La Révélation Parisienne
Lire le chapitre 12: The Tail
Il la suivait depuis le pont Saint-Michel, Claire en était certaine. Pas ostensiblement — il s'arrêtait devant les vitrines, allumait des cigarettes qu'il n'achevait jamais, consultait sa montre avec une affectation de désœuvrement. Mais sa silhouette trapue, son imperméable beige défraîchi, cette façon de garder toujours une distance de trente mètres, comme s'il mesurait chaque pas qu'elle faisait.
Ce soir, elle n'avait pas envie de fuir.
Elle bifurqua brusquement vers le café des Deux Palais, poussa la porte, et s'installa à une table près de la fenêtre. Par la vitre embuée, elle le vit hésiter sur le trottoir, jeter son mégot d'un geste nerveux, puis entrer à son tour, tête baissée vers le comptoir.
Elle le laissa commander un café, régler, s'installer sur un tabouret de bar. Puis elle se leva calmement, traversa la salle en trois enjambées, et se planta devant lui.
Son visage se décomposa. Une ombre de peur, vite masquée par un sourire hésitant.
« Mademoiselle ? »
— Vous me suivez depuis l'Académie. Ne mentez pas, je vous ai vu dans la rue Mouffetard hier, et devant ma pension avant-hier. Vous étiez là quand j'ai développé mes photos. J'ai une image de vous, floue mais reconnaissable.
Il ne répondit pas. Il regardait ses mains autour de sa tasse, comme si la réponse s'y trouvait écrite.
— Qui vous paie ? insista-t-elle. Vous avez trente secondes avant que j'appelle la police.
Il leva les yeux. Ils étaient fatigués, jaunis par l'alcool ou les nuits blanches. Une barbe de trois jours dessinait des ombres grises sur ses joues creuses.
« Asseyez-vous, mademoiselle. Vous ne voulez pas faire un scandale. Pas ici. Pas avec ce que vous portez. » Il jeta un regard appuyé vers son sac — vers l'enveloppe, à l'intérieur, qui contenait la photographie.
Claire sentit son cœur se serrer, mais elle resta debout. La colère était plus forte que la peur.
— Expliquez-vous.
Il soupira, comme un homme qui a répété cette scène cent fois. « Je m'appelle Lucien. Je ne suis pas un malfrat, ni un policier — officiellement, du moins. On m'a demandé de veiller sur vous. De m'assurer que vous ne rentriez pas trop tard, que vous ne fréquentiez pas des endroits dangereux. Une simple protection discrète. Rien de plus. »
— Qui vous a demandé ?
Il but une gorgée de café, comme pour gagner du temps. « Un ami de la famille. »
Claire éclata d'un rire sec. « J'arrive à Paris depuis trois mois. Ma famille est à Angers, dans une maison bourgeoise où l'on ne parle jamais de politique au dessert. Elle ne connaît personne ici. »
— Elle connaît peut-être plus de monde qu'elle ne vous le dit.
La phrase resta suspendue entre eux. Claire pensa à sa mère, à sa lettre encore sans réponse. Aux silences téléphoniques quand elle demandait des nouvelles de Philippe.
— Mon frère, dit-elle lentement. C'est de lui qu'il s'agit, n'est-ce pas ? On vous a envoyé pour que je ne fasse pas de bêtise. Pour que je ne pose pas de questions.
Lucien ne confirma pas, ne nia pas. Il fouilla dans la poche intérieure de son imperméable et en tira un portefeuille élimé. Il en sortit une carte de visite qu'il poussa vers elle sur le comptoir.
« Si vous avez des ennuis, composez ce numéro. On répondra jour et nuit. »
— Je n'ai pas besoin de vos services, dit-elle en repoussant la carte.
Il la laissa sur le zinc, se leva, jeta deux pièces pour son café et la dernière pour elle. Avant de sortir, il se retourna.
« Faites attention aux ombres que vous cherchez, mademoiselle. Certaines vous ressemblent plus que vous ne croyez. »
Il sortit. Claire resta plantée devant le comptoir, le regard fixé sur la carte. Le patron du café la dévisageait avec une curiosité polie. Elle prit la carte — par réflexe, par défi — et la glissa dans sa poche.
