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La Revendication de Mars

Lire le chapitre 2: Rusted Loyalties

La lumière du dôme de New Houston filtrait à travers les persiennes sales, dessinant des raies obliques sur le bureau de Dr. Elena Reyes. Elle avait vieilli comme le reste de la colonie – les cheveux grisonnants tirés en arrière, des rides profondes autour des yeux qui avaient trop scruté d'écrans de contrôle. Mais son regard, lui, n'avait pas changé : aiguisé, calculateur, le regard d'une femme qui n'avait jamais cessé de poser des questions.

« Assieds-toi, Caleb. »

Il obéit, laissant tomber son sac sur le sol de plastoclave. La pièce était encombrée de monolithes de données, de jaquettes de rapports techniques, d'échantillons de régolithe étiquetés à la main. Une odeur d'ozone et de café synthétique saturait l'air.

« Tu as la dégaine de ton père, dit-elle sans préambule. En plus tanné. »

Caleb ne sourit pas. « Vous savez pourquoi je suis là. »

— Le message. Oui. Elias m'avait dit que s'il lui arrivait quelque chose, il te le ferait parvenir. Une livraison différée de dix ans… c'est très lui. Méticuleux jusqu'à l'obsession. »

Elle contourna son bureau, s'adossa à la fenêtre qui donnait sur l'artère principale du dôme. Des véhicules de maintenance glissaient silencieusement sous les lampes halogènes, leurs phares trouant la poussière rouge en suspension.

« Vous étiez la dernière personne à lui avoir parlé avant sa mort », dit Caleb. « Selon les rapports. »

— Les rapports officiels, oui. » Elle détacha les mots avec soin, comme on retire des éclats de verre d'une plaie. « Nous avons parlé pendant trois heures, cette nuit-là. Pas de la météo martienne. »

Caleb se pencha en avant. « De quoi ? »

Elena croisa les bras. Sa combinaison de travail, une bleue usée aux coutures, portait l'écusson de l'Agence de Contrôle Environnemental – un poste administratif, une couverture respectable pour une scientifique de son calibre. Elle avait dirigé le département de géologie planétaire avant la Grande Purge des archives, vingt ans plus tôt.

« Il avait découvert quelque chose, finit-elle par dire. Quelque chose dans les registres de fondation. Pas une simple erreur comptable, Caleb. Une réécriture complète. »

— Une réécriture ? »

— La colonie n'a pas été fondée comme on te l'a appris à l'école. La chronologie officielle – les vagues d'immigration, la signature de la Charte, la construction du premier habitat – c'est de la mythologie soigneusement entretenue. Ton père creusait là-dedans depuis des années. Il est tombé sur un fil conducteur, un nom qui revenait trop souvent dans les documents internes : le Projet Exodus. »

Caleb sentit un picotement lui courir le long de la nuque. « Exodus. Jamais entendu parler. »

— Personne n'a dû en entendre parler. C'est un protocole antérieur à la colonisation officielle, antérieur même à la Charte. Quelque chose a été lancé avant le premier atterrissage public, avant les caméras, avant Helix Corp. Ton père a passé la dernière décennie de sa vie à essayer de comprendre ce qui s'était réellement passé ici, avant que les premiers colons n'arrivent officiellement. »

Elle marqua une pause, et quand elle reprit, sa voix s'était abaissée, presque un murmure. « Et il a trouvé quelque chose qui l'a terrifié. Pas seulement irrité – terrifié. Un homme comme Elias Voss, qui n'avait jamais eu peur de rien dans sa vie. »

« Qu'est-ce qu'il a trouvé ? »

— Il ne me l'a pas dit. Il m'a dit que je devais te protéger, pas t'informer. Il m'a demandé une seule chose : que si tu venais me voir, je te conseille de bien réfléchir avant de poursuivre aux coordonnées qu'il t'a laissées. »

Caleb serra les poings. « C'est ça, son héritage ? Un avertissement ? »

— Non. » Elena secoua la tête lentement. « C'est mon avertissement, à moi. Elias voulait que tu décides par toi-même. Mais il y a des coûts cachés, dans ces histoires-là. Des coûts que personne n'est prêt à payer. Le Projet Exodus n'est pas un simple dossier dans une archive poussiéreuse. C'est une blessure que Helix Corp panse encore. Ils ont investi des décennies dans la version officielle de l'histoire martienne. Si elle s'effondre, tout s'effondre. »

« Je m'en fous de Helix. »

— C'est ce que ton père disait aussi. » Elle sortit un datapad de sa poche, le posa sur le bureau entre eux. « Un agent de Helix Corp est venu me voir il y a trois jours. Il posait des questions sur les fichiers de ton père. Sur toi, aussi. Ils savent que le message est arrivé. Ils n'en connaissent pas le contenu – pas encore – mais ils savent. »

Caleb regarda l'écran du datapad, vide. « Qui ? »

— Un homme qui s'appelle Kessler. Type précis, costume impeccable, sourire qui ne touche jamais les yeux. Il a une façon de faire comprendre qu'il connaît déjà les réponses aux questions qu'il pose. Il m'a demandé si j'avais eu des nouvelles d'Elias depuis sa mort. Comme si je pouvais recevoir des messages d'outre-tombe. »

— Il a mentionné les coordonnées ? »

— Non. Mais il a mentionné Acidalia Planitia. Ça m'a glacé le sang. Personne n'aurait dû savoir que ton père s'intéressait à cette région. Je n'étais au courant d'aucune de ses expéditions là-bas, et j'étais son contact principal. »

Caleb se leva, fit les cent pas devant les étagères. Des dizaines de rapports scientifiques, leurs titres imprimés en caractères blêmes : Analyses sédimentologiques, Études des aquifères sous-glaciaires, Modélisation des réserves de méthane clathrate. Rien d'extraordinaire pour une géologue. Mais au dos de chaque jaquette, il remarqua un marquage discret – un petit nombre, à l'encre bleue, invisible de loin.

