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La Revendication de Mars

Lire le chapitre 7: The First Clue

Le chronomètre vibra contre sa poitrine comme un cœur affolé. Caleb le sortit de sa poche et le regarda : l’aiguille des secondes tournait à l’envers, rapide, saccadée, comme si l’objet essayait de lui parler dans une langue qu’il ne maîtrisait pas encore. Il le reposa sur la console — il continuait de tourner, pointant chaque passage vers une direction précise du couloir central.

Il suivit la flèche invisible.

La base s’étendait bien au-delà de la salle des terminaux. Des couloirs métalliques aux joints de céramique parfaits luisaient d’une lumière tamisée, sans poussière, sans usure. Caleb compta ses pas : deux cent quarante-trois depuis l’entrée. Le chronomètre s’arrêta net, pile à 03:14. Toujours 03:14.

Devant lui, une porte blindée portait l’inscription gravée : *DÉPARTEMENT D’ARCHIVES — VERROU BIOMÉTRIQUE ÉLIA VOSS*.

Il posa la paume sur le capteur. Rien.

— Merde, murmura-t-il.

Il essaya l’index, l’autre main, le poignet. Le capteur resta froid. Puis il repensa au chronomètre. Il le pressa contre la fente de lecture, et le verrou céda avec un soupir hydraulique. La porte s’ouvrit sur une pièce immense, caverneuse, remplie de rangées de blocs de données cristallins alignés comme des tombes.

Les étiquettes portaient des dates. Toutes antérieures à 2087. Certaines remontaient à 2069.

Caleb s’approcha du premier bloc, en extrayit une plaque holographique. Les caractères en français s’affichèrent lentement :

*MANIFESTE D’ARRIVÉE — VAISSEAU DAWNBREAKER — MISSION I — 57 COLONS DÉCLARÉS. DATE OFFICIELLE : 15 MARS 2087.*

Il souffla. Officiel. C’était la version approuvée qu’il avait apprise à l’école. La date de fondation de la colonie, gravée sur toutes les plaques commémoratives, dans tous les livres. Il parcourut la liste des noms. Certains lui étaient inconnus. D’autres… non.

*Lena Voss — Ingénieur agronome — Arrivée le 15 mars 2087.*

Sa mère. Elle figurait officiellement dans les registres publics comme « passagère du second convoi, année 2089 ». Il avait toujours cru qu’elle était venue deux ans avant lui, pas dix-huit ans avant. Il se figea. Il n’était pas né ici — il était conçu là-bas, sur Terre. Officiellement. Une autre histoire disait le contraire.

Il compara avec les données de son implant personnel. Le ministère de l’Intérieur colonial — filiale d’Helix Corp — enregistrait sa naissance le 12 juin 2090, à la clinique de Burroughs, père : Elias Voss, mère : Lena Voss, tous deux arrivés en 2089. C’était la version qu’on lui avait servie toute sa vie.

Le manifeste disait autre chose.

Il fit défiler les données du Dawnbreaker. La section « équipage » listait sept membres. L’un d’eux s’appelait Kessler, prénom A., fonction : responsable de la sécurité de mission. Caleb sentit son estomac se serrer. Le Kessler qui le traquait dehors avait un nom de famille rare. Et ce manifeste datait de dix-huit ans avant la création officielle d’Helix Corp sur Mars.

Il continua. Le Dawnbreaker avait été précédé d’un autre vaisseau : *LE COURAGE*, mission zéro, 2068. Le manifeste du Courage listait quarante-deux colons. Parmi eux, des noms qu’il reconnaissait : la famille Okabe, les frères Mbeki, la grand-mère de Mira Sen — la pharmacienne du dôme central. Tous étaient officiellement arrivés en 2091.

Tous étaient morts dans des accidents documentés, entre 2092 et 2097. Mais d’après ce manifeste, ils vivaient sur Mars depuis plus de vingt ans déjà.

Caleb s’assit par terre, le dos contre le bloc cristallin. Sa tête tournait. Il regarda l’horodatage du manifeste : 2068. Dix-neuf ans avant la date officielle. Dix-neuf ans de mensonge.

— Ce n’est pas possible, murmura-t-il.

Mais il comptait bien vérifier. Il chercha des données secondaires : les rapports d’avitaillement, les consommations d’oxygène, les journaux de navigation. Chaque fichier corroborait le manifeste. Le Courage avait bel et bien quitté l’orbite terrestre en septembre 2068, avec équipage complet à bord. Il avait atterri en Acidalia Planitia le 7 avril 2069.

Cette base était peut-être leur premier habitat.

Il atteignit un bloc plus ancien, marqué *RAPPORTS DE MISSION OUVERTE*. À l’intérieur, des notes manuscrites numérisées, écrites d’une main qu’il connaissait : celle de son père. La première page était datée du 15 avril 2069.