Elle regagna la pension à pas lents. Les rues s'étaient vidées. Les réverbères jetaient des flaques d'or sur les pavés mouillés. Elle surveilla machinalement ses arrières, mais l'ombre de Lucien avait disparu. Cela aurait dû la rassurer. Cela l'inquiéta davantage.
« Un ami de la famille ». Qui, à Angers, avait les moyens et la volonté de faire suivre une étudiante ? Son père était un homme discret, conseiller municipal sans ambition, plus occupé de ses rosiers que de complots. Sa mère... sa mère était une femme de silence, mais Claire avait toujours senti, derrière ses dévotions et ses convenances, une intelligence qui observait. Une intelligence qui savait peut-être plus qu'elle n'en disait.
Philippe ? Non. Philippe était absent, peut-être mort. À moins que...
Elle chassa cette pensée en gravissant l'escalier de la pension. Elle n'en avait pas fini avec les ombres.
Dans sa chambre, la première chose qu'elle vit fut le lit. La couverture, qu'elle avait tirée ce matin, était repliée avec un soin qu'elle n'avait pas. Et sur l'oreiller, posée à plat — la boucle fermée, comme toujours —, se trouvait la petite boîte à musique en acajou que sa grand-mère lui avait offerte.
Sauf que le couvercle était ouvert maintenant, et le portrait miniature — celui de sa grand-tante, la femme aux yeux graves qui lui ressemblait tant — était retourné face contre le velours.
Claire s'approcha du lit comme on s'approche d'un piège. Elle n'était pourtant sortie que deux heures. Personne n'avait sa clef. Personne, sauf la concierge, et encore lui fallait-il demander la permission.
Elle retourna le portrait. Le visage de la femme la regardait, impassible, comme s'il savait déjà ce qu'elle ignorait encore.
Quelqu'un était venu. Quelqu'un était entré. Quelqu'un voulait lui dire quelque chose, lui montrer qu'aucun de ses secrets n'était à l'abri.
Elle s'assit au bord du lit, la boîte entre les mains. Le visage de Lucien, la carte de visite, les paroles de Jean-Luc, l'accusation de Barrault, tout cela tournait dans sa tête comme un manège qu'elle ne pouvait pas arrêter.
Elle ouvrit le tiroir de sa table de nuit. L'enveloppe était toujours là, sous ses bas. Elle l'ouvrit, sortit la photographie. Le visage de Philippe, ce masque de douleur et de silence. Elle le regarda longtemps, comme si elle pouvait lire dans ses yeux fermés la réponse à ses questions.
Pourquoi sa famille se taisait-elle ? Pourquoi sa mère tardait-elle à répondre ? Qui, à Paris, savait qu'elle était passée par l'agence ? Qui avait intérêt à l'effrayer ?
Une pensée la traversa, glaciale : et si le visiteur de cette chambre n'était pas venu pour la menacer, mais pour la protéger aussi ? Et si quelqu'un voulait qu'elle sache qu'elle était surveillée non pas pour être arrêtée, mais pour être empêchée ?
Elle regarda de nouveau la boîte ouverte. Le portrait de sa grand-tante, cette femme mystérieuse dont personne ne parlait jamais — morte de tuberculose, disait-on, mais que son grand-père n'évoquait qu'avec une gêne que Claire n'avait comprise que plus tard.
Elle retourna le portrait. Derrière le visage miniature, on distinguait à peine, dans l'ombre du cadre, une inscription minuscule, presque effacée par le temps.
« Alger. Février 1957 ».
Sa grand-tante était morte en 1938, selon les registres familiaux. Alors, que faisait cette date, cette ville, gravées derrière son portrait ?
Claire posa la boîte sur le lit et regarda par la fenêtre. Dans la rue, sous le réverbère, une silhouette — celle de Lucien ? — s'attardait un instant, puis s'évanouissait dans la nuit.
Elle comprit alors qu'elle ne fuyait pas un mystère.
Elle marchait droit vers lui.
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