« C'est quoi, ces numéros ? »

Elena suivit son regard. « Mon système de classement personnel. »

— C'est pas un système de classement. Je vois des séquences non consécutives. C'est un code, ou une référence à des documents archivés ailleurs. »

Elle eut un sourire mince, presque admiratif. « Tu es bien le fils de ton père. Manuel d'observation, page trois : tu as remarqué ce que personne d'autre ne remarque. »

Caleb se rassit. « Dr. Reyes. Qu'est-ce que vous ne me dites pas ? »

Le silence s'étira. Les ventilateurs du dôme sifflaient en arrière-plan, leur rythme monotone soulignant l'immobilité de la pièce. Elena ferma les yeux un instant, comme pour rassembler des forces.

« Ton père n'est pas mort d'un arrêt cardiaque, Caleb. Les rapports officiels disent ça, mais l'autopsie originale a disparu. J'ai vu le corps, quand ils l'ont rapatrié de la zone de forage. Il n'y avait pas de marque de violences, non. Mais il y avait des traces. Des traces d'injection récente. Quelque chose dans son système, une substance non identifiée, que le médecin légiste a qualifiée de "contamination environnementale" et qu'il a signée sans poser de questions. Le gars a été muté en orbite basse trois semaines plus tard. Personne ne l'a revu. »

Caleb sentit sa bouche devenir sèche. Dix ans de colère sourde, dix ans à se dire que son père était mort d'usure, de solitude, d'une vie trop dure passée à creuser la pierre rouge – et maintenant cette femme lui disait que c'était peut-être autre chose. Que c'était peut-être autre chose depuis le début.

« Vous avez une preuve ? »

— J'ai des notes. Des enregistrements partiels. Pas assez pour un tribunal, largement assez pour faire de moi une cible. »

— Et vous les gardez où ? »

Elena ne répondit pas. À la place, elle glissa sa main sous le rebord de son bureau, pressa un bouton invisible. Une section de la bibliothèque coulissa avec un grincement à peine audible, révélant un compartiment blindé scellé.

« Si je te donne ça, tu deviens une cible, toi aussi. Et tu l'es déjà probablement depuis que le drone de ton père a traversé la barrière de sécurité. »

— Je viens d'une colonie qui n'aurait pas dû exister il y a un siècle. Je suis déjà une cible. »

Elle rit, brièvement, un son froid qui ne contenait aucune gaieté. « Putain, tu lui ressembles vraiment. » Elle saisit le compartiment, en sortit une mallette noire, la posa sur le bureau. « C'est tout ce que j'ai. Dossiers de fouille, logs de communication, échantillons de sédiments d'Acidalia avec des signatures isotopiques que ton père jugeait anormales. Et un carnet. Le sien – le carnet de terrain physique qu'il gardait, celui qu'il n'a jamais numérisé. »

Caleb prit la mallette avec révérence. Elle était lourde, plus lourde que ce que ses dimensions suggéraient. Un boîtier de blindage supplémentaire. Son père avait voulu que ça survive – à tout.

« Pourquoi vous me donnez ça maintenant ? »

— Parce que Kessler est revenu avant-hier. Il a posé d'autres questions. Plus précises. Et il avait un dossier sur moi, avec des choses que je croyais enfouies. Des choses de ma vie d'avant, sur Terre. Ils me tiennent, Caleb. Je n'ai plus beaucoup de temps. » Elle regarda la mallette. « Si Elias a cru en toi assez pour te laisser ce message, moi aussi je vais croire en toi. Et si tu découvres quelque chose, si tu trouves ce qu'il a trouvé, tu le publies. Tu le cries sur tous les canaux. Tu le gravas dans la roche, s'il le faut. Mais tu ne les laisses pas l'enterrer. »

Caleb se leva, la mallette sous le bras. Son poids était une promesse, un fardeau et une arme à la fois.

« Merci, Dr. Reyes. »

— Elena. » Elle lui offrit une main ferme, une poignée de conclusion. « Tu ne me dois rien, Caleb Voss. Tu dois à ton père une vérité. C'est un compte qu'il n'a pas pu régler lui-même. »

Il sortit du bureau, traversa le couloir métallique aux murs lépreux, poussa la porte de sortie donnant sur l'artère piétonne du dôme Nord. Le crépuscule artificiel simulé par les lampes zénithales commençait à tomber, projetant des ombres étirées sur le sol de toile de verre. Il marcha d'un bon pas, la mallette soudée sous son bras, les mots d'Elena se répétant dans son esprit comme un battement de tambour.

Arrêt cardiaque. Contamination environnementale. Substance non identifiée.

Son père avait été tué. Et plus il y pensait, plus les pièces du puzzle s'assemblaient avec une précision douloureuse. Elias Voss avait passé sa vie à essayer de prouver que quelque chose n'allait pas dans la fondation de la colonie – et on l'avait fait taire.

Caleb avait atteint le module de transit quand il le vit. Un homme, debout près d'un distributeur de rations, vêtu d'un pantalon de ville anthracite et d'une veste trop propre pour la poussière ambiante. Il ne mangeait pas. Il ne consultait pas son implant. Il regardait Caleb avec une concentration de prédateur, sans aucune intention de se cacher.

Caleb ne ralentit pas. Il continua de marcher, son pouls s'accélérant, la mallette pesant soudain plus lourd contre sa hanche. Derrière lui, il entendit les pas – réguliers, mesurés, qui ne s'éloignaient pas.

Ils savaient qu'il était venu la voir.

Et ils voulaient qu'il le sache.