*« Nous avons établi le contact avec la surface. Helix sait. Ils nous ont suivis jusqu’ici, sous couvert de mission scientifique. Je n’ai pas le choix : je signe leurs accords, je leur donne mes relevés géologiques, je deviens leur homme à tout faire. Lena est furieuse. Elle dit que nous sommes des prisonniers qui s’ignorent. Elle n’a pas tort. »*

Caleb tourna la page suivante. Elle était arrachée, comme le carnet de bord du jour où sa mère avait disparu. Il connaissait ce déchirement : il avait grandi avec cette version-là de son père — le fantôme qui n’avait jamais voulu parler, le savant qui remplissait des carnets sans jamais montrer les pages importantes.

Il continua à lire dans un bloc adjacent : *LISTE DES EFFECTIFS CIVILS PUIS RECLASSIFIÉS*. La liste énumérait des noms et des catégories. Trois noms étaient barrés d’une croix rouge. Sa mère était le deuxième.

À côté de son nom, une annotation d’une écriture différente, plus petite, presque tremblée :

*« Écartée après l’incident du 12e cycle. Ne pas réintégrer. »*

Douze. Il regarda le chronomètre : il marquait toujours 03:14. Trois, quatorze. Le 12e cycle — le douzième jour du cycle 14 ? Il ne savait pas encore. Mais il noterait.

Il entendit un léger bourdonnement derrière lui. Il se retourna, saisit son outil multifonction en guise d’arme. Rien. Juste un écran mural qui s’était allumé tout seul : un flux vidéo de la surface, en noir et blanc, légèrement granuleux. On y voyait une silhouette debout devant une structure sombre — la silhouette de son père, plus jeune, vêtu d’une combinaison spatiale usée. Il parlait à quelqu’un hors champ. La vidéo n’avait pas de bande-son. Mais au-dessus de la tête de son père, un texte défilait :

*« Fragments de mémoire — Mission Courage — Enregistrement archivé à la demande de E. Voss. »*

La silhouette sortit du cadre. Elle laissa voir, derrière elle, un vaisseau enfoui dans la roche. Un autre. Et encore un autre. Une flotte entière, alignée comme des œufs fossiles dans un nid de pierre.

Caleb cligna des yeux. L’image se figea sur un détail : le nom peint sur la coque du premier vaisseau — en lettres capitales, malgré les éraflures : *DÉJÀ VU*.

Il ne connaissait pas ce nom. Aucun registre officiel ne le mentionnait jamais. Et pourtant, son père avait volontairement marqué cet enregistrement d’archives — pourquoi ? Pour qu’il le trouve ?

Il fouilla dans le manifeste du Courage. La liste des vaisseaux annexes mentionnait effectivement un module auxiliaire dénommé *Déjà Vu*, porteur d’un message codé « réservé au successeur ». La date de lancement était vierge. Le champ équipage : vide. La seule entrée était une remarque de son père :

*« Si tu lis ceci, tu es déjà venu ici avant de venir. Suis l’horloge. »*

Caleb regarda le chronomètre. Il s’était arrêté à 03:14, mais l’aiguille des heures tremblait à présent vers le 4. 04:14. Il ne savait pas ce que ça signifiait. Mais il savait que le temps filait, et que Kessler attendait dehors.

Il referma le manifeste, se releva, et sortit du département d’archives, l’image du *Déjà Vu* gravée dans sa mémoire. Il n’avait toujours pas de preuve qu’il pouvait brandir devant un tribunal. Rien que des chiffres contredits, des noms décalés, un vaisseau sans lancement.

Mais il savait désormais une chose que les registres officiels ne pourraient jamais lui enlever : sa mère n’était pas passagère du second convoi. Elle était là depuis le début. Et quelque chose — ou quelqu’un — avait fait en sorte qu’il le découvre.

Il sortit son communicateur satellite, composa le code de la colonie. À l’autre bout, une voix administrative répondit automatiquement : « Vous avez atteint la messagerie du ministère de l’Intérieur colonial. Votre identité : Caleb Voss. Votre statut : signalé en violation de zone protégée. Votre délai : 18 heures. Toute tentative de… »

Il coupa la communication. Dix-huit heures. Le temps filait, et il ne savait même pas encore où était sa mère — vivante ou morte. Mais il savait où commencer à chercher : quelque part entre le douzième cycle et le quatrième jour de la quatorzième heure.

Il n’avait pas besoin de preuve pour convaincre les autres. Il avait besoin d’une preuve pour se convaincre lui-même de continuer.

Et il en tenait une première.

Elle s’appelait *Déjà Vu*.