La Saison des Courses
Lire le chapitre 22: Aftermath: Echoes in the Drawing-Room
Le silence qui suivit la confession d’Helena pesait comme un drap de plomb sur le grand salon de la comtesse. Les bougies vacillaient dans leur courant d’air, projetant des ombres tremblantes sur les boiseries dorées. Helena tenait encore le trophée de son père contre sa poitrine, les doigts crispés sur l’argent froid, comme si lâcher prise équivaudrait à perdre tout ce qui lui restait.
La comtesse Warrington la regardait avec une expression que nul ne pouvait déchiffrer. Ses yeux gris, habituellement aussi tranchants que des éclats de silex, semblaient s’être adoucis en une chose dangereusement proche de la fierté.
— Vous avez osé, murmura la vieille dame. Vous avez osé venir ici, dans ma demeure, et m’accuser de trahison devant la moitié de la haute société londonienne.
Helena redressa le menton. Ses gants blancs étaient tachés de crasse et de pluie — les stigmates de sa course folle depuis le bureau d’Eastman. Elle n’avait pas pris le temps de se changer. Elle n’avait pris le temps de rien, sinon de venir.
— Je n’accuse pas, madame. Je constate. Le créditeur qui menaçait de saisir les écuries Ashworth agit pour vous. Les invitations compromettantes portent votre sceau. Et cette annonce de fiançailles — son geste vers le papier froissé qu’elle tenait encore — a été imprimée sur vos presses. J’ai vu les marques.
Un murmure parcourut l’assemblée réduite. La plupart des invités avaient déjà quitté, chassés par la scène. Ne restaient que la comtesse, Helena, lady Margaret — qui semblait sur le point de défaillir — et quelques domestiques figés dans une discrétion de mauvais augure.
La comtesse laissa échapper un rire, bref et sec.
— Ah, Helena. Vous êtes tout votre père. Et un peu de votre mère aussi, j’imagine.
Ce fut à cet instant que lady Margaret chancela.
Helena vit le visage de sa mère pâlir comme une bougie qu’on étouffe. Les yeux de lady Margaret roulèrent, sa main chercha le dossier d’une chaise sans le trouver, et son corps s’affaissa dans un frou-frou de soie bleue.
— Mère !
Le trophée d’argent heurta le tapis avec un bruit sourd. Helena se précipita, mais une main l’arrêta. Julian. Il était là, sorti de l’ombre où les hommes d’Eastman l’avaient relâché quelques heures plus tôt, son habit froissé mais son regard intact. Il s’agenouilla auprès de lady Margaret avec une douceur qui surprit Helena.
— Elle respire. C’est un évanouissement, rien de plus. Elle est épuisée par la soirée.
Le majordome apporta des sels et de l’eau. Helena s’agenouilla de l’autre côté de sa mère, pressant le flacon sous ses narines. Lady Margaret toussa, battit des paupières, et ses yeux trouvèrent le visage de sa fille.
— Helena… murmura-t-elle d’une voix éteinte. J’ai tellement peur pour toi.
— Ce n’est pas le moment, mère. Reposez-vous.
— Non. Écoute-moi. Il faut que tu saches — elle saisit la main d’Helena avec une force surprenante — ces dettes, ces menaces… je pensais que nous allions tout perdre. Je pensais que ton père m’avait abandonnée en mourant. Mais lui, elle tourna la tête vers la comtesse, lui m’a promis que tout serait révélé ce soir. Que tu comprendrais. Je ne savais pas que ce serait si… violent.
Helena cligna des yeux, déroutée.
— Vous étiez au courant ? Vous saviez que la comtesse était derrière tout cela ?
— Pas tout, dit lady Margaret dans un souffle. Pas les détails. Mais quand la comtesse est venue me voir il y a trois mois, elle m’a proposé un accord. Elle paierait les dettes les plus urgents, empêcherait la saisie, si je lui laissais le champ libre pour te mettre à l’épreuve.
Les mots flottaient dans l’air comme des cendres. Helena se releva lentement, les jambes incertaines. Elle regarda sa mère, puis la comtesse, puis Julian — toujours accroupi, son visage levé vers elle, indéchiffrable.
