait presque crié. La dernière phrase résonna dans la pièce comme un écho de cloche. Claire se leva lentement, retira son tablier, le posa sur la table. Ses mains tremblaient. Elle passa devant lui, évitant son regard, et longea le couloir sans un mot. Ses affaires — un sac, un cahier, un stylo — étaient dans le casier du vestiaire, mais elle n'osait pas revenir en arrière.

La rue l'avala comme une eau noire. Elle marcha droit devant elle, sans but, les yeux secs, le nœud dans la gorge trop serré pour pleurer. Paris bourdonnait autour d'elle, indifférent à ce petit écroulement personnel.

Un attroupement se formait devant la librairie du coin, rue des Écoles. Une cohue de journalistes, de photographes, venus couvrir le départ d'une exposition sur l'après-guerre. Elle ne les vit pas tout de suite. Elle ne vit que l'homme qui sortait de la foule en rangeant son carnet dans sa poche intérieure : Gérard Vasseur, soixante ans, visage plissé comme une vieille carte routière, l'éditeur de Jean-Luc. Elle l'avait rencontré une fois, lors d'une visite de son atelier avec sa classe d'histoire de l'art. Il se souvenait d'elle, des noms de peintres qu'elle avait cités, des toiles qu'elle avait décrites avec une précision qui l'avait amusé.

— Mademoiselle Delacroix ?

Sa voix était rouillée par des décennies de Gitanes et de discussions orageuses. Il la détailla, perçut le tablier abandonné, les yeux rougis.

— Vous travaillez chez Barrault ? demanda-t-il.

— Plus maintenant.

Il hocha la tête, sans poser d'autre question. Les journalistes entraient et sortaient, porteurs de rouleaux d'épreuves.

— Vous connaissez l'image, dit-il soudain. Vous savez lire une photographie. Barrault ne l'a jamais comprise, cette génération ne pense qu'en termes de pellicule vendue. Mais vous — vous parliez de la lumière comme on parle d'une langue étrangère.

Elle ne sut quoi répondre. L'orgueil la retenait de supplier. La faiblesse l'empêchait de partir.

— Nous cherchons quelqu'un pour écrire les légendes de nos tirages, dit Gérard Vasseur. Quelqu'un qui sache regarder avant de légender. C'est peu payé, c'est mal payé, et vous ferez vos preuves chaque semaine. Mais vous ne mentirez plus sur votre âge, n'est-ce pas ?

Il sourit d'un sourire sans joie.

— Non, monsieur.

— Alors à demain, huit heures. Atelier Vasseur, impasse du Palais. Vous trouverez.

Il tourna les talons avant qu'elle pût le remercier, aspiré par la foule. Claire resta seule sur le trottoir, le vent frais de l'après-midi séchant la sueur sur sa nuque. Une dette. Elle avait accepté un travail de la main même de Jean-Luc, un travail dans son monde, parmi ses collègues, ses confidents. Une dette qui se paierait peut-être en secrets, en photocopies glissées dans son sac, en questions qu'on lui poserait, en réponses qu'elle devrait inventer.

Ce soir-là, dans sa chambre minuscule sous les toits, elle posa la photographie de Philippe contre le radiateur froid, la contempla longtemps. La lumière baissait. Elle n'alluma pas la lampe.

Le téléphone sonna à vingt-deux heures dix.

Elle décrocha, le cœur battant, pensant à Mère, à la promesse qu'elle avait faite d'appeler pour son anniversaire.

Silence.

Puis une respiration. Lourde, régulière, proche du micro.

— Allô ?

La respiration continua. Une seconde. Cinq secondes. Dix. Claire sentit le froid de la nuit passé dans le combiné.

— Qui est là ?

Un déclic. La tonalité.

Elle reposa le combiné lentement, la main tremblante sur le plastique noir. Sur la table, la photographie de Philippe la regardait, muette, témoin d'un secret désormais partagé par des inconnus.