La Révélation Parisienne
Lire le chapitre 20: The Aftermath of Truth
La pluie s'était mise à tomber sur Paris quand Claire arriva devant l'immeuble de Jean-Luc, trempée jusqu'aux os, les mains vides. Elle avait laissé l'enveloppe dans le caniveau du boulevard, glissée entre deux grilles d'égout après en avoir arraché les billets — trois cents francs qu'elle aurait pu garder, mais qu'elle avait jetés comme si l'argent lui brûlait les doigts, une pénitence pour être allée seule, pour avoir cru à l'ombre de son frère, pour avoir écouté des inconnus dans une rue déserte.
Elle frappa à sa porte sans réfléchir. Quand il ouvrit, il la vit debout sous la lumière du palier, ses cheveux collés à son front, sa robe ruisselante, et il ne dit rien. Il l'attira à l'intérieur et referma derrière elle.
Elle se mit à parler avant même de s'asseoir, les mots se bousculant comme s'ils pouvaient la rattraper, la protéger. Les trois hommes. La rue des Acacias. L'accusation d'espionnage. Le nom de son frère prononcé comme un talisman qui avait fait baisser leurs armes. L'arrestation de Philippe par la police militaire. Son évasion. L'Algérie. Et l'ordre signé par l'oncle Juste, le même homme qui avait dîné à leur table, qui lui avait offert des livres à Noël, qui portait le nom de leur famille comme un drapeau.
Jean-Luc la fit asseoir sur le bord du lit, lui enleva ses chaussures, l'enveloppa dans une couverture. Il mit de l'eau à chauffer dans la cuisine minuscule, prépara du thé qu'elle ne but pas, resta assis en face d'elle, les mains croisées, et il l'écouta.
Quand elle eut fini, le silence s'étendit entre eux, épais comme la nuit dehors. Claire sentit ses épaules trembler avant de comprendre qu'elle pleurait. Des larmes sèches d'abord, qui lui brûlaient les yeux, puis un vrai sanglot qui lui tordit la poitrine, le premier depuis la mort de son père. Elle enfouit son visage dans ses mains et pleura pour Philippe, pour sa mère qui choisissait le silence, pour l'oncle qui signait des ordres d'arrestation contre son propre neveu, pour la petite fille qu'elle avait été qui croyait que la famille protégeait toujours.
Jean-Luc vint s'asseoir à côté d'elle. Il posa sa main sur son dos sans un mot, et quand elle se pencha contre lui, il la tint. Pas de baiser. Pas de promesse. Juste sa chaleur, sa présence, ses doigts dans ses cheveux mouillés.
— Je n'ai plus rien, murmura-t-elle contre son épaule. Plus de famille. Plus de maison. Plus d'argent. Plus d'avenir à Angoulême. Juste toi et cette histoire.
Il ne répondit pas tout de suite. Dans l'ampoule nue qui pendait au-dessus de la table, son visage paraissait fatigué, marqué par les veilles et les mauvaises nouvelles.
— Tu as toi, dit-il enfin. Et tu as la vérité. C'est plus que ce que la plupart des gens possèdent.
Elle rit à travers ses larmes, un bruit sans gaieté.
— La vérité. Mes oncles la cachent, ma mère la craint, la police la pourchasse. Elle m'a presque coûté la vie ce soir.
— Elle te l'a sauvée, plutôt. C'est son nom qui a arrêté ces hommes. Pas le tien.
Claire releva la tête. Ses yeux rouges, son visage marbré par les pleurs. Elle regarda Jean-Luc, vraiment, pour la première fois depuis qu'elle avait franchi sa porte.
— Philippe est vivant, dit-elle. Mon frère est vivant.
Il acquiesça.
— Et il est à Alger. En fuite. Protégé par les rebelles, selon ces hommes.
— Ils disaient qu'il était devenu un fugitif. Qu'il aidait les nationalistes. Ce n'est pas mon frère, ça. Philippe détestait la politique. Il voulait être médecin pour soigner les gens, pas pour choisir un camp.
Jean-Luc la regarda longuement.
— La guerre ne te demande pas ton avis avant de te choisir.
Elle aurait voulu protester, mais les mots restèrent coincés. Il avait raison. L'Algérie, depuis qu'elle vivait à Paris, l'avait apprise à coups de gros titres et d'attentats. Elle avait vu les hommes de l'OAS coller des affiches dans les rues, les CRS charger les manifestants, les visages fermés des harkis dans le métro. Mais son frère, son frère doux et studieux qui collectionnait les coquillages et lisait des romans de Proust à voix haute pour s'entraîner, son frère dans un maquis algérien — cette image refusait de prendre forme.
— Je dois y aller, dit-elle.
— Aller où ?
— En Algérie. Le trouver avant que l'armée ne le fasse. Avant que l'oncle Juste ne signe un autre ordre, cette fois qui ne sera pas suivi d'une simple arrestation.
Jean-Luc se leva. Il marcha jusqu'à la fenêtre, écarta un pan du rideau, regarda la pluie tomber sur le toit de zinc d'en face.
— Tu sais ce que tu demandes, Claire ? Traverser la mer pour entrer dans une guerre. Pas une guerre de salons avec des articles de journaux. La vraie. Celle qui tue chaque jour.
