La Révélation Parisienne
Lire le chapitre 21: Algerian Dawn
L'Algérie blanche à cinq heures du matin. Les toits de la casbah s'étageaient en cascade vers la mer, et Claire n'avait jamais rien vu de pareil — pas dans les livres d'art, pas dans les gravures de son enfance. La ville était une plaie ouverte et un bijou à la fois, les minarets percés de trous d'obus, les façades mauresques zébrées de graffitis français.
Karim les avait attendus sur le quai du vieux port, un homme mince à la moustache noire, vêtu d'un costume trop léger pour l'aube. Il avait serré Jean-Luc dans une accolade qui avait duré une seconde de trop.
« Tu as changé, photographe. » Il avait reculé, l'avait détaillé. « La guerre t'a ramolli. »
« La guerre m'a appris à choisir mes batailles. »
Karim avait ri, un son sec qui ne lui montait pas aux yeux. Puis son regard avait glissé vers Claire, et son sourire s'était éteint.
« Elle est française. »
« Elle est avec moi. »
« Elle est française, Jean-Luc. Tu sais ce que ça signifie ici. »
Claire avait tenu le regard de Karim sans ciller. Elle portait une robe en coton trop grande, achetée la veille dans une boutique du port de Marseille, les cheveux couverts d'un foulard sombre qu'elle n'était pas sûre de porter correctement. Son passeport au nom de Claire Martin pesait contre sa hanche comme une pierre.
« Je suis la sœur de Philippe Delacroix », avait-elle dit.
Le silence qui suivit fut plus éloquent qu'un hurlement. Karim l'avait regardée longuement, puis s'était tourné vers Jean-Luc.
« Tu nous amènes la fille du général. Tu as perdu la tête, ou tu l'as trouvée ? »
« Elle cherche son frère. Le frère que ton réseau a protégé. »
Karim avait inspiré lentement par le nez. « Viens. On ne parle pas de ça dans le port. »
Ils l'avaient suivie à travers les ruelles qui montaient en colimaçon, s'élevant vers la médina. Le soleil s'était levé, déversant une lumière crue qui transformait chaque recoin d'ombre en gouffre noir. Les murs étaient couverts d'affiches de propagande, mais aussi de traces plus anciennes — des impacts de balles, des graffitis en arabe qu'elle ne pouvait pas lire, et des visages. Des visages partout. Des femmes portant des voiles qui tiraient les enfants par la main, des vieillards assis sur des seuils de pierre, des yeux qui la suivaient de loin avec la précision des tireurs.
Claire se força à ne pas se retourner.
Karim les fit entrer dans une maison étroite par une porte bleue délavée. À l'intérieur, l'air était sombre et chargé de thé à la menthe. Un radio grésillait quelque part dans les profondeurs. Il les fit asseoir sur des coussins élimés, servit le thé d'un geste expert, puis s'accroupit en face d'eux.
« Philippe Delacroix », dit-il enfin. Le nom sonnait différent dans sa bouche — chargé d'un poids qu'elle n'avait jamais entendu chez elle. « Ce que tu crois savoir n'est que la moitié de l'histoire. »
« J'ai appris qu'il est vivant. Qu'il s'est échappé. Qu'il travaille pour vous. »
Karim secoua la tête. « Il ne travaille pas pour nous. Il travaille avec nous. Il y a une différence. Ton frère n'est pas un traître, si c'est ce que tu crains. Il est médecin. Quand les soldats français l'ont arrêté, il soignait des blessés dans un village de montagne. Des blessés algériens. Des Français aussi. Tout le monde. C'est pour ça qu'ils l'ont pris. Pas parce qu'il avait choisi un camp. Parce qu'il avait cessé de choisir. »
Claire sentit les larmes monter, les repoussa. « Où est-il maintenant ? »
« Près d'Oran. Il se déplace. Les hommes comme lui ne restent jamais longtemps au même endroit. » Karim marqua une pause. « Pour l'instant. »
Jean-Luc s'avança. « On peut le joindre ? Il faut qu'on le prévienne, qu'on le sorte du pays. »
« Le pays entier est un piège à rats, mon ami. Tu veux le sortir ? Par où ? La mer est surveillée, la frontière marocaine est une passoire de barbelés et de mitrailleuses, et la Tunisie est à des centaines de kilomètres de désert. »
« Par la mer », répéta Claire. C'était le seul chemin qu'elle connaissait — le seul qui l'avait menée ici.
