La Route de Glace
Lire le chapitre 2: Snowfall and Secrets
La neige tombait sans fin, comme si le ciel lui-même voulait effacer les traces de leur passage. Marchetti marchait en tête de la colonne, le menton enfoui dans son col de manteau, les yeux plissés contre le vent qui charriait des cristaux de glace. Derrière lui, les soixante hommes du capitaine Aubert avançaient en silence, courbés sous le poids de leur paquetage et de leur fatigue.
Le corps gisait en travers de la piste, à moitié recouvert par la neige fraîche. Marchetti leva la main, et la colonne s'arrêta dans un grincement de bottes sur la croûte gelée. Il s'accroupit auprès du mort, un officier russe à en juger par les épaulettes dorées qui dépassaient du manteau sombre.
— Il est là depuis deux jours, au moins, dit Marchetti en retournant le corps d'une main experte. Pas de blessure visible. Le froid l'a pris.
Le capitaine Aubert s'approcha, son souffle formant un nuage blanc devant son visage. Il considéra l'officier un long moment, puis son regard glissa vers le lieutenant Gerhard qui se tenait un peu à l'écart, immobile comme s'il n'était pas soumis aux mêmes lois que les autres hommes.
— Enterrez-le, dit Aubert.
— Nous n'avons pas le temps ni les outils, capitaine. La neige le réclamera bien assez tôt.
Marchetti se releva, mais quelque chose attira son attention. Une chaîne fine, presque invisible, dépassait du col de l'uniforme russe. Il tira doucement, et un médaillon d'argent apparut, orné d'un aigle impérial gravé avec soin.
Il l'ouvrit. À l'intérieur, un portrait miniature d'une femme aux cheveux clairs, le sourire timide. Et dans le compartiment opposé, une mèche de cheveux blonds, nouée d'un ruban décoloré.
— Sa femme, peut-être, murmura Rivet qui s'était approché en silence.
Marchetti referma le médaillon d'un geste brusque. Il y avait quelque chose de profondément dérangeant à tenir dans ses doigts gercés la vie intime d'un homme qui n'était plus que de la chair raidie sous la neige. Il voulut le laisser tomber sur le corps, mais sa main hésita.
— Gardez-le, dit Aubert à voix basse, comme s'il lisait dans ses pensées. Les morts n'en ont plus besoin. Les vivants, peut-être.
Marchetti glissa le médaillon dans la poche intérieure de sa capote, contre sa poitrine. Le métal froid contre le tissu de sa chemise lui parut plus lourd que son poids réel.
— En route, commanda-t-il. Ces deux minutes nous coûtent déjà trop cher.
La colonne reprit sa marche. Le jour déclinait rapidement, cette lumière grise et vide des fins d'après-midi d'hiver qui semblait sucer la vie de toute chose. Marchetti compta machinalement les hommes qui le suivaient. Cinquante-neuf, désormais. En une semaine, ils avaient perdu douze hommes, non pas à cause des cosaques ou des partisans, mais à cause du froid, de la faim et de l'épuisement.
Le froid n'avait pas de visage, pas de drapeau, pas de stratégie. Il était simplement là, patient, inéluctable, et il prenait les hommes un par un.
Vers le soir, la colonne atteignit une grange en ruine au bord d'un ravin gelé. Les murs de bois étaient effondrés sur un côté, mais le toit tenait à peu près, et c'était plus que ce qu'ils pouvaient espérer. Marchetti organisa la distribution des postes de garde pendant que les hommes s'installaient tant bien que mal, se serrant les uns contre les autres pour partager leur chaleur.
Il s'assit près d'un petit feu de fortune — les planches de la grange, sacrifiées sans remords — et sortit le médaillon. Le portrait était d'une facture délicate, le travail d'un artiste de cour. La femme avait un visage rond, des yeux doux, et cette expression de confiance tranquille qu'on ne voit que chez ceux qui n'ont jamais connu la guerre ni la fuite.
— Vous êtes superstitieux, sergent ?
La voix d'Aubert le fit sursauter. Le capitaine s'était approché sans bruit, malgré ses bottes, et se tenait là, les mains tendues vers les flammes.
— Non, capitaine. J'essaie seulement de comprendre ce que je fais ici, avec l'image d'une femme russe dans la poche.
Aubert sourit, un sourire mince qui n'atteignait pas ses yeux. Il s'accroupit à côté de Marchetti et baissa la voix.
— Il faut que je vous parle. Seul à seul.
Marchetti jeta un coup d'œil autour d'eux. Les hommes s'étaient regroupés, certains dormaient déjà, d'autres regardaient le feu d'un air vide. Gerhard s'était installé près de l'ouverture de la grange, le dos contre le mur, apparemment endormi. Mais Marchetti n'aurait pas juré que le lieutenant ne les écoutait pas.
— Nous pouvons nous éloigner, murmura-t-il.
Ils sortirent de la grange et marchèrent quelques dizaines de mètres dans la neige, jusqu'à l'abri d'un bosquet d'arbres tordus par le vent. La nuit était claire, criblée d'étoiles qui paraissaient plus proches et plus froides que toutes celles que Marchetti avait vues dans sa vie.
— Que se passe-t-il, capitaine ?
Aubert resta silencieux un long moment, son regard perdu dans la plaine enneigée qui s'étendait devant eux.
