La Révélation Parisienne
Lire le chapitre 23: The Saharan Night
La Peugeot toussa une dernière fois, puis le silence tomba comme une pierre. Le moteur mourut, et avec lui, le dernier lien avec le monde civilisé. Jean-Luc frappa le volant du plat de la main, mais le geste était plus las que colérique.
— On est à sec.
Claire ne répondit pas. Elle fixait l'horizon, où le bitume se dissolvait dans une brume de chaleur, puis dans le sable, puis dans rien. Depuis l'aube, ils n'avaient croisé qu'un camion militaire à l'arrêt, trois chèvres et un âne squelettique. La route secondaire qu'ils avaient prise pour contourner Mostaganem s'était dégradée en piste, puis en souvenir de piste.
Elle sortit de la voiture. La chaleur du sol traversa la semelle de ses espadrilles. Autour d'eux, le Sahara commençait là où finissait la terre — pas des dunes de cartes postales, mais un reg caillouteux, une étendue brûlée, plate jusqu'à l'infini. Le ciel était d'un bleu si pâle qu'il semblait lessivé.
— On est perdus.
— Pas perdus. En retard.
Jean-Luc ouvrit le coffre, en sortit une gourde presque vide et la carte qui se dépliait en accordéon, déjà cornée aux pliures. Il l'étudia en plissant les yeux, puis la retourna. Le geste trahissait sa pensée : la carte ne leur servait plus à rien.
— Il y a un village, dit-il enfin en pointant une zone vague. À douze kilomètres environ. On peut y aller à pied.
Claire regarda le soleil. Il n'était pas encore à son zénith, mais il avait déjà cette blancheur aveuglante qui annonçait l'après-midi. Douze kilomètres dans cette chaleur, avec une blessure à l'épaule qui battait sous la gaze — elle ne dit rien, mais Jean-Luc la vit tressaillir.
Il reposa la carte.
— On attend la nuit.
Ils s'installèrent comme ils purent. Jean-Luc déplia une couverture sur le capot, contre l'ombre de la voiture, et fit boire Claire à la gourde. Elle but peu — le liquide était tiède et avait un goût de fer. Puis il s'occupa de son épaule. La balle perdue du barrage ne l'avait qu'effleurée, mais la poussière et la sueur avaient rougi le pansement de fortune.
— Ça va faire mal, dit-il.
Il tira nettement sur la gaze. Claire serra les dents, ne laissa échapper qu'un souffle.
— Tu veux raconter quelque chose pendant que je refais ça ? demanda-t-il sans la regarder, les mains occupées à déchirer une bande propre.
— Que veux-tu que je raconte ?
— N'importe quoi. Une histoire qui te fait tenir.
Elle rit doucement, sans joie. Puis, dans le silence de pierre et de chaleur, elle parla de sa tante.
— Hélène. La sœur de mon père. Elle était… tout ce qu'une Delacroix ne devait pas être. Je ne l'ai connue qu'à travers les silences. Mon père ne disait jamais son nom. Il disait « celle qui a choisi sa propre route », avec une voix qui transformait la phrase en insulte.
Elle marqua une pause, le temps que Jean-Luc noue un nouveau pansement, un peu plus serré que l'ancien.
— En 1943, elle avait dix-sept ans. Mon grand-père l'avait fiancée, sans lui demander son avis, au fils d'un banquier de Limoges. Un bon parti. Elle devait se marier en juin. En avril, elle a disparu. Pas une lettre, pas un mot — juste un mot laissé sur son oreiller : *Je pars faire quelque chose qui compte.*
Le sable crissa sous les pieds de Jean-Luc qui se déplaçait pour se mettre à l'abri du soleil.
— Elle a rejoint un réseau de Résistance. Il paraît qu'elle a transporté des messages, des explosifs, pendant deux ans. Elle était coursière sur la ligne de démarcation.
— Elle a survécu ? demanda Jean-Luc.
— Elle est morte en août 1944. Libérée, une ville qui l'était presque. Une rafale perdue, une semaine avant la fin. Elle avait dix-neuf ans.
Claire regarda ses mains.
— Je n'ai jamais compris comment on pouvait abandonner sa famille comme ça. Toute ma vie, j'ai pensé qu'elle avait été égoïste. Qu'elle avait fait un caprice. Et puis je suis arrivée à Paris, et j'ai compris que ce n'était pas un caprice. C'était une nécessité.
