La Route de Glace
Lire le chapitre 1: The Fire and the Flight
La fumée s’accrochait aux toits comme un linceul. Moscou brûlait, mais Étienne Marchetti ne regardait pas les flammes. Il regardait ses hommes.
« Rivet ! Où est Rivet ? »
Un jeunot poussiéreux émergea d’une ruelle latérale, traînant un sac de toile taché. Ses yeux étaient trop grands, trop blancs dans un visage noirci de suie.
« J’ai trouvé du pain, sergent. Trois miches. Encore chaudes. »
Marchetti prit le sac. Les miches étaient tièdes, comme s’il sortait d’un four encore vivant. Quelque part dans la ville, la cathédrale s’effondrait avec un grondement de fin du monde. Il ne se retourna pas.
« Tu as volé ça ? »
« C’était un boulanger. Il est mort. »
— Alors on considère que c’est un don. Distribue. Une miche par deux hommes. »
Rivet hésita. Derrière lui, la troupe était un spectre d’épuisement : cent vingt hommes, peut-être moins. Des grenadiers coiffés de bonnets de fourrure arrachés à des civils, des conscrits en sabots de paysan, un officier sans chapeau qui tenait son épée comme une canne. Tout le monde avait les yeux rouges, soit de fumée, soit d’autre chose.
Le canon tonna quelque part, plus proche que la dernière fois. Marchetti cracha dans la neige fondue.
« On se replie à l’ouest. La grande route de Kalouga. Puis la Smolensk.
— Et les blessés, sergent ? »
C’était Pradelle, un ancien tireur d’élite qui parlait peu. Il désigna un groupe d’hommes assis contre un mur écroulé. L’un d’eux, coiffé d’un bandage rouge sang, tenait son bras dans son giron. Il avait le visage de quelqu’un qui a dépassé la douleur, qui ne sent plus rien, et c’était pire.
Marchetti fit un pas vers eux. Puis il s’arrêta.
« Ils restent. »
Pradelle ne bougea pas. Un muscle tressautait sur sa mâchoire.
« On ne laisse pas les copains, sergent.
— On ne laisse pas les copains derrière les lignes russes, corrigea Marchetti. On ne les laisse pas être pris par les cosaques. » Il sortit son pistolet, un modèle court à culasse rayée, et le tendit à Pradelle. « Tu fais le tour. Tu dis aux hommes qui veulent pas marcher qu’ils ont le temps de se confesser si ils y croient encore. »
Pradelle prit le pistolet. Ses doigts tremblaient, légèrement. Il regarda l’arme puis la trou qui s’estompait dans la brume de fumée.
« Compris.
— On t’attend à la porte ouest, la route du couvent. Une heure. Pas plus. »
Marchetti ne lui dit pas à quel point c’était n’importe quoi. Il n’y avait pas de porte ouest, pas de couvent. Il avait juste pointé son doigt vers la vague direction de la retraite. C’est ainsi qu’on menait une armée en déroute : avec des fictions que les hommes pouvaient suivre.
Il pivota vers les autres.
« Allez. On marche. »
Ils marchèrent. Le long de la Moskova qui dégelait sous la chaleur des incendies, la pierre des quais était chaude à travers les semelles trouées. Des femmes russes, indifférentes, tiraient des charrettes chargées de leurs dernières possessions. Personne ne se regardait. Il y avait une ville en flammes, une armée qui fuyait, et chacun emportait son propre mystère dans ses poches.
Rivet trottait à ses côtés, mâchant un coin de pain. Le sac battait sur sa hanche.
« Sergent, pourquoi on brûle la ville ?
— Parce que l’Empereur ne supporte pas l’idée que Koutouzov y passe l’hiver avec de la nourriture et du bois.
— On brûle la ville pour la laisser aux Russes ? Y a pas plus russe qu’une ville brûlée. »
Marchetti ne répondit pas. Il n’avait plus d’arguments depuis Smolensk.
Le bruit leur arriva de face : sabots, craquement de bois, voix françaises nerveuses. Une colonne émergeait d’une rue transversale, menée par un officier monté sur un cheval gris. L’officier était jeune, peut-être vingt-six ans, avec une pelisse trop propre pour ce jour de cendres. Il portait une patte d’épaule de capitaine et une cocarde tricolore qui n’avait pas vu la fumée.
Derrière lui, une vague d’hommes et de chariots se traînaient, certains chargés de meubles dorés, de tableaux roulés, de samovars encombrants que personne n’avait plus la force de porter.
Marchetti se mit au garde-à-vous, machinalement.
Le capitaine arrêta son cheval. Il examina la troupe de Marchetti sans dédain, mais avec cette précision clinique des officiers d’état-major qui regardent des pièces d’échecs.
« Sergent. Vos hommes sont-ils en état de marcher ?
