La Révélation Parisienne
Lire le chapitre 24: The Oasis
La chaleur du Sahara les avait suivis jusque dans l'oasis, une tache de verdure improbable nichée entre deux crêtes de sable ocre. Le village n'était qu'une poignée de maisons de terre séchée, un palmier dominat, et une source qui chantait à peine au milieu des pierres. Claire n'avait pas vu d'eau vive depuis deux jours.
Sa blessure à l'épaule—une égratignure profonde attrapée en glissant sur une arête rocheuse—avait tourné à l'inflammation. Jean-Luc l'avait bandée avec de la toile arrachée à sa chemise, mais le tissu était déjà sale, encroûté de sang séché et de sueur.
C'est une vieille femme voilée de bleu qui les trouva, affalés près du puits, incapables d'aller plus loin. Elle les regarda longuement, puis dit quelque chose en arabe que Claire ne comprit pas. Jean-Luc répondit dans un arabe hésitant. La femme hocha la tête et leur fit signe de la suivre.
Sa maison sentait le cumin et l'encens. Des tissus colorés pendaient aux murs de torchis, et des jarres d'argile s'alignaient contre le sol. La femme, qui s'appelait Yamina, fit asseoir Claire sur un tapis et entreprit de nettoyer sa blessure avec une décoction d'herbes qui brûlait comme du feu.
Claire serra les dents. Yamina pressa un linge imbibé contre la plaie, ses mains ridées étonnamment fermes.
— Le Français qui était ici avait une blessure pareille, dit la femme dans un français hésitant mais compréhensible. Jean-Luc se raidit.
— Un Français ?
— Jeune. Comme vous. Il m'a dit de l'appeler P. Pas son vrai nom, bien sûr. Mais quand on est en fuite, on donne un nom qui n'est pas le sien. Il est parti dans les collines, là-haut. Il vient parfois la nuit chercher de l'eau et du pain.
Claire sentit son cœur cogner contre ses côtes. P. Philippe.
— Depuis combien de temps ? demanda-t-elle, la voix tendue.
Yamina haussa les épaules. — Deux, trois semaines. Il n'avait pas l'air bien. Fièvre, peut-être. Il a refusé que je le soigne davantage. Il disait qu'il ne fallait pas qu'on le voie ici. Il avait peur.
— Des soldats ? demanda Jean-Luc.
— Des hommes. Pas des soldats. Des hommes qui le cherchaient.
Claire échangea un regard avec Jean-Luc. Les trois hommes du réseau FLN à Paris lui avaient dit que Philippe avait été arrêté par la police militaire, qu'il s'était échappé. Mais ils avaient aussi dit qu'il avait des ennemis des deux côtés. Un Français qui aide les nationalistes n'est jamais en sécurité. Un Français qui refuse de choisir un camp est encore plus vulnérable.
Yamina banda la plaie de Claire avec une propreté experte, puis lui tendit un bol de thé à la menthe brûlant.
— Vous allez le chercher, dit la vieille femme. Ce n'est pas une question. Je le vois dans vos yeux.
— Est-ce qu'on peut le trouver de jour ? demanda Claire. Où sont les grottes ?
— Les collines sont dangereuses. Des patrouilles, des mines. Mais il y a un sentier que les bergers connaissent. Je vous montrerai.
Jean-Luc s'était écarté vers la porte, le dos tourné. Il regardait l'horizon pâle au-delà du palmier. Son silence avait une qualité différente depuis qu'ils avaient quitté le Sahara. Claire avait cru que c'était l'épuisement. Maintenant, elle n'était plus sûre.
Elle le rejoignit.
— Tu ne dis rien.
— Qu'est-ce que je devrais dire ?
— Que nous avons trouvé Philippe. Que nous allons le sauver.
— Sauver, répéta-t-il, le mot lourd sur sa langue. Tu parles comme si c'était simple. Ce n'est plus simple, Claire. Depuis longtemps.