— Vous vous êtes demandé pourquoi nous étions encore en vie, sergent. Pourquoi la Grande Armée se désagrège autour de nous, et pourquoi soixante hommes encore valides marchent vers l'ouest au lieu de se disperser comme les autres.
— Je me le suis demandé, oui. Et aussi pourquoi un officier d'état-major comme vous connaît le chemin plus que les guides eux-mêmes.
Aubert tourna la tête vers lui. Dans la lumière blafarde, son visage semblait taillé dans l'os, tous les muscles tendus sous la peau.
— J'ai une mission, sergent. Une mission qui dépasse la survie de notre petit groupe. Une mission que je dois accomplir quel qu'en soit le prix, et quel qu'en soit le nombre de morts que cela coûtera.
Marchetti attendit. Le froid commençait à mordre ses doigts, mais il ne voulait pas presser le capitaine. Il connaissait ce genre de confidences, faites à voix basse dans la nuit, qui se payaient toujours d'une manière ou d'une autre.
— Je porte un pli, dit Aubert en touchant la poitrine de son manteau. Une dépêche destinée à l'Empereur et à lui seul. Sa nature exacte, son contenu, je ne vous le dirai pas — non par manque de confiance, mais parce que ce que vous ne savez pas, vous ne pouvez pas le révéler, même sous la torture.
La torture. Le mot flotta entre eux comme un mauvais présage.
— Pourquoi me dire cela, alors ? demanda Marchetti.
— Parce que le chemin est long jusqu'à la frontière, et que beaucoup d'hommes voudront cette dépêche avant que nous n'atteignions la sécurité. Les cosaques qui patrouillent, certes. Mais aussi — Aubert hésita — mais aussi des Français. Les renégats de l'armée, les déserteurs, les traîtres. Et peut-être pire encore.
— Que voulez-vous de moi, capitaine ?
— Vous êtes un survivant, sergent. C'est rare, par les temps qui courent. La plupart de vos hommes sont morts parce qu'ils n'avaient pas la volonté de survivre, ou parce qu'ils avaient oublié ce qu'il faut faire pour rester en vie. Vous, non.
Marchetti pensa à Pradelle, couché dans la neige, les yeux grands ouverts, lui demandant de ne pas l'abandonner. Il pensa aux autres, ceux qu'il avait laissés derrière lui à Moscou, ceux dont il avait fait taire les gémissements avec une couverture mouillée pour que le son ne se propage pas.
— Je ne suis qu'un sous-officier, capitaine. Je sais tuer et je sais survivre. Je ne connais rien aux intrigues de l'état-major, ni à ce que l'Empereur pourrait vouloir lire dans une dépêche.
— C'est précisément pour cela que je vous ai choisi. Vous n'êtes pas ambitieux. Vous n'avez pas de comptes à régler, pas de cause à défendre. Vous êtes... pur, dans une certaine mesure.
Marchetti rit, un bruit sec et sans joie.
— Pur ? J'ai tué des hommes, capitaine. J'ai volé, j'ai menti, j'ai abandonné des blessés dans la neige parce que je n'avais pas le choix. Je ne suis pas pur. Je suis fatigué.
Aubert se tourna vers lui, et pour la première fois, son visage perdit un peu de son contrôle. Quelque chose de plus vulnérable apparut, une fatigue encore plus profonde que celle de Marchetti.
— Êtes-vous fatigué au point de vouloir mourir, sergent ?
— Non.
— Alors vous êtes exactement l'homme qu'il me faut.
Le vent se leva, charriant des flocons de neige qui dansèrent entre eux comme des fantômes. Marchetti pensa à la femme dans le médaillon, à son sourire confiant, à la mèche de cheveux blonds qui serait bientôt la seule trace qu'il resterait d'elle dans le monde, puisque le porteur du médaillon était mort dans la neige russe.
— Si ces hommes doivent mourir pour votre dépêche, dit Marchetti lentement, je veux que ce ne soit pas pour rien.
— Ils ne mourront pas. Nous les verrons jusqu'à la frontière, ou nous les verrons jusqu'au bout du monde, mais ils ne mourront pas à cause de ma mission.
— Vous ne pouvez pas le promettre.
Aubert détourna les yeux. Dans le lointain, très faiblement, un loup hurla — un son si désolé qu'il semblait venir du fond du temps lui-même.
— Non, je ne peux pas le promettre, dit-il enfin. Mais je le jurerai si cela vous aide à suivre mes ordres.
Marchetti resta silencieux. Le médaillon pesait contre sa poitrine, réchauffé par sa peau maintenant, comme s'il faisait déjà partie de lui. Il ne savait pas pourquoi il l'avait gardé. La femme aux cheveux clairs ne lui était rien. Mais la tenir signifiait peut-être que quelque chose de ce qui s'était passé ici échapperait à l'oubli, à la neige, à la marche infinie vers l'ouest.
— Je vous suivrai, dit-il. Mais je veux savoir une chose — est-ce que cette dépêche vaut la vie de ces hommes ?
Aubert le regarda longtemps, puis il tourna le dos et commença à marcher vers la grange.
— Elle vaut la vie de la France, sergent.
Marchetti resta un instant dans la neige, seul avec les étoiles et le cri du loup. Puis il suivit le capitaine, et dans sa poche, le médaillon tinta doucement contre les balles de sa cartouchière. Il se demanda si le mort, quelque part où que soient les morts, le remercierait d'avoir porté son amour vers l'ouest — ou s'il le maudirait d'avoir pris une dernière chose qui ne lui appartenait pas.