— Vous avez conspiré avec elle ? demanda-t-elle, la voix étranglée. Toutes les nuits où je m’inquiétais, toutes les heures passées à calculer nos dépenses, à espérer un miracle…
— Je savais que tu en sortirais plus forte, dit lady Margaret en s’asseyant péniblement, soutenue par un domestique. C’est ce que la comtesse m’a assuré. Je l’ai crue. Mais je ne pensais pas que cela t’amènerait à défier publiquement une femme comme elle.
Helena se tourna vers la comtesse, qui n’avait pas bougé de son fauteuil. La vieille dame levait vers elle un regard calme, presque serein.
— Expliquez-vous, ordonna Helena. Maintenant. Vous me devez au moins cela.
La comtesse soupira, comme si on la priait de répéter une leçon déjà enseignée.
— Voilà. Lorsque votre père est mort — que Dieu ait son âme — il m’a laissé un document. Une lettre scellée, à n’ouvrir qu’à ta majorité ou à ton mariage. Il m’avait confié ses volontés : il craignait que tu sois trop impulsive, trop orgueilleuse, trop aveuglée par ton amour des chevaux pour voir ce qui compte vraiment. Il m’a demande de veiller sur toi, de te pousser à devenir la femme qu’il savait que tu pouvais être.
Helena sentit un froid glacé courir le long de sa nuque.
— Une lettre de mon père ? Vous l’avez ? Pourquoi ne me l’avoir jamais montrée ?
— Parce qu’elle contenait une clause précise, répondit la comtesse. Elle affirmait que je devais te briser avant de te reconstruire. Te faire douter de tout : de ta famille, de ton héritage, de toi-même. Te forcer à choisir entre ta fierté et ton devoir. La lettre disait que si tu étais capable de sacrifier ce que tu aimes le plus — jusqu’à ta liberté — pour sauver ce que ton père avait édifié, alors tu méritais les écuries Ashworth. Sinon…
— Sinon quoi ?
— Sinon je devais vendre les écuries et placer ton héritage sous tutelle jusqu’à ce que tu épouses un homme sage.
Un silence. Helena n’entendait plus que le battement de son propre cœur.
— Tout cela… les dettes, les menaces du créditeur, l’annonce de fiançailles, même Eastman ? Vous avez tout orchestré ?
La comtesse inclina la tête.
— Pas Eastman. Ce misérable a joué sa propre partition. Il m’a découvert, a essayé de profiter de la situation pour s’emparer de ton héritage avant moi. C’est ce que j’ai découvert trop tard — sa véritable nature. Mais les dettes, oui. Le créditeur qui menaçait de saisir Whitbury, oui. J’avais racheté les créances de ton père à des conditions avantageuses. Je n’ai jamais eu l’intention de saisir quoi que ce soit.
Helena recula d’un pas, la tête tournante. Le sol semblait se dérober sous elle.
— Vous avez joué avec nos vies. Avec la santé de ma mère. Avec ma réputation. Vous avez permis qu’Eastman fasse imprimer une annonce de fiançailles en mon nom !
— Eastman ignorait mon plan complet, dit la comtesse, impassible. Il a cru que je le soutenais. Il a vu mes dettes et en a tiré des conclusions hâtives sur mes intentions à ton égard. C’était un partenaire commode — jusqu’à ce qu’il ne le soit plus. Vous l’avez neutralisé ce soir. Bien joué.
Julian se releva, époussetant son pantalon. Il regarda la comtesse avec une expression étudiée — ni colère, ni admiration. Juste attention.
— Et moi, dit-il lentement. J’étais aussi un pion, je suppose ? L’investisseur londonien venu racheter les terres que vous n’aviez jamais eu l’intention de vendre ?
La comtesse le fixa longuement. Un muscle tressautait à sa mâchoire.
— Vous étiez un accident, dit-elle enfin. Un facteur imprévu. J’avais besoin d’un rival pour aiguillonner Helena, mais Eastman seul ne suffisait pas — trop grossier, trop évident. Vous êtes arrivé comme un second adversaire, plus fin, plus dangereux. J’ai décidé de vous utiliser plutôt que de vous éliminer. Vous m’avez donné des heures de distraction — vous êtes un excellent joueur d’échecs, monsieur Ashworth.
— Whitmore.
— Comme vous voulez. L’un et l’autre, remarquez, vous m’avez déçue sur un point : je n’avais pas prévu que vous tomberiez amoureux.