— Tu penses à elle, là ?
Claire releva la tête. Le soleil avait bougé ; il déclinait maintenant, jetant une ombre plus longue sous la voiture.
— Je pense au prix qu'elle a payé. Je pense à ce que ça coûte de choisir.
Jean-Luc ne répondit pas tout de suite. Il s'assit contre la roue avant, les bras croisés sur les genoux. Son visage, dans la lumière rasante, semblait plus vieux que son âge.
— Ma grand-mère à moi, dit-il enfin, elle est morte à Ravensbrück. Je ne l'ai jamais connue.
— Je ne savais pas.
— Je ne le dis jamais. C'est une histoire qu'on garde pour soi, dans ce métier.
Il ramassa un caillou, le fit tourner entre ses doigts.
— Ce que je ne t'ai pas dit non plus, c'est ce que je faisais avant le reportage.
Claire sentit une prudence froide descendre le long de sa colonne.
— Tu m'as dit que tu avais toujours été photographe.
— J'ai toujours photographié. Mais pas toujours pour des journaux.
Il laissa le caillou tomber.
— J'ai travaillé pour les services de renseignement français. SDECE. Pendant deux ans, à Alger, avant l'indépendance. Je prenais des photos pour eux — des visages, des lieux de rendez-vous, des identifications. Je ne posais pas les questions. J'étais un œil. C'est tout ce qu'on me demandait d'être : un œil qui ne jugeait pas.
Sa voix était plate, dénuée de toute émotion apparente — le débit mécanique de quelqu'un qui a déjà répété cette confession, ou qui a décidé de ne pas s'y attarder.
— Et puis il y a eu les ratonnades. Les camps d'hébergement. Les méthodes qu'on ne photographie pas, parce qu'on n'en a pas l'autorisation. J'ai vu ce que mes photos servaient à faire. Alors j'ai arrêté. J'ai démissionné sans préavis, j'ai laissé mes archives sur un bureau, et je me suis enfui au bout du monde. Pendant trois ans, j'ai photographié la misère au Cambodge, au Congo, au Yémen — n'importe où je pouvais me prouver que mes yeux pouvaient encore servir autre chose que la torture et la fin.
Le silence s'installa, dense comme la chaleur.
Claire pensa à son oncle, au général Girard, à la signature sur l'ordre d'arrestation de Philippe. Elle pensa au microfilm cousu dans la doublure de son manteau, contre sa poitrine — ce qu'il contenait, qui il compromettait.
— Tu connais mon oncle, dit-elle. Dans le service.
Ce n'était pas une question.
Jean-Luc tourna lentement la tête vers elle. Ses yeux, dans l'ombre, étaient d'un gris qu'elle ne lui avait jamais vu.
— Ton oncle, le général Girard, était mon supérieur à Alger. J'ai photographié des documents pour lui. Des listes. Des noms.
Elle sentit le monde pencher légèrement.
— Des listes de quoi ?
— De gens qu'il fallait faire taire. Des avocats, des médecins, des syndicalistes. Des gens comme ton frère.
Il se leva, soudain, comme pour fuir sa propre phrase. Il marcha quelques pas dans le sable, et parla sans la regarder :
— J'ai quitté Alger quand j'ai compris que le photographe n'était pas qu'un témoin. Qu'il était un outil. Et si ton frère est en vie aujourd'hui, c'est peut-être parce qu'un jour, j'ai fait tomber une liste de mon bureau juste avant une rafle, et que les noms ont eu une nuit d'avance.
Un long silence. Le vent s'était levé, un peu plus frais maintenant que le soleil s'enfonçait vers l'ouest.
— Tu veux dire, dit Claire lentement, que tu as peut-être sauvé mon frère avant même de me rencontrer.
— Je veux dire que les secrets de ta famille et les miens ne sont peut-être pas si différents. Et que je ne sais pas si ça nous rend alliés ou complices.
Il se tourna vers elle.
— La nuit tombe. On ferait mieux de dormir un peu avant de marcher.
Mais ni l'un ni l'autre ne dormit beaucoup. Ils restèrent adossés à la voiture, chacun de son côté, le froid du désert remplaçant la chaleur, et la distance entre eux était plus grande que la portée d'un regard.
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