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La Septième Heure de Waterloo

Lire le chapitre 1: The Sound of Cannon

La fumée lui brûla la gorge avant même qu’il n’ouvre les yeux. Un goût de poudre, de terre humide et de cuir trempé. James Harrow cracha de la boue, toussa, et la douleur lui vrilla les tempes comme si on y enfonçait des baïonnettes rougies.

Il était allongé sur le ventre, le visage dans une flaque d’eau sale. Une boue froide et grasse s’infiltrait sous son col, dans ses manches, entre ses doigts. Il se souleva sur les coudes.

Autour de lui, le monde explosait.

Le grondement d’un canon, suivi d’un sifflement – l’obus passa au-dessus de sa tête dans un cri déchirant. Il plongea instinctivement le visage dans la terre, les mains sur la nuque. La détonation réussit à quelques mètres ; une pluie de mottes et de gravats s’abattit sur son dos.

Autour de lui, des hommes croulaient.

Il releva la tête, le cœur cognant si fort qu’il entendait à peine les cris qui l’entouraient. Une ligne de soldats britanniques – des tuniques rouges délavées, des shakos de cuir – tiraient depuis une crête dans le lointain gris et vaporeux. L’aube ne faisait que poindre, laiteuse, à travers une brume de poudre et de pluie légère.

Non. Ce n’est pas possible.

Il se releva, les jambes incertaines. Il portait un manteau rouge de l’infanterie britannique. Un shako à plumet blanc gisait dans la boue à quelques pas, mais il était tête nue. Il passa une main sur son visage, trouva une estafilade au-dessus de la tempe qui saignait encore, mêlant son sang à la boue.

Des souvenirs s’entrechoquaient, comme des pièces d’artillerie dans un caisson secoué. Il avait été quelque part. Une pièce claire – une salle de lecture. Des ordinateurs. Un café. Une route pavée. Comment il était arrivé ici…

Le canon tonna encore, plus proche, et un sifflement éclatant suivi d’une explosion à une centaine de mètres força Harrow à se jeter à terre. Un éclat de pierre zippa au-dessus de lui. Il comprit alors, avec une horreur glacée, qu’il se trouvait dans le champ entre Mont-Saint-Jean et la ferme d’Hougoumont.

Waterloo.

Il connaissait chaque repli de ce terrain. Il avait marché dessus, dessiné des cartes, écrit des articles. Il savait la position de chaque canon, de chaque régiment, de chaque officier. Il n’y avait aucun moyen d’être ici, autrement que dans un rêve fiévreux – ou dans la mort.

Il sentit le regard avant de le voir.

Debout à une vingtaine de mètres, entre deux buissons taillés par la mitraille, un officier français se tenait parfaitement immobile. Au milieu du chaos, de la course des hommes et des explosements, cet homme restait d’un calme surnaturel. Son manteau bleu sombre, ses épaulettes d’or terni – un officier d’artillerie, sans doute, de la Garde. Il tenait une lunette d’approche dans une main gantée, mais il ne la portait pas à son œil. Il regardait Harrow.

Non – il le reconnaissait.

Le visage de l’officier était jeune, hâlé, marqué par une cicatrice blanche qui coupait sa lèvre supérieure. Un toupet noir, des yeux sombres d’une fixité insoutenable. Et autour de son cou, à moitié visible sous le col de l’uniforme, l’éclat argenté d’une chaîne qui retenait une montre à gousset.

Cette montre. Il la reconnaissait.

Il la vit tomber – la vit, comme dans une vision superposée à la réalité – de la poche de cet officier au moment où le cheval s’écroulait, où le fer de la lance, avec une précision grossière, perçait la gorge de l’homme. Une gerbe de sang, un bruit mou, et le corps bascula dans le fossé. Harrow tenait encore la montre dans sa main – gravée, il l’avait retournée entre ses doigts – J.H.

Ce n’était pas une vision. C’était un souvenir.

Il avait vu cet homme mourir. Il l’avait tué ? Non – pas tué, pas lui-même… Il l’avait regardé mourir, une heure auparavant, à l’instant précis où une lame de lancier français avait traversé le cou du jeune officier. Il se souvenait de l’odeur du sang. Il se souvenait du poids de la montre dans sa paume.

Il la tenait encore. Dans sa main gauche. Serrée si fort qu’elle laissait une empreinte dans sa chair.

Il baissa les yeux. Il la tenait.

« Laisse-la. »

La voix de l’officier français – claire, presque douce, portant par-dessus le fracas – le fit sursauter. L’homme parlait anglais, avec un accent à peine perceptible.

« Tu n’as pas le droit de la garder, Capitaine Harrow. »

Harrow recula d’un pas, le cœur en déroute.

« Vous me connaissez ? »

L’officier ne répondit pas. Il leva lentement une main gantée et pointa au-delà de Harrow, vers la ligne de tirailleurs britanniques qui avançaient dans le champ. Harrow tourna la tête – et se prit une décharge de mousqueterie.

Des balles passèrent en sifflant, fracassant une haie à quelques mètres à sa gauche. Un tirailleur – un jeune soldat en veston vert de la King’s German Legion – s’approchait en titubant, son arme encore fumante. Il visa de nouveau Harrow.

« Déserteur ! » cria le jeune homme, les yeux écarquillés de panique et de poudre. « Arrêtez-le ! »

Harrow n’eut pas le temps de protester. Le soldat tira.

La balle lui érafla l’épaule, déchirant le drap rouge dans une douleur ardente. Il chancela, une main plaquée sur la blessure, l’autre serrant encore la montre. Le jeune Allemand rechargeait déjà, les doigts tremblant.

« Je ne suis pas un déserteur ! » cria Harrow, mais le soldat ne l’écouta pas.

Il leva son mousquet. Un éclat de canon siffla, venant d’on ne sait où, et le haut du corps du jeune soldat disparut dans une brume rouge.

Non.

Il n’eut pas le temps de ressentir la pitié. Un mouvement à sa droite – l’officier français s’était approché, à moins de dix pas maintenant, son visage empreint d’une tristesse étrange. Il regardait la montre dans la main de Harrow, puis le visage de Harrow, puis de nouveau la montre.

« Chaque fois, tu la prends », dit-il.

« Je ne la prends pas. Elle est à… »

Harrow s’arrêta. À qui ? Il ne savait pas.

Le souffle de l’obus le jeta à genoux avant qu’il n’entende le grondement du canon qui l’avait tiré. Le temps se distendit. Le paysage se mit en mouvement silencieux – les tuniques rouges courant, les chevaux se cabrant, la fumée roulant comme un brouillard – et il vit, comme un promontoire depuis un piton rocheux, tout le tableau de la bataille. Il savait que c’était la fin.

L’obus atterrit à quatre mètres.

L’explosion le souleva de terre – une main géante et blanche qui l’attrapa par l’épaule et le plaqua contre le ciel – puis le laissa retomber, en miettes, dans le champ boueux.

La douleur fut totale, puis rien.

Il ouvrit les yeux.

La boue. Le goût de la poudre. L’éclat gris de l’aube entre les nuages bas. Le visage de l’officier français, debout à vingt mètres entre les buissons, la main gantée sur sa lunette.

La montre dans sa main gauche. Il la tenait encore.

Harrow cligna des yeux. Sa tempe saignait de nouveau. Son épaule était intacte.

Le canon tonna.

Et James Harrow, historien militaire de l’ère moderne, captif d’un champ de bataille qui ne l’avait jamais quitté, resta agenouillé dans la boue, regardant l’officier français qui le regardait, compris enfin qu’il venait d’assister à sa propre mort – et qu’elle recommençait.