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La Révélation Parisienne

Lire le chapitre 6: The Job

Le trajet jusqu’au bureau de l’agence Presses-Lumière lui prit moins de temps qu’elle ne l’avait espéré. Il était neuf heures moins dix quand elle s’arrêta devant la vitrine poussiéreuse, rue de la Harpe. Des tirages jaunis s’y entassaient derrière une grille baissée à moitié relevée. L’enseigne, peinte à la main, avait perdu son « e » final.

Claire inspira profondément. Sa robe du dimanche — la seule qu’elle eût emportée qui ne la fît pas ressembler à une étudiante — lui collait aux aisselles. Elle avait menti par téléphone. Elle avait dit vingt-trois ans. Elle avait dit six mois de travail en chambre noire à Lyon. Elle avait dit que son patron, un certain M. Veyron, pouvait témoigner de son sérieux.

Elle n’avait jamais développé une pellicule de sa vie.

L’agence était une boîte à chaussures : deux pièces en enfilade, des murs couverts de clichés punaisés — des barricades, des visages de manifestants, un éléphant de cirque devant la tour Eiffel. Une odeur de chimie et de café froid flottait dans l’air, et quelque part derrière une porte entrouverte, une machine à imprimer haletait comme un animal malade.

Le propriétaire la fit attendre. Il était petit, voûté, avec des doigts tachés d’iode et de révélateur. Il s’appelait Boris Feldmann, et il avait dû être grand autrefois, en 1936, quand il photographiait les usines en grève.

— Vous êtes jeune, dit-il en l’examinant par-dessus ses lunettes.

— J’ai vingt-trois ans.

— Vous avez une tête de dix-neuf.

— Les gens disent que je fais plus jeune. Ça m’a toujours aidée.

Il renifla. C’était peut-être un rire.

— Les semaines sont dures, ici. On développe la nuit, on livre le matin. Vous savez manipuler un agrandisseur ?

— Oui.

— Le fixateur, vous connaissez le temps de bain ?

— Trois minutes. Vingt degrés. Agitation constante.

Elle avait lu ça quelque part — dans l’une des revues de Solange, ou sur le manuel du Kodak que son père lui avait offert pour son quatorze ans, comme on offre un missel à une fille qu’on veut garder sage. Boris la détailla encore une seconde, puis haussa les épaules.

— On essaie. Trois semaines d’essai. Vous êtes payée à la pellicule réussie, dix centimes la feuille, deux francs la planche-contact. Si vous n’avez pas froid aux yeux et que vous ne cuisinez pas le nitrate, on verra pour la suite.

Il lui tendit un tablier taché de brun.

— Youp. Vous commencez tout de suite.

Elle enfila le tablier. Il pendait, trop grand, et sentait le pied.

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La chambre noire était minuscule. Un comptoir d’acier, trois cuves de chimie, un agrandisseur qui tremblait comme un vieil homme. Une corde à linge traversait la pièce où séchaient des plaques gaufrées, encore humides. Boris lui montra où étaient les pellicules arrivées du matin, dans des enveloppes beiges, et lui donna les consignes : trier les négatifs, contrôler les planches, signaler tout ce qui était raté.

— Il y a une urgence, dit-il en pointant le fond du comptoir. Une boîte métallique. Le client doit venir la chercher à midi. Contact à faire pour quatorze heures. Ne ratez pas celle-là.

Claire acquiesça, et quand la porte se referma derrière lui, elle se retrouva seule dans la lumière ambre. Sa première vraie solitude depuis Paris. Elle resta une grande minute à respirer l’âcre des produits chimiques, à tenter de se souvenir des gestes. Le développement d’une planche-contact, c’était faisable. Un négatif dans le tambour, la lumière rouge suffisait, le papier…

Mais Boris ne lui avait pas demandé de développer. Uniquement de contrôler. Elle pouvait faire ça. Contrôler, c'était regarder.

Elle commença par les enveloppes. La plupart étaient des reportages locaux — une grève des transports, une exposition canine, un boxeur qui faisait sa récupération à l’hôpital Saint-Antoine. Elle les tria rapidement, posa les notes au feutre sur la marge, se sentit presque compétente.

Puis elle ouvrit la boîte métallique.

À l’intérieur, une seule pellicule, soigneusement enroulée dans du papier de soie, accompagnée d’une note manuscrite : *Douze poses. À développer d’urgence. JL.*

JL.

Les lettres de Jean-Luc.

Claire sentit le sang monter à ses joues. Elle déroula la pellicule avec précaution. Les négatifs étaient inversés, mais le sujet lui sauta aux yeux comme un coup de poing : des silhouettes rampantes dans une tranchée d’argile, des visages creusés, la chaleur du désert dans la densité des ombres. Des soldats qui n’étaient pas en uniforme complet. Des prisonniers, les mains liées.

