La Révélation Parisienne
Lire le chapitre 11: Aftermath of Exposure
La nuit avait avalé la rue. Claire était assise sur le bord de son lit, le combiné du téléphone encore tiède dans sa main. La sonnerie avait cessé depuis près d'une heure, mais elle entendait encore cette voix — ou plutôt cette absence de voix, ce souffle lourd qui avait traversé la ligne comme un corps qui passe devant une porte.
Elle avait fini par appeler Solange. Une impulsion, une faiblesse. Sa colocataire avait décroché à la troisième sonnerie, la voix pâteuse.
« Il est deux heures du matin, Claire.
— Je sais. Je suis désolée. Mais je crois que quelqu'un m'a menacée.
— Menacée ? Comment ça ?
— Un appel. Personne ne parlait. Juste une respiration, puis il a raccroché.
— Ça peut être un mauvais numéro. Ou un ivrogne.
— Ce n'était pas ça. »
Un silence. Solange soupira, ce soupir particulier qu'elle réservait aux naïvetés de sa cadette.
« Écoute, je te retrouve au Flore demain, neuf heures. Pour l'instant, verrouille ta porte et ne réponds plus au téléphone. »
Claire avait obéi. Elle avait tiré le verrou, poussé la chaise contre la porte par précaution inutile, et s'était allongée tout habillée sur le lit, le portrait de Philippe glissé sous son oreiller comme un talisman inversé.
Elle ne dormit pas. Mais elle ferma les yeux et laissa la fatigue l'emporter par à-coups, jusqu'à ce que le matin gris filtre entre les rideaux.
---
Au Flore, Solange l'attendait devant un café crème, les journaux du jour étalés devant elle comme un rempart. Elle portait son tailleur bleu marine, celui qu'elle réservait aux entretiens et aux occasions sérieuses. L'occasion semblait sérieuse.
« Alors, raconte. »
Claire s'assit en face d'elle, commanda un café qu'elle ne boirait probablement pas, et déballa tout. Le licenciement. L'accusation de Barrault. L'appel. Elle ne mentionna pas la photographie, ni Jean-Luc, ni rien de ce qui touchait à l'Algérie. Elle décida que c'était une économie de détails plutôt qu'un mensonge.
Solange l'écouta sans l'interrompre, ce qui était exceptionnel chez elle. Quand Claire eut terminé, elle croisa les bras sur la table et la regarda avec une expression que Claire n'avait jamais vue chez elle : de la gravité.
« Tu as des ennemis, dit Solange.
— Des ennemis ? Je suis une étudiante en histoire de l'art qui s'est fait renvoyer d'un labo photo. Je ne suis pas...
— Ce type, Barrault. Il t'a accusée d'être une espionne OAS. Tu sais ce que ça veut dire ?
— Que c'est faux.
— Que ce n'est pas grave, c'est ce que ça veut dire. Tu es une femme de dix-neuf ans, sans réseau, sans appui. Si cette accusation circule — et elle circulera, crois-moi, les gens comme Barrault ont toujours un carnet d'adresses —, elle va te coller à la peau. La police te regardera deux fois. Les employeurs te regarderont deux fois. Et certains te regarderont deux fois d'une manière qui n'a rien à voir avec l'emploi. »
Claire but une gorgée de son café, qui était amer et déjà froid.
« Et l'appel ? » demanda-t-elle.
« L'appel, c'est la confirmation. Quelqu'un sait qui tu es, où tu es, et veut que tu le saches. » Solange marqua une pause, puis se pencha en avant. « Qu'est-ce que tu as fait, Claire ? Vraiment. »
— Rien. Je travaillais. Je développais des films.
— Et tu as vu quelque chose. Dans ces films. Tu as vu quelque chose que tu n'aurais pas dû voir. »
Le visage de Philippe la regardait depuis sa mémoire, le visage marqué, les yeux baissés. Claire baissa les yeux à son tour.
« Je ne peux pas te le dire, Solange.
— Je ne te demande pas de me le dire. Je te demande de le reconnaître. Pour que tu comprennes ce que ça signifie. »
Claire hocha la tête, lentement.
