La Révélation Parisienne
Lire le chapitre 7: The First Date
Le téléphone sonna dans le couloir de la pension, un bruit sec et impoli qui trancha le silence du petit matin. Claire était déjà éveillée, les yeux ouverts sur le plafond fissuré, comptant les heures depuis son premier jour à l'agence. Elle avait mal dormi. Les images du tirage abîmé flottaient derrière ses paupières, et la morsure du remords lui serrait la poitrine.
— Mademoiselle Delacroix ! appela Madame Bisset depuis le palier. Une voix d'homme pour vous.
Une voix d'homme. Son cœur fit un bond désordonné. Elle enfila sa robe de chambre, dévala l'escalier, et décrocha le combiné posé sur la petite table du vestibule.
— Allô ?
— Claire.
La voix grave, un peu rauque, comme s'il fumait trop. Jean-Luc. Elle serra le combiné si fort que ses jointures blanchirent.
— Vous êtes à Paris, dit-elle. Ce n'était pas une question.
— L'avion est revenu plus tôt que prévu. J'ai trouvé votre numéro auprès de Boris. Il m'a dit que vous travailliez à l'agence.
— Oui.
Un silence. Elle pouvait entendre sa respiration, et sous ses pieds, le parquet craquait, et dans sa poitrine, la culpabilité battait comme une alarme. Le négatif. Le sien. Celui qu'elle avait trempé trop longtemps dans le bain de révélation parce qu'elle ne savait pas ce qu'elle faisait, et qui s'était réduit en gélatine transparente. Une œuvre entière, dix jours de reportage, partis en fumée dans une cuve de chimie.
— Est-ce que vous êtes libre ce soir ? demanda-t-il.
— Ce soir ?
— Il fait beau. Je connais un endroit au bord de la Seine. On pourrait marcher.
Elle aurait dû refuser. Elle avait un rendez-vous coupable avec sa conscience, un aveu à préparer. Mais sa bouche, traître, répondit :
— Je suis libre.
—
Il l'attendait au pont des Arts, adossé à la rambarde, une cigarette entre les doigts. Il portait une veste en cuir élimée sur une chemise blanche, et ses cheveux, plus courts qu'avant son départ, laissaient voir son visage tout entier. Il y avait quelque chose de neuf dans ses yeux, une fatigue que la lumière de mai ne pouvait pas dissiper.
— Vous avez l'air bien, dit-elle.
— Vous mentez mal, sourit-il. Mais c'est gentil.
Ils marchèrent le long du quai, dans le sens du fleuve. La Seine roulait ses eaux vertes sous les arches, et les libraires de bouquinistes, assis derrière leurs boîtes de livres, leur jetaient des regards indifférents. Claire avait mis sa jupe bleue, ses chaussures plates, comme pour un rendez-vous innocent. Mais rien d'innocent ne semblait pouvoir l'habiter depuis qu'elle avait quitté la province.
— Vous ne me demandez pas ce que j'ai vu ? dit-il enfin.
Elle hésita. Elle pensait à la photographie, à l'homme torturé, à la manière dont Jean-Luc avait détourné les yeux quand elle l'avait interrogé sur l'image.
— Je ne suis pas sûre d'avoir le droit de savoir.
— Vous avez le droit. C'est moi qui n'ai pas le droit de l'oublier.
Il s'arrêta, s'accouda au parapet. Le Louvre se dressait de l'autre côté du fleuve, doré par le soleil couchant. Il ne le regardait pas. Il regardait l'eau, comme si les vérités qu'il portait s'y déversaient.
— Cette fois, c'était différent, dit-il. À Alger, les gens ne me regardent pas comme un journaliste. Ils me regardent comme un témoin. Utile tant que je rapporte leurs paroles. Dangereux aussitôt que je montre les négatifs.
— Et les militaires français ?
Il rit, mais ce n'était pas un rire heureux.
— Les militaires français savent très bien ce que les journalistes photographient. Ils ont une brigade entière qui s'occupe de nous. Parfois, on les croise à la porte d'une caserne, et on lit nos propres rapports sur leurs visages.
Claire ne disait rien. Elle écoutait, comme on écoute la messe : en silence, et avec la certitude que quelque chose de sacré se joue.
— Il y a un centre d'interrogatoire, près d'Alger, dans un village abandonné. J'y suis allé avec un guide. C'était mon ami, Rachid, celui qui a été exécuté. Il me montrait les endroits que l'armée cachait, les maisons où les gens disparaissaient. Une nuit, on a trouvé une porte blindée dans une ferme. Il y avait un nom peint sur le mur. En français. Un adjectif que je n'écrirai jamais sur une photo.