Douze poses. Douze fragments de ce qu’il avait vu et qu’il avait envoyés d’Algérie avant de partir lui-même. Bonne nouvelle, pensa-t-elle, il avait dû la charger chez un correspondant à Alger. Mais pourquoi ne pas les avoir développés lui-même ? Il lui avait dit qu’il travaillait en argentique, qu’il faisait ses propres tirages quand le temps le permettait. Et ce labo-ci, il le connaissait, c’était évident — la note manuscrite, l’urgence, la confiance.

Elle déroula la pellicule quinze fois, sans voir la plaque dans la cuve, sans voir le chronomètre qu’elle aurait dû lancer. La peur était un lièvre qui lui courait dans les veines.

Il fallait qu’elle fasse la planche-contact. Il fallait qu’elle ait l’air de savoir ce qu’elle faisait.

Elle remplit la cuve de révélateur, posa la pellicule dans le cadre, et tourna la lumière blanche pour l’agrandisseur. Le papier glissa dans le bain. Son cœur tapait si fort qu’elle entendaît à peine le halo de la minuterie. Trente secondes, dit la notice. Trente secondes, et on passait au bain d’arrêt.

Mais elle tourna mal le minuteur à l’envers — elle régla trois minutes au lieu de trente secondes, puis, se trompant de carte, introduisit le papier à l’envers dans le bain de fixateur. Trop ou trop peu. Elle se souvint soudain de la phrase de Boris : « Le fixateur, vous connaissez le temps de bain ? » Trois minutes, avait-elle dit. Le papier était un RC et exigeait deux. Elle le jeta, rageuse, mais l’image n’avait déjà plus de sens. Le visage d’un prisonnier s’était étiré, déformé, comme une gorgone au fond de l’eau.

Elle sortit la feuille et la regarda sécher sous la lumière rouge.

Ratée. La planche-contact était ratée. Et le négatif — elle se pencha, le cœur glacé — le négatif avait bougé dans le cadre pendant l’exposition. Une double exposition laiteuse couvrait les poses centrales, huit à dix, celles qu’elle devait lire. Celles que JL attendait pour paraître au *Monde*, peut-être.

Claire resta figée, la feuille ratée entre ses doigts trempés. Elle pouvait tout jeter. Elle pouvait dire que l’enveloppe avait été endommagée à l’arrivée. Mais JL reviendrait d’Algérie — s’il revenait — et il la chercherait, cette pellicule. Et elle, il la reconnaîtrait. Peut-être pas dans l’obscurité d’une chambre noire, mais dans la lumière de la rue, dans la lumière de ce regard qui l’avait transpercée à la Bastille.

Elle cacha le négatif dans la poche de son tablier — le fond du tiroir où l’on gardait les chiffons — et rinça la planche ratée sous l’eau courante pour qu’elle ne laisse pas de trace. Puis elle la froissa en boule et la fit disparaître dans sa poche réversible, cousue à l’intérieur du vêtement.

Elle vérifia encore une fois, la porte fermée, que rien ne trahissait son erreur. Les cuves étaient rincées. Le minuteur remis à zéro. La lumière rouge éteinte.

Elle se retourna pour éteindre l’agrandisseur, et c’est là qu’elle le vit, sur l’étagère du fond, entre les boîtes de papier : un tirage de la même série. Le même prisonnier, le même visage, mais un cadre parfait, sorti d’une main experte. La signature dans l’angle inférieur droit était au crayon gras : *J. Lacroix, Alger, 1961.*

Elle n’avait pas besoin de le toucher pour savoir qu’il était le plus beau document qu’elle eût jamais tenu entre les mains. Et qu’elle, qui avait menti pour entrer dans ce laboratoire, venait de détruire la preuve qu’il avait prise pour ne pas être oublié.

La minuterie de la porte sonna. C’était Boris, qui tapotait de l’autre côté.

— C’est ouvert, dit-il.

Elle ne trouva que sa propre voix pour répondre, plus calme qu’elle n’en avait le droit.

— La boîte à midi. Elle sera prête.

Il allait la croire. Elle allait devoir le faire payer — en douce, en silence, avec le temps. Mais elle ne savait pas encore qu’il y avait une deuxième clé au fond du tiroir derrière elle, celle de la chambre noire que Boris avait donnée la semaine dernière à un client pressé qui était revenu deux fois déjà, en demandant discrètement si *la petite nouvelle était habituée aux produits*, avant de demander à Boris si elle était seule la nuit au laboratoire.