Karim la regarda avec une expression qu'elle ne put déchiffrer. « Les patrouilles de ton père patrouillent la côte. Chaque bateau qui quitte l'Algérie est un suspect. » Il but une gorgée de thé, lentement. « Mais il y a une possibilité. Un passage au sud-ouest, par les montagnes de l'Atlas. Des bergers qui connaissent les sentiers. Ça prend une semaine, à pied. Peut-être deux. Et il faut traverser les lignes françaises. »
« Quelque chose me dit que tu as déjà une idée précise en tête », dit Jean-Luc.
« Il y a une ancienne piste de contrebandiers. Elle part de la vallée du Chelif, remonte vers Tlemcen et coupe au Maroc à hauteur d'Oujda. Les soldats français ne la surveillent plus — ils pensent que les années l'ont effacée. Mais moi, je sais qu'elle existe. Et je sais qui peut la montrer. »
« Qui ? »
Karim leva les yeux vers Claire. « Ta question devrait être “quoi”. Qu'est-ce que tu portes sur toi, fille du général ? »
Claire sentit le microfilm collé au revers de sa robe. C'était un réflexe — elle avait passé tellement de temps à le cacher qu'elle ne pensait plus à sa présence. Mais Karim l'avait vue. Karim avait su.
« Comment... »
« J'ai fait la guerre pendant sept ans. Je sais lire dans les gestes des gens qui portent un secret. » Il lui tendit sa main ouverte. « Montre-moi. »
Elle hésita. Jean-Luc était immobile à côté d'elle, et elle sentit sa tension, son attente. C'était elle qui déciderait. Toujours elle.
« C'est la raison pour laquelle ils ont arrêté Philippe. » Sa voix était plus ferme qu'elle ne s'y attendait. « Mon oncle l'a dénoncé pour ce qu'il portait. Un microfilm. Des preuves. Des crimes que mon père et d'autres ont commis en Algérie. »
Karim ramena sa main. Il la regarda longtemps, puis se tourna vers Jean-Luc avec un sourire sans joie.
« Elle est comme toi, photographe. Elle porte la vérité en bandoulière sans savoir où la poser. » Il se leva brusquement. « Il faut partir cette nuit. Les soldats français ont des informateurs partout dans la casbah. Ta présence, ici, sera connue d'ici ce soir. Je vous ferai accompagner par un guide. Un homme fiable. Il vous mènera à la vallée du Chelif, puis au-delà. »
« Et Philippe ? » demanda Claire. « On ne peut pas le prévenir ? »
« Quand tu arriveras près d'Oran, tu trouveras son nom sur les murs. La milice locale le cherche encore — ils affichent des avis de recherche dans les villes. Le reste, tu le découvriras sur le terrain. » Il marqua une pause. « Et tu devras décider seule, une fois que tu l'auras trouvé, si tu veux le sauver de la guerre... ou le sauver de toi-même. »
Le piège se refermait déjà, mais ce n'était plus le piège de son oncle.
C'était celui de l'histoire.
Jean-Luc posa sa main sur la sienne. « On est avec lui. On y va. »
Claire approuva d'un signe de tête, mais une pensée la travaillait, une question lancinante.
Si son frère était cet homme — le médecin qui soignait sans choisir de camp — elle aimait celui qu'il était devenu. Il ne ressemblait peut-être plus à rien de ce qu'elle avait connu.
Quelqu'un frappa à la porte. Karim se raidit.
« Vite. La prière est dans vingt minutes. Les rues se videront. C'est le moment de bouger. »
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