La Revendication de Mars
Lire le chapitre 29: Paying the Debt
Le silence du transit Elysium avait cette qualité particulière des couloirs corporatifs à trois heures du matin : celui d’un vaisseau mort qui respire encore. Caleb regardait défiler les lumières de la rampe d’accès, les vitres teintées de son casque lui renvoyant un visage qu'il ne reconnaissait plus tout à fait.
« Tu es sûr de ton plan ? » demanda Tam, assise à côté de lui dans le module de fret qu'ils avaient loué sous une fausse identité.
Caleb sortit son tablette et fit apparaître un contrat numérisé, jauni par les années de stockage. Le logo Helix Corp y trônait, bleu cobalt sur papier vierge, daté de neuf ans auparavant. En bas de page, sa signature électronique, suivie de celle d'un administrateur de contrats nommé J. Osei.
« J'ai effectué quatre missions de récupération pour eux entre l'âge de vingt et vingt-quatre ans, dit-il. Des épaves orbitale, des modules abandonnés. Mon père avait négocié ce contrat-cadre avant sa mort. Helix a une dette envers moi : douze mille unités de crédit et un droit d'accès prioritaire aux installations pour maintenance de matériel approuvé. »
Tam plissa les yeux. « Et tu crois qu'ils vont honorer une dette vieille de dix ans ? »
« Ils n'ont pas le choix. C'est dans leur propre code de conduite corporatif. Le contrat prévoit une clause de "service prioritaire pour prestataire en règle". Si je la réclame, ils doivent m'accorder un accès technique sous vingt-quatre heures. Refuser, c'est admettre une violation de leur charte. Et Helix construit sa réputation sur sa conformité réglementaire. »
Le shuttle de transport les déposa à la gare de fret, niveau -2 du complexe Elysium. La tour s'élevait au-dessus d'eux, monolithe de verre et de titane, transperçant la brume orangée de la plaine équatoriale martienne. Caleb ajusta sa veste de travail, celle qu'il portait lors de ses anciennes missions, avec le badge de récupérateur agréé.
« On dirait un costume de deuil », murmura Tam.
« C'est le but. »
Ils traversèrent le sas de contrôle, les scanners les balayant sans déclencher d'alarme. Deux gardes Helix les dévisagèrent, mais Caleb brandit son contrat, l'écran brillant dans la pénombre du hall de réception. Un jeune officier s'approcha, arborant le sourire fatigué de ceux qui travaillent de nuit dans un centre de pouvoir.
« Contrat Voss-Helix, numéro 88-3342. Service prioritaire. » Caleb parlait d'une voix neutre, professionnelle. « Je suis ici pour maintenance du matériel récupéré. »
L'officier consulta son terminal, les sourcils froncés. « Je vois... vous avez pris du retard. Ce contrat datait de... » Il s'interrompit, déchiffrant une note interne.
Caleb sentit son cœur accélérer. Il y a un problème. Une dette prescrite. Une procédure de radiation.
« M. Voss ? »
La voix venait de derrière lui. Caleb pivota. Un homme d'une soixantaine d'années se tenait sous une arche de lumière, sa silhouette mince, sa barbe grise impeccablement taillée. Il portait le costume sombre des cadres supérieurs, mais une plaque d'ingénieur scintillait à son col. Caleb le reconnut : J. Osei, l'administrateur qui avait signé son contrat.
« Vous vous souvenez de moi ? » demanda Caleb, presque surpris.
« Je me souviens de tous ceux qui descendent dans les dépotoirs orbitaux pour ce que nous n'osons pas récupérer nous-mêmes, répondit Osei, une lueur ironique dans les yeux. J'ai entendu parler de vos aventures récentes. Le monde est petit, surtout sur Mars. »
Le silence qui suivit fut lourd de sous-entendus. Caleb savait ce qu'Osei voulait dire : sa fuite du complexe Valles Marineris, l'explosion, le décès présumé de Grendel. Helix n'avait probablement pas encore connecté les points entre Caleb et l'incident. Ou peut-être qu'il le savait, et jouait un jeu plus subtil.
« Nous avons besoin d'un accès maintenance secteur D, dit Caleb, gardant sa voix ferme. Le contrat l'autorise. »
Osei parcourut le document sur son terminal avec une lenteur exagérée, puis hocha la tête. « Tout est en ordre. Vue la nature de votre mission précédente, je suppose que vous êtes venu pour la banque de composants récupérés. » Il jeta un coup d'œil à Tam, puis revint à Caleb. « Je vais vous escorter personnellement. Nous avons un devoir envers nos prestataires. »
Caleb échangea un regard avec Tam. C'était trop facile. Trop fluide. Mais ils n'avaient pas d'autre choix que d'y aller.
