La Revendication de Mars
Lire le chapitre 8: The Mother Lode
Le journal sentait la poussière et le vieux cuir synthétique. Caleb le tenait comme on tient un objet dangereux, à deux mains, les phalanges blanches. Les pages, d'un papier épais qui n'avait pas jauni, étaient couvertes d'une écriture serrée et nerveuse — celle de son père. Il s'assit au bord du lit de camp que la base avait déployé dans une alcôve de service, à côté du terminal principal, et ouvrit le volume à la première page.
*Cycles 14-18, Forge-2, module résidentiel. Nous sommes à la fin du premier mandat. Le solde est bon. Le moral est bon. Lena dit que le ciel brûle, qu'on nous ment sur les étoiles. Elle a raison, évidemment. Mais elle crie trop fort.*
Caleb cligna des yeux. Lena. Sa mère. Celle qu'on lui avait décrite comme une victime d'un accident minier dans le puits N-7, mort sur le coup, sans souffrance. La version officielle était propre, courte, définitive. Il avait pleuré cette mort à onze ans, dans la salle commune du dôme, avec les autres orphelins du premier cycle.
Il tourna les pages. Les entrées sautaient des mois entiers, comme si son père écrivait par crises.
*Lena refuse de signer le document de conformité. Elle dit que les dates ne collent pas, que son fils — notre fils — aura le droit de savoir. Je lui ai dit de se taire, de penser à la famille, au contrat. Elle a ri. Elle avait ce rire qui me faisait trembler.*
Puis une entrée plus longue, datée du cycle 27. La main avait appuyé plus fort sur la page, les lettres légèrement déformées.
*Elle n'est pas morte, Caleb. Je te dois cette vérité, même si tu la liras trop tard. Le 12e cycle, il y a eu un incident. Ce n'était pas un accident — elle n'est pas tombée dans la fonderie, elle n'a pas été écrasée par la foreuse. Elle a disparu pendant la nuit, après une dispute avec le directeur du projet. Je ne sais pas où ils l'ont emmenée. J'ai cherché pendant trois ans. J'ai fini par comprendre qu'elle n'était pas morte : elle avait été écartée. Le mot officiel, c'était « écartée ». Comme si on enlevait une pièce défectueuse d'une chaîne de montage.*
Caleb cessa de respirer. Son regard se perdit dans le vide gris de la salle des machines, au-delà de la table de travail, là où des voyants clignotaient en cadence. *Écartée*. Le même mot que celui du registre des effectifs, quand il avait cherché le nom de sa mère dans les fichiers de la base. Elle figurait sur la liste des arrivants de 2069, puis son nom était barré — une croix nette, deux traits. Lena Voss. Deuxième nom de la liste des trois rayés.
Il tourna plusieurs pages d'un coup, la mâchoire serrée. Les entrées devenaient plus courtes, plus fiévreuses, comme des notes griffonnées entre deux quarts de travail.
*Je l'ai vue. Je l'ai vue, hier, sur le moniteur de surveillance du sas nord. Elle ne m'a pas reconnu, ou elle a fait semblant. Sa combinaison n'avait aucun marquage — pas d'unité, pas de matricule. Elle portait un boîtier au cou, comme ceux qu'on met aux volontaires pour surveiller leurs signes vitaux à distance. Je n'ai pas pu l'approcher. Le directeur m'a sonné deux minutes plus tard. Il savait ce que j'avais vu.*
Caleb laissa le journal tomber sur ses genoux. Sa mère était vivante ? Avait été vivante, au moins jusqu'à ces années-là ? Il n'y avait aucune trace officielle — aucun décès, aucun dossier médical, aucune sortie de colonie. Rien. Elle avait été effacée des registres, expulsée de l'histoire, comme les premiers navires de la colonie, comme la base elle-même, comme le chronomètre sans aiguilles qui battait toujours dans sa poche. Tout était fait pour être oublié. Mais son père avait tout noté, tout conservé, tout caché.
Il se leva. Le compresseur du niveau inférieur ronflait, les lumières de la base s'ajustaient à sa présence depuis qu'il avait activé le système de maintien. Kessler attendait dehors, le chrono de son propre cockpit tournait, et le délai légal avait fondu à moins de dix-sept heures. Mais Caleb n'avait plus l'intention de partir rapidement.
- Elle n'est pas morte, dit-il à voix haute, comme pour vérifier le poids de ces mots.