« Alors écoute-moi, reprit Solange. Tu as deux options. La première : tu disparais. Tu retournes chez tes parents, tu te fais oublier, tu termines tes études dans le silence. La deuxième : tu restes, tu fais ton travail, tu ne regardes pas par-dessus ton épaule trop souvent, et tu espères que ça se tasse. »
— Et la troisième ?
— La troisième n'existe que dans les romans. Et tu n'es pas dans un roman, Claire. Tu es dans la réalité. Dans la réalité, les gens qui regardent trop profondément finissent mal, ou disparaissent, ou deviennent fous. »
Claire pensa à Philippe. À son frère, porté disparu. À la photographie qui le montrait vivant, quelque part dans une villa près d'Alger, le visage déjà marqué par ce qui l'attendait. Elle pensa à Jean-Luc, qui lui avait dit de cacher l'image. Elle pensa à son père, qui l'avait envoyée à Paris pour être sage dans une chambre de bonne et qui ne savait rien de rien.
« Je reste, dit-elle. Je n'ai pas le choix. »
Solange la regarda longtemps. Puis elle vida son café d'un trait, se leva, et posa une main rapide sur l'épaule de Claire.
« Alors fais attention à toi. Et si tu as besoin d'un endroit où dormir quelques nuits, mon canapé est ouvert. Mais ne me demande pas de partager tes secrets. J'ai les miens, et ils suffisent. »
Elle partit sans attendre de réponse, laissant Claire seule face à sa tasse vide et aux journaux étalés — un entrefilet sur le référendum, une publicité pour une machine à laver, rien qui parlait d'Alger, comme si ce pays n'existait pas.
---
Ce soir-là, Claire écrivit à sa mère.
Elle avait acheté du papier bleu pâle, une enveloppe assortie, et un timbre qu'elle colla d'un geste précis. Elle s'installa à la petite table qui lui servait de bureau, sous la fenêtre qui donnait sur la cour, et laissa sa plume courir.
*Chère maman,*
*Je vais bien. Paris est belle, les cours sont stimulants, j'ai trouvé un travail à temps partiel qui me permet de subvenir à mes besoins sans que cela ne pèse sur vous. Je pense souvent à vous tous à la maison, à l'odeur du jardin quand le soir tombe, à la sonnerie de l'église qui traverse les prés.*
*Je m'inquiète cependant de ne jamais avoir de nouvelles de Philippe. Personne n'en a, nulle part. Il ne m'a rien dit avant de partir — je ne savais même pas qu'il envisageait un voyage. Tu ne trouves pas cela étrange ? Il m'écrivait toujours avant de se déplacer, même pour quelques jours. Sais-tu quelque chose que je ne sais pas ? A-t-il mentionné des projets, des amitiés, un but précis ?*
*Je vous en prie, dis-moi tout ce que tu sais. Même les petites choses. Surtout les petites choses.*
*Avec tout mon amour,*
*Claire*
Elle cacheta l'enveloppe sans se relire, la mit à la poste sur le chemin du bureau de Vasseur. Elle n'attendait pas de réponse avant longtemps. Elle décida de ne pas y penser.
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Le bureau de Vasseur, le soir, avait une atmosphère particulière. Les fenêtres donnant sur la rue laissaient passer la lumière ambrée des réverbères, qui se mêlait à la lueur crue des lampes de travail. Les planches-contact étaient épinglées aux murs, des dizaines de petites images en noir et blanc qui semblaient autant de fenêtres sur d'autres vies, d'autres heures, d'autres drames. Claire aimait cet endroit. Elle aimait l'odeur d'encre et de chimie, les marges annotées à la mine de plomb, la pile de tirages que Vasseur lui laissait chaque soir en lui confiant les légendes.