Osei les conduisit dans un ascenseur privé, sa carte à puce émettant un signal vert à chaque niveau. Ils passèrent devant des baies vitrées donnant sur des open-spaces éclairés, des bureaux déserts, des allées de serveurs illuminés de lignes bleues. À mesure qu'ils descendaient, l'architecture changeait : les murs se faisaient plus épais, les lumières plus dures, les panneaux marqués d'avis de sécurité.
« Vous savez, dit Osei, sans se retourner, votre père était un homme remarquable. Un visionnaire. Il avait signé, à l'époque, une clause de confidentialité concernant certains de ses travaux pour nous. Nous pensions que cela s'était perdu avec lui. »
La phrase flotta entre eux comme une menace à peine voilée.
« Quels travaux ? » demanda Caleb.
Osei marqua une pause devant une porte blindée section D. Il se tourna lentement vers eux, son visage devenu grave. « Il n'a jamais terminé sa dernière mission pour nous. Un relevé géologique dans la région d'Hellas. Il disait qu'il avait trouvé quelque chose d'anormal, et puis il a disparu. Un accident. C'est ce que nous avons conclu à l'époque. Mais ces derniers jours, avec ce qui s'est passé à Valles Marineris... » Il laissa sa phrase en suspens. « Peut-être que certains accidents ne sont pas accidentels. »
Caleb sentit le sang battre dans sa tempe. Hellas. Le Coffre. Son père avait-il découvert l'emplacement du hub de données avant de mourir ?
« Je suis ici pour des pièces, dit Caleb, refusant de suivre la piste tendue. Rien de plus. »
Osei sourit, un sourire sans chaleur. « Bien sûr. »
Il poussa la porte. La maintenance floor s'étendait devant eux : un dédale de convoyeurs, d'étagères métalliques montees jusqu'au plafond, et une rangée de casiers de service. Sur une table, des uniformes orange de techniciens Helix étaient pliés, ainsi que des badges d'accès provisoires.
« Votre matériel est au fond, dit Osei. Je vous laisse vous changer. La douane des niveaux supérieurs vous attend si vous voulez continuer après votre travail. » Il marqua une pause sur le seuil. « Faites attention, M. Voss. Les fantômes, ici, n'oublient pas si facilement. »
Il disparut, la porte hydraulique se refermant avec un soupir.
Caleb resta immobile, le regard planté dans le vide. Tam s'approcha de la table, prit un uniforme et commença à l'examiner.
« Il en sait plus qu'il ne dit », souffla-t-elle.
« Il en sait trop », répondit Caleb. Il saisit son propre uniforme, le tissu rêche sous ses doigts. « Mon père cherchait dans Hellas. Et quelqu'un chez Helix l'a appris. »
« Tu crois qu'Osei est une menace ? »
Caleb enfila la veste orange, le badge d'accès se verrouillant avec un clic. Il releva les yeux vers les lumières de la tour, vers les niveaux supérieurs où Mei Lin attendait derrière des murs de sécurité.
« Le danger, ce n'est pas Osei, dit-il. C'est ce qu'Osei représente. Un homme qui respecte les vieux contrats, avec des années d'ancienneté au sein de l'entreprise. Si lui est prêt à creuser, d'autres le sont aussi. »
Il ajusta le col de son uniforme, son hologramme de maintenance activé sur sa poitrine.
« Et si je me trompe sur la loyauté de Mei Lin, ajouta-t-il, la voix assourdie, nous serons coincés ici, avec toute la flotte Helix au-dessus de nous. »
Tam attrapa un second badge et le fixa à sa ceinture. Dans l'éclairage cru de la maintenance floor, ses yeux semblaient deux braises.
« Alors on ferait mieux de trouver une certitude avant de les bousculer.
— C'est le plan », dit Caleb, ouvrant la porte du corridor de service.
La tour montait à présent au-dessus d'eux, ses artères intérieures ouvertes. Les couloirs voûtés où seuls les robots de nettoyage et le personnel technique étaient admis. Caleb avança, chaque pas le rapprochant du cœur de la machine, chaque battement de son cœur un défi lancé à ceux qui lui avaient volé son passé.
Derrière lui, Tam marchait, une silhouette dévouée dans l'ombre orange de son uniforme. Leur mission commençait à peine.
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