Il alluma une autre cigarette, la première consumée entre ses doigts sans qu'il la tire.
— Je suis rentré parce que je devais livrer les pellicules. Mais quelque chose me dit que je suis rentré surtout parce que je n'en pouvais plus. De regarder. De savoir. De ne pas pouvoir arrêter ce que je vois.
Claire sentit les mots s'accumuler dans sa gorge. Son frère. Philippe. Son départ précipité de la maison, ses lettres qui disaient "tout va bien, ne t'inquiète pas", puis le silence. Quatre mois de silence.
— J'ai un frère, dit-elle. Il est en Algérie. Officier. Il n'écrit plus depuis quatre mois, et ma mère me dit de prier.
Jean-Luc se tourna vers elle, le visage adouci par la pénombre.
— Comment s'appelle-t-il ?
— Philippe. Delacroix.
Il répéta le nom, comme s'il le mémorisait, le conjuguait dans sa tête, cherchait une trace.
— Je n'ai pas vu ce nom. Pas dans les compagnies que j'ai croisées.
— Merci, dit-elle, et elle ne savait pas pourquoi elle le remerciait. Pour un apaisement fragile, une promesse de vérification.
Il lui offrit son bras, et elle le prit. Le contact de sa veste de cuir sous sa paume, la chaleur qui se dégageait de son corps, la manière dont il ralentissait pour s'adapter à son pas : tout cela lui semblait dangereusement naturel.
Ils passèrent sous une arche du pont, un renfoncement abrité où la pierre gardait la fraîcheur du soir. Là, dans l'ombre, il s'arrêta.
— Vous avez l'air perdue, Claire, dit-il. Pas dans vos rues, mais dans votre tête. Je connais ce regard. Je l'ai vu dans le miroir, après mes premières images de guerre.
— Je crois que je ne sais plus ce que je veux, avoua-t-elle. Je suis partie de chez moi pour étudier l'art, pour me libérer de ce que ma famille attend de moi. Et maintenant, je suis dans un laboratoire photo à détruire des œuvres au lieu de les contempler, je porte en cachette une photographie que je ne devrais pas avoir, et je mens à tout le monde, y compris à moi-même.
Il ne la contredit pas. Il ne lui dit pas que la liberté était facile, ni qu'elle avait raison de fuir, ni qu'elle avait tort de douter. Il se contenta de pencher la tête, comme pour mieux la voir, et de dire :
— Vous êtes plus brave que vous ne le croyez. Rester, c'est plus dur que partir.
Sa main vint se poser sur sa joue, douce et rugueuse à la fois. Il se pencha. Le baiser fut d'abord léger, un simple effleurement, puis il s'approfondit quand elle ne recula pas. L'odeur du tabac et du cuir, le goût salé de son travail, la pierre froide du pont dans son dos. Le fleuve coulait quelque part sous eux, et la ville ronronnait, et pour la première fois depuis son arrivée à Paris, Claire se sentit entière, sans personne à qui rendre des comptes.
Elle se dégagea doucement, le cœur battant, et un mot remonta de sa conscience :
— Philippe se bat peut-être dans un endroit comme celui que vous décrivez. Et je suis ici, heureuse à en mourir. C'est une trahison.
Il ne sourit pas, mais ses yeux s'éclaircirent.
— Le bonheur n'est pas une trahison. C'est un acte de résistance.
Ils marchèrent encore un peu, jusqu'au pont neuf, où la ville s'ouvrit devant eux, illuminée comme une promesse. Il lui prit la main et la garda, simplement. Quand ils se quittèrent, devant la pension, il dit :
— Je reste quelques jours à Paris. Je dois déposer les pellicules à l'agence. Si vous avez besoin de moi, vous avez le numéro.
— Rue de Verneuil, dit-elle.
Il parut surpris qu'elle le connaisse par cœur.
— Vous êtes attentive, dit-il.
— Je prends des notes, répondit-elle.
Il rit, cette fois d'un vrai rire, et s'éloigna dans la rue, sa silhouette découpée par les réverbères. Claire monta dans sa chambre, ferma la porte, s'adossa au battant. Sur le bureau, la photographie attendait, enveloppée dans du papier de soie. Et sous le bois, le négatif abîmé se décomposait doucement dans sa cachette.
Elle ouvrit le tiroir, sortit le tirage, le déplia. L'homme au mur. La poussière qui flottait dans la lumière. Elle n'avait pas encore compris ce qu'elle ferait de lui. Mais elle savait déjà qu'il ne la laisserait pas en paix.