La Septième Heure de Waterloo
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La lumière. La même lumière blafarde de six heures du matin, filtrée par la brume qui rampait sur les chaumes. James Harrow cligna des yeux, le goût de terre et de poudre dans la bouche. Il était là. De nouveau. Le même fossé, la même boue glacée qui s'infiltrait dans ses bottes, le même régiment aligné en ordre dispersé devant lui.
— Dieu me pardonne, murmura-t-il.
La détonation claqua, sèche, à sa gauche. Un obus siffla au-dessus de sa tête, arrachant un hurlement à un homme du 52e, à vingt mètres. La panique le saisit, viscérale, primale. Mais cette fois, son cerveau d'historien fonctionnait à plein régime. Il avait vécu ce moment. Il savait ce qui allait suivre : la ligne de tirailleurs britanniques avançant vers les haies, le duel d'artillerie qui s'ensuivrait, et le Français à la lance qui l'attendait quelque part dans le brouillard.
Il roula sur lui-même, hors du fossé, rampant vers l'arrière à travers les rangs. Un sergent le héla :
— Où allez-vous, capitaine ? Les lignes sont par là !
— Je connais mon terrain, sergent, répondit Harrow sans ralentir. Tenez votre position et ne bougez pas avant d'avoir reçu l'ordre du colonel.
Le sergent ouvrit la bouche pour protester, mais Harrow avait déjà disparu dans un pli de terrain, courant à demi courbé le long d'un chemin creux qui menait vers l'arrière des lignes alliées. Près de la ferme de Mont-Saint-Jean, il ralentit enfin, s'adossant à un mur de pierre, le cœur battant. Il tâta sa poche. La montre. Toujours là. Le boîtier d'argent était froid dans sa main, et les initiales gravées brûlaient sous son pouce. J.H. James Harrow. Ou quelqu'un d'autre.
Un jeune officier émergea de la brume, le visage rougi par l'effort, portant un pli sous son bras. Il s'arrêta en voyant Harrow.
— Capitaine ! Dieu merci, j'ai cru être seul dans ce brouillard. Le colonel a-t-il reçu mes dépêches ?
Harrow le dévisagea. Un visage juvénile, semé de taches de rousseur, des yeux gris trop honnêtes pour ce champ de bataille. Un enseigne. Il chercha le nom dans sa mémoire, cette bibliothèque encyclopédique qu'il avait construite pendant vingt ans. Whitmore. Charles Whitmore. Mort à Waterloo, âgé de dix-neuf ans.
— Pas encore, enseigne Whitmore, dit Harrow en tendant la main. Je suis le capitaine Harrow, du 52e. Quelles dépêches portez-vous ?
Le jeune homme hésita, puis lui tendit le pli.
— De la part du général Cooke. Il signale un mouvement étrange de l'infanterie française près de Hougoumont, avant l'aube. Ils semblent avoir avancé leurs tirailleurs plus tôt que prévu. Le général craint une attaque anticipée.
Harrow déplia la dépêche. Les mots dansaient devant ses yeux, mais une phrase attira son attention : « Un officier français aperçu près du bois, portant une montre d'argent. Il semblait attendre quelqu'un. »
Une montre d'argent.
— Whitmore, dit-il en repliant le papier d'un geste sec, qui a rédigé ce rapport ?
— Un de nos éclaireurs, capitaine. Un Belge du nom de Broeck. Il est encore là-bas, posté près de l'étang de Hougoumont.
— Emmenez-moi à lui.
Les deux hommes longèrent les haies en silence, le vacarme de la canonnade s'amplifiant à l'est. Une batterie française ouvrit le feu sur la ferme, des obus déchiquetant les vergers. Whitmore se plaqua contre un talus.
— Capitaine, ces obus ne nous laisseront pas passer !
— Nous n'avons pas le temps d'avoir peur, répondit Harrow, la voix tendue. L'officier français est encore là-bas, vivant. Si je le manque aujourd'hui, je le manquerai pour toujours.
Ils atteignirent une clairière près de l'étang, l'eau grise et huileuse reflétant un ciel de plomb. Le corps d'un cheval gisait près de la rive, son cavalier couché à quelques mètres, un bras tordu sous lui. Mais ce n'était pas un soldat britannique. L'uniforme bleu sombre, les épaulettes dorées, un officier français. Un chasseur à cheval, le crâne ouvert par un éclat d'obus.
— Seigneur, souffla Whitmore. L'officier du rapport ?
Harrow s'approcha lentement, le cœur cognant dans sa gorge. Le visage de l'homme était jeune, mais creusé par la fatigue, des cernes violets creusant ses yeux clos. Il ne ressemblait pas au Français qui l'avait accusé dans sa première boucle. Peut-être un autre. La main droite de l'officier était crispée sur sa poitrine, protégeant quelque chose de précieux. Harrow s'accroupit, souleva doucement les doigts raidis. Une montre en argent, attachée à une chaîne, glissa hors de la veste maculée de sang. Il la retourna. Les initiales gravées sur le boîtier étaient claires, nettes, profondes. J.H.
Whitmore s'accroupit à côté de lui.
— Les mêmes initiales que vous, capitaine. Est-ce une coïncidence ?
Harrow ne répondit pas. Il tourna la montre entre ses doigts. Une inscription plus fine, à l'intérieur du boîtier, attira son regard. Il l'approcha de la lumière. « Pour James, mon fils. Que le temps te soit clément. » La signature était illisible, mais un blason miniature ornait le fond du boîtier. Un faucon sur un champ d'azur.
— Je connais ce blason, murmura-t-il pour lui-même. La maison d'Harrow. Mon propre blason.
Il glissa la montre dans sa poche, aux côtés de la première, leurs poids se répondant comme un écho.
— Capitaine, dit Whitmore d'une voix soudain tendue, nous devons partir. Les tirailleurs français nous ont vus.
Harrow releva la tête. Une ligne de tirailleurs bleus avançait à travers les vergers, baïonnettes étincelantes dans la brume matinale. À leur tête, un homme à cheval, long et mince, le visage ombré sous un shako. L'officier français. Le même que celui du fossé. Celui qui l'avait accusé de vol.
Les yeux de l'homme croisèrent ceux de Harrow, et son visage se tordit en une expression de rage pure. Il tira son sabre.
— Au voleur ! hurla-t-il dans un anglais parfait. Rendez-moi ce qui m'appartient !
Harrow se jeta dans l'étang peu profond, Whitmore sur ses talons, les éclaboussures de l'eau mêlées aux balles qui sifflaient autour d'eux. Ils atteignirent l'autre rive et disparurent dans le bois, leurs poumons brûlant.
— Qui était cet homme ? haleta Whitmore, adossé à un chêne. Il vous connaissait.
— Il me connaît sous un autre nom, répondit Harrow. Et il croit que je lui ai volé une montre.
— Mais vous en avez deux maintenant.
Harrow ne répondit pas. À travers les arbres, la ligne des tirailleurs progressait, mais un autre son attira son attention. Le sifflement grave et inexorable d'un boulet. Il se retourna. Le projectile surgit de la brume, énorme, noir, grossissant à une vitesse terrifiante. Whitmore ouvrit la bouche pour crier, mais le boulet frappa le tronc du chêne, l'écrasant en une pluie d'éclats. Le dernier son que Harrow entendit fut le craquement de son propre sternum, et puis plus rien.
La lumière. La même lumière blafarde de six heures du matin.
Il était de retour dans le fossé, la boue froide entre ses doigts, le canon tonnant au loin. Il tâta sa poche. Vide. La montre avait disparu. Mais il savait