Les moniteurs du mur principal affichèrent une image satellite de l'hémisphère nord de Mars, un ballet de tempêtes de poussière en fausses couleurs. À côté, une fenêtre de données montrait les fréquences radio des zones isolées — des silences, pour la plupart.
Il passa la main sur l'écran principal pour revenir au répertoire de la base. Le journal lui avait donné un nom : le directeur du projet. Officiellement, aucun poste correspondant n'existait dans les archives publiques de la colonie. Le projet Martien avait été déclaré comme une initiative conjointe des États du globe, avec une gestion transparente. Caleb tapa « directeur », « incident 12e cycle », « Lena Voss » dans le champ de recherche locale.
Un seul résultat clignota. Un fichier verrouillé, daté du cycle 27, avec un en-tête codé qu'il reconnut comme celui du réseau de communication d'urgence de l'ancienne administration. Le fichier n'était pas un dossier, mais un lien — un chemin vers un stockage physique sur site.
« Allée 4, armoire B. » C'était écrit en blanc sur le plan.
Caleb s'engagea dans le couloir central de la base, passa devant les salles de vie commune — des tables encore alignées, des napperons en plastique encore en place, comme si les habitants allaient revenir d'une minute à l'autre — puis déboucha sur une galerie plus étroite, presque austère. Des plaques de numéros étaient vissées sur les parois. A1. A2. A3. A4.
L'armoire B était une grande équerre métallique soudée au sol, fermée par un verrou magnétique. Le terminal mural à côté d'elle affichait un clavier dessiné en pointillés lumineux. Caleb plaça sa paume sur le verre — aucune correspondance. Il recula. Le chronomètre battait plus vite dans son étui, comme s'il réagissait au champ magnétique.
- Parle-moi de maman, dit-il à l'armoire, sans espoir que ça réponde.
L'armoire émit un déclic. La plaque supérieure glissa, révélant un casier de rangement. À l'intérieur, un bidon scellé portant un code d'expédition civil, plus une petite boîte métallique rectangulaire, à la surface brillante, sans aucune marque. Caleb sortit d'abord le bidon, qui contenait un tampon de tissu de l'ancien arsenal médical, puis la boîte.
Il l'examina par tous les côtés. Lisse, soudée aux points de laser, aucun bouton, aucune serrure. Il la secoua. Quelque chose tintait — un objet léger, libre de se déplacer. Vieille habitude de récupérateur : il fouilla dans ses poches, sortit un fin cutter thermique, puis s'interrompit.
Le chronomètre avait cessé de battre.
Dans l'étui, l'aiguille s'était figée sur 04:14 — la marque qui lui avait semblé bouger tout à l'heure, quand il explorait les fichiers des effectifs. Le petit cadran secondaire, lui, tournait à vide. Dans sa main, les battements de la boîte métallique semblaient répondre au silence de l'aiguille.
Caleb souleva le cutter, puis le reposa.
Il examina les rainures invisibles de la boîte, les points de soudure, l'épaisseur du métal. Un objet scellé pour voyager loin. Derrière, sur le mur nu de l'allée 4, une couture parfaitement verticale courait le long du panneau d'isolation. Il l'avait prise pour une jonction normale de construction. Il s'en approcha maintenant et posa la boîte contre la couture.
Un frémissement. Un bourdonnement grave, à peine perceptible. La couture s'élargit, et un pan tout entier du mur glissa latéralement dans une fente de la structure, révélant une ouverture sombre d'où sortait un air sec et ancien. Le souffle de la régénération, diraient les ingénieurs — un vide pressurisé, maintenu pourtant à température constante.
Derrière l'ouverture, un corridor descendait en pente douce, éclairé à intervalles irréguliers par des diodes ambrées. Les murs portaient des traces de poussière de forage — des traces *récentes*.
Caleb regarda derrière lui. Le terminal principal clignotait dans la salle des machines — le dernier message de son père s'affichait encore en filigrane, inachevé. Il se tourna vers le corridor.
Sa mère avait été écartée à cause de la vérité. Son père avait construit cette base pour la révéler. Et cette galerie cachée, qui l'attendait sous ses pieds depuis des décennies, venait de s'ouvrir sans qu'il utilise une seule clé.
Il saisit la boîte, la remit dans sa poche, vérifia le chargeur de son outil de coupe, et s'engagea dans l'obscurité.