« Je ne suis pas un journaliste, lui avait-il dit. Je suis un artisan. Chaque image mérite un titre, une date, un lieu. Le reste, c'est de la littérature. Faites de la bonne légende, précise et sèche. Les sentiments ne s'impriment pas sur le papier. »
Elle s'appliquait. Elle recopiait les noms des lieux d'Alger, les dates, les heures — villa Susini, 23 juin — et chaque fois qu'elle tapa la suite de lettres, elle sentait une petite vrille dans son ventre. Le nom de l'endroit où son frère avait été photographié, les yeux baissés, la bouche entrouverte. Elle écrivait des légendes sèches et précises, et elle avait l'impression de mentir, par l'omission, à chaque mot qu'elle tapait.
Ce soir-là, elle avait fini les légendes qu'on lui avait confiées, mais elle ne s'était pas levée pour partir. La nuit était encore jeune — dix heures, peut-être — et son studio sentait le renfermé, l'absence. Elle avait besoin de faire quelque chose de ses mains. Elle entra dans la chambre noire, chargea un film qu'elle avait déjà utilisé pour des prises de vue expérimentales dans la journée — des arches du pont Neuf, des reflets dans la Seine — et laissa le silence et le rouge de la lampe l'absorber comme une eau sombre.
Le révélateur exigea son temps. Elle sortit le film, le fixa, l'examina. Les images étaient bonnes — nettes, bien exposées, l'œil de Claire était devenu celui d'une photographe, même si elle ne tenait jamais l'appareil. Elle fit un tirage de travail, un petit contact pour vérifier la qualité.
C'est là qu'elle le vit.
Sur la troisième image, celle du Pont Neuf prise depuis le quai des Grands-Augustins, il y avait un homme. Debout sous l'arche, les mains dans les poches d'un manteau terne, le col relevé. Il semblait regarder quelque chose dans la direction opposée à la Seine — vers elle, en fait. Claire agrandit le tirage, le plaça sous la lumière, le regarda longuement.
L'homme était quelconque. La cinquantaine, le visage ingrat, les épaules un peu tombantes. Il aurait pu être n'importe qui. Mais quelque chose dans sa posture était figé, comme s'il se tenait là depuis un moment, sans but apparent. Et quand Claire consulta ses notes, cherchant l'heure de la prise de vue, elle trouva quelque chose qu'elle ne cherchait pas. Elle avait photographié les arches depuis le bureau à dix-sept heures vingt. Elle était partie du bureau à dix-sept heures quarante, descendant la rue vers la station de métro.
L'homme était déjà là quand elle avait pris le cliché. Et elle ne l'avait pas vu rentrer.
Elle passa son index sur le visage granuleux du tirage, comme si elle pouvait en extraire un sens. Puis elle se tourna vers la fenêtre, vers la rue maintenant presque déserte, vers les réverbères qui n'éclairaient qu'un pavé vide.
Elle tira le rideau, lentement, sans à-coups. Elle verrouilla la porte du bureau derrière elle, ce qu'elle ne faisait jamais. Dans la rue, elle ne courut pas. Elle marcha d'un pas régulier, sans se retourner, mais elle tendit l'oreille — et elle écouta les pas derrière elle.
Au bout d'une centaine de mètres, elle les entendit. Un pas régulier, sans hâte, qui suivait le sien. Quand elle tourna la rue, il tourna aussi. Quand elle ralentit, feignant de regarder une vitrine, il s'arrêta un instant devant l'étalage d'un libraire — trop loin pour être naturel, trop près pour être une coïncidence.
Elle accéléra. Les pas derrière elle s'accélérèrent dans le même rythme, presque confortable, comme une promenade dont elle était le but.
Elle atteignit sa rue. La clé tourna dans la serrure, la porte s'ouvrit, elle la referma d'un coup sec, tira le verrou sans bruit, appuya son front contre le battant. Son cœur battait fort, mais pas victorieux. Seulement la peur.
Elle monta les escaliers en silence, s'assit au bord de son lit, les mains à plat sur ses cuisses. Le portrait de Philippe reposait toujours sous l'oreiller. Elle le sortit, le regarda, le remit en place.
Puis elle retira ses chaussures, ses bas, sa robe, et se coucha dans le noir, les yeux grands ouverts, à écouter le souffle de la ville autour d'elle — tous ces bruits qui semblaient, jusqu'à présent, si innocents.
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