— Qu'est-ce que ça veut dire ?
Il se retourna. Ses yeux étaient sombres sous le rebord de son chapeau de toile.
— Ton frère est un fugitif. Ton oncle a signé son arrestation. Et moi... j'ai travaillé pour ton oncle. J'ai photographié des visages, des listes de noms. Des hommes qui ont disparu après.
Claire sentit le thé lui brûler la gorge.
— Tu me l'as dit. Dans le désert.
— Je te l'ai dit quand nous étions seuls, sans eau, et que la mort semblait possible. Ici, c'est différent. Ici, nous allons retrouver Philippe. Et quand nous le retrouverons... il me regardera et il verra ce que j'ai fait. Il verra un espion. Un traître à sa cause, quelle qu'elle soit.
— Tu n'es pas un traître.
— Je ne suis pas sûr de ce que je suis. C'est bien le problème.
Il détourna le regard. Au loin, un chacal cria, solitaire. Yamina sortit de la maison, s'essuya les mains sur son tablier, et leur fit signe de revenir à l'intérieur où l'ombre était plus fraîche.
Ils s'assirent en tailleur sur le tapis. Yamina déroula un morceau de tissu qui contenait du pain plat, des dattes et un peu de fromage de chèvre. Claire mangea avec une faim qui la surprit. Chaque bouchée semblait lui rendre une force qu'elle avait oubliée perdue.
— Cette colline, dit-elle la bouche pleine. Combien de temps pour y arriver ?
— Trois heures, si vous êtes rapides. Quatre, avec ta blessure. Mais la nuit tombe vite. Mieux vaut partir à l'aube.
Jean-Luc prit une datte, la tourna entre ses doigts.
— Il faudra contourner les patrouilles. Yamina, est-ce qu'il y a des postes sur la route ?
— Un, à l'est. Mais les hommes qui gardent ce poste... ils ne regardent pas trop. Ils ont peur. Depuis l'explosion sur la route côtière, tout le monde attend la contre-attaque.
L'explosion qui leur avait sauvé la vie au point de contrôle. Une coïncidence, ou le signe que la région était sur le point d'embraser.
Claire termina son thé et déposa le bol.
— Nous partirons à l'aube.
Elle attendit que Yamina sorte chercher du bois pour le feu, puis se tourna vers Jean-Luc.
— Tu n'es pas obligé de venir le voir. Mais tu m'as dit, dans le désert, que tu avais une dette à payer. Que tu cherchais la rédemption pour quelque chose que tu avais fait.
— Oui.
— Alors viens. Philippe a besoin de moi. Mais moi, j'ai besoin de toi.
Il la regarda longuement. Son expression était indéchiffrable, mais quelque chose se fissura. Un léger relâchement des épaules.
— Tu devrais dormir, dit-il. Nous avons une longue marche demain.
— Tu ne réponds pas.
— Je n'ai pas encore de réponse à te donner.
Il se leva et sortit dans la nuit tombante. Claire resta seule, les doigts serrés autour du médaillon d'argent à son cou. Le visage de sa tante Hélène, gravé à l'intérieur, semblait la regarder à travers le métal.
Elle pensa à Philippe, quelque part dans ces collines, malade et seul. Elle pensa à ce qu'il dirait en voyant Jean-Luc. Et elle pensa à ce que Jean-Luc avait été — un homme qui photographiait des listes, des listes qui menaient à des arrestations. À des morts, peut-être.
Mais elle pensait aussi à la façon dont il avait tenu sa main dans le désert, à la façon dont il avait refusé de la laisser derrière au point de contrôle.
La nuit était pleine de bruits qu'elle ne reconnaissait pas. Mais sous le battement de son cœur, elle entendit une voix faible, venue des collines, qui l'appelait par son nom.
Claire ferma les yeux. Demain, elle trouverait son frère. Et demain, peut-être, elle apprendrait qui Jean-Luc était vraiment.
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