— Oui, mon capitaine. Les jambes sont bonnes. C’est le moral qui a froid. »
Le capitaine sourit, à peine.
« Je suis le capitaine Aubert, aide de camp du général Caulaincourt. Voici le lieutenant Gerhard. » Il désigna d’un menton un homme à côté de lui, enveloppé dans une cape noire. Le lieutenant était grand, sec, avec des cheveux si blonds qu’ils paraissaient blancs dans la lumière orange des braises. Il salua d’un hochement de tête, pas de geste.
« On raconte, dit Aubert, que le général Koutouzov a placé des batteries sur toutes les routes du sud et de l’est. La seule sortie raisonnable est à l’ouest, par la vieille route de Kalouga. Vous allez vers l’ouest ?
— C’est mon intention, mon capitaine.
— Vous suivrez notre arrière-garde. Nous avons des chariots, des archives de l’intendance, et un ordre écrit du gouverneur pour évacuer le reste de la ville. Vous avez des hommes qui connaissent le terrain de cette partie ?
— J’ai un ancien trappeur, c’est-à-dire un braconnier du Lot qu’on a pardonné pour espionner, dit Marchetti. Il sait lire les étoiles. Ça fait un trappeur.
— Alors vous êtes le guide. » Aubert tira une montre de sa poche, un objet doré, ciselé. Il l’ouvrit sans la regarder. « Nous partons dans vingt minutes. Quel est votre nom, sergent ? »
— Marchetti. Étienne Marchetti, 3e régiment de voltigeurs, compagnie Galland. »
— Galland est mort ?
— À Borodino, oui.
— Alors vous êtes Galland, maintenant. » Aubert remit sa montre dans sa poche, puis, sans crier gare, il se pencha vers Marchetti. Sa voix baissa d’un cran.
« Sergent Marchetti. Vous savez une chose ? Tous ceux qui quittent cette ville en portent quelque chose. Certains un tableau, d’autres une bouteille, d’autres une lettre. J’ai besoin de vous pour une chose bien plus lourde. Quand nous serons hors de portée, je vous expliquerai. Pour l’heure, dites à vos hommes qu’ils font maintenant partie de mon escorte. C’est un honneur, mais aussi une prison dorée. Compris ?
Marchetti ne comprit pas. Mais il était sergent depuis douze ans et avait appris que les mystères des officiers se révélaient toujours à la pire heure.
« Compris, mon capitaine.
— Bien. Gerhard, prenez les dispositions. »
Le lieutenant Gerhard fit caracoler son cheval à côté de Marchetti. Il avait un visage impassible, sans peur, sans fatigue. C’était le visage d’un homme qui avait réglé ses comptes avec l’espérance.
« Vous avez combien d’hommes ?
— Quarante-trois, lieutenant, y compris moi. Sans compter le détachement que j’ai laissé derrière.
— Quelle espérance de vie pour eux ?
— Les blessés ? Aucune. C’est ce que je leur ai laissé. »
Gerhard acquiesça. Il semblait satisfait par cette réponse.
« Nous avons deux cent soixante hommes dans ma colonne, dit-il. Plus les civils, les blessés, les traînards. Au total, peut-être huit cents âmes. Et chaque âme a besoin de feu et de pain. Vous avez faim, sergent ?
— On a mangé.
— Alors vous êtes plus riche que la moitié de l’Europe en ce moment même. » Il fit tourner son cheval. « Vos hommes prendront la droite de la colonne, en arrière-garde. Nous bougeons dans vingt minutes. Je vous recommande de ne pas être en retard : le général Caulaincourt a donné l’ordre de brûler le pont derrière nous. »
Rivet tira Marchetti par la manche.
« Sergent, c’est qui ce Gerhard ? Il a pas un accent.
— Lieutenant Gerhard, capitaine Aubert, ça fait deux officiers d’état-major de plus sur nos épaules. Un million d’hommes qui fuient, et on se retrouve avec une escorte. »
— Et le trappeur ? demanda Rivet. On a pas de trappeur du Lot.
— Si, dit Marchetti. C’est toi. Tu as tué des lièvres quand tu avais douze ans. Ça fait le compte.
On n’a jamais besoin d’un mensonge quand on est à court de temps. »
Il jeta un dernier regard vers la ville derrière eux. Les clochers semblaient des flambeaux. Le Kremlin, énorme, lugubre, rougeoyait comme un œuf de fer dans un nid de braise. Il pensa au boulanger mort, aux miches tièdes. Il pensa aux choses qu’on laisse derrière sans les avoir choisies.
Un cri d’enfant, quelque part dans les décombres. Puis un silence qui dévora ce cri.
Marchetti se tourna vers l’ouest et souffla dans ses mains glacées.
« On avance, les gars. On reviendra jamais, mais on avance. »