Le mot vibra dans la pièce comme une dissonance. Helena sentit la chaleur monter à ses joues. Elle ne regarda pas Julian. Elle ne pouvait pas le regarder.
— Ce n’est pas le sujet, dit-elle d’une voix trop précipitée.
— Oh, que si, ma chère. La lettre de votre père mentionnait qu’il espérait que vous trouveriez un homme qui vous aimerait pour vous-même, et non pour vos terres. Il aurait peut-être aimé celui-ci. Il possède la ténacité d’un vrai joueur.
Helena lança un regard en biais à Julian. Il la regardait fixement, ses yeux sombres pleins de quelque chose qu’elle n’osait pas nommer. Elle détourna la tête.
— Peu importe ce qu’il aurait aimé, dit-elle. Vous m’avez volé des mois de certitude. Vous m’avez obligée à douter de mon propre jugement. Vous avez utilisé ma mère comme otage sentimental. Et vous osez vous tenir là, dans votre fauteuil, et m’annoncer que c’était tout un test ?
La comtesse se leva enfin. Elle était plus petite qu’Helena, mais le geste avait de l’autorité.
— Je vous annonce surtout ceci, dit-elle en sortant un papier de sa poche. La lettre de votre père. Elle aborde un second sujet — un arrangement concernant les écuries, quelque chose qu’il voulait que vous découvriez par vous-même. Mais à la lumière des événements de ce soir, très bien. Je vous la rends. Vous la lirez quand vous serez prête.
Helena prit le papier. Il était jauni, scellé du sceau de son père — le cheval cabré qu’elle connaissait si bien. Elle ne l’ouvrit pas. Pas encore.
— Et les dettes ? demanda-t-elle.
— Réglées, dit la comtesse avec un haussement d’épaules. Le créditeur avait ordre de se montrer menaçant, pas d’exécuter. Il sera remboursé dès demain matin. Whitbury reste à vous, lady Helena. Vous l’avez mérité.
Le trophée d’argent gisait toujours par terre. Helena se baissa, le ramassa. Le métal froid contre sa paume était une ancre, un souvenir tangible de la seule personne qu’elle avait jamais eu l’impression de pouvoir comprendre.
Lady Margaret était de nouveau debout, soutenue par une camériste. Elle s’avança et posa une main sur la joue d’Helena.
— Tu as été plus courageuse que je ne l’ai jamais été, murmura-t-elle. Je suis fière de toi, ma fille. Même si comprendre ce que j’ai fait ce soir me coûtera des nuits de sommeil.
Helena se laissa embrasser sans répondre. Le pardon était une chose compliquée, et elle n’avait plus la force de le peser ce soir.
— Venez, dit-elle à sa mère. Rentrons.
Elle se retourna vers Julian. Il n’avait pas bougé, les mains dans les poches, comme s’il attendait une sentence.
— Vous venez ? demanda-t-elle simplement.
Il sourit — ce sourire discret, têtu, qui avait commencé à lui déplaire et qui finissait maintenant par évoquer autre chose.
— Avec vous, lady Helena ? Toujours.
La comtesse les regarda partir sans ajouter un mot. Seul un léger tic au coin de sa lèvre trahissait quelque chose qui ressemblait à de l’approbation.
La nuit était fraîche quand ils montèrent en voiture. Helena tenait le trophée sur ses genoux, le papier scellé glissé dans son corsage. Julian s’installa en face d’elle, et pendant un long moment, aucun d’eux ne parla.
— Vous ne lisez pas la lettre ? demanda-t-il enfin.
— Pas encore, répondit-elle. Quand nous aurons retrouvé ma mère, quand les écuries seront en sécurité pour de bon. Quand je saurai si je peux encore me fier à mes propres yeux.
Julian hocha la tête. Dans la pénombre de la voiture, son profil se découpait contre les lumières vacillantes des réverbères de Londres.
— Je vais lire la lettre de votre mère, dit-il doucement. Avec elle.
Helena ferma les yeux. Le cahot du véhicule, la chaleur du trophée contre sa poitrine, la présence rassurante de Julian en face d’elle — tout cela convergeait vers un sentiment qu’elle ne savait nommer.
— Je n’ai plus la force de vous en empêcher, murmura-t-elle.
Il ne répondit pas. Il tendit simplement la main, et elle la prit dans la sienne sans l’éclaircie d’un regard.
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