— Je sais.
— Tu n'en as aucune idée. La France te protège encore malgré tout, même à Paris. Là-bas, tu seras seule face à des hommes prêts à te tuer parce que tu portes un nom français. Ou parce que tu ne le portes pas assez. Les deux sont des raisons suffisantes.
Elle se leva à son tour. Le thé refroidissait dans la tasse qu'elle n'avait pas touchée.
— Tu peux venir avec moi. Ou pas. Mais je pars.
Il se retourna. Un sourire fatigué traversa son visage.
— Tu es vraiment impossible, Delacroix.
— C'est ce que mon père disait toujours.
— Il avait raison.
Il revint vers elle, prit son visage entre ses mains, l'embrassa doucement sur le front.
— S'il faut aller en Algérie, on le fera ensemble. Mais pas maintenant. Pas comme ça, sans préparation. Il faut un faux passeport, des contacts, de l'argent. Et il faut nous cacher quelques jours avant de quitter Paris. Si les hommes qui t'ont interrogée parlent — et ils parleront — on aura le fichier sur le dos.
Claire acquiesça. Elle savait qu'il avait raison, même si chaque heure qui passait lui semblait une heure de plus où Philippe restait exposé.
— Je connais quelqu'un, dit-elle. Un passeur. Les hommes m'ont donné une adresse, avant de me laisser repartir.
Jean-Luc arqua un sourcil.
— Les hommes de l'allée. Ils t'ont offert une porte de sortie ?
— Ils m'ont dit que je pouvais revenir si je voulais rejoindre mon frère. Qu'ils aideraient, si j'étais prête à payer le prix.
— Quel prix ?
— Ils n'ont pas dit. Mais je peux deviner. Je suis la nièce du général Delacroix. Je sais ce que son bureau a fait. Ça a déjà de la valeur.
Jean-Luc réfléchit, le visage fermé. Puis il avala une longue gorgée du thé noir qu'il avait laissé refroidir.
— On les verra demain. Cette fois, tu ne pars pas seule.
— Je ne pars plus seule nulle part, dit-elle.
Il déposa un baiser sur sa tempe, puis disparut dans la cuisine pour préparer quelque chose à manger. Claire resta seule un instant, les yeux sur la fenêtre ruisselante. Elle sortit de la poche intérieure de sa veste le petit rouleau de microfilm qu'elle portait toujours contre elle, vérifia qu'il était sec, et le posa sur la table basse. La vérité de son oncle, la vie de son frère, la complicité de sa famille — tout tenait dans cette bande de plastique transparent.
Elle pensa à sa mère, à Angoulême, à la maison où le portrait de l'oncle Juste trônait dans le salon, à côté de celui de son père. Elle pensa aux cartes postales que sa mère continuerait d'envoyer, espérant une réponse, entêtée dans son déni.
Puis elle s'assit à la table et prit une feuille de papier blanc.
*Chère maman,*
Elle hésita. La plume suspendue au-dessus du papier. Qu'écrire ? Qu'elle partait pour un voyage d'études en Italie, pour fuir le scandale, pour se faire oublier. Qu'elle laverait leur nom en étudiant les fresques de Florence et les mosaïques de Ravenne. Une vie de carton-pâte qu'elle pourrait raconter sans mentir, puisqu'elle ne dirait jamais où elle allait vraiment.
Elle écrivit la lettre en dix minutes, se relut, trouva le ton juste. Affection maladroite. Brèves nouvelles. Désir présumé de réconciliation. Une adresse poste restante à Rome qu'elle ne consulterait jamais.
Elle signa : *Ta fille qui pense à toi.*
Au dos de l'enveloppe, elle dessina une petite fleur comme elle le faisait depuis l'enfance.
Jean-Luc revint avec deux assiettes de pâtes aux œufs. Ils mangèrent en silence, la pluie contre les carreaux, la radio éteinte. Après le repas, il sortit un vieux passeport de son fond de tiroir, en examina les pages, puis regarda Claire.
— Il faudra une photo. Cheveux courts, peut-être. Un autre nom.
— Je serai qui tu voudras.
Il sourit — un vrai sourire, cette fois — et rangea le passeport dans sa poche.
Le lendemain, ils prirent le métro jusqu'à Barbès. L'adresse donnée par les hommes les menait à une boutique de tapis au fond d'une impasse, où un vieil homme à la barbe grise les fit entrer sans une question, leur servit du thé à la menthe, examina les photos de Claire, retoucha le passeport avec des outils minuscules et une adresse incroyable. Deux heures plus tard, Claire Martin, étudiante en histoire de l'art née à Lyon, titulaire d'un passeport parfaitement plausible, montait dans un train pour Marseille avec Jean-Luc à ses côtés.
Dans la valise en carton posée à ses pieds, entre deux chemisiers de rechange et un carnet de croquis rempli de notes de cours, la boîte en fer qui contenait le microfilm dormait contre un foulard imprimé.
La mer l'attendait. Et de l'autre côté, son frère.
Elle ferma les yeux, laissa la tête de Jean-Luc reposer contre la sienne, et pour la première fois depuis des semaines, elle se permit de ne rien savoir de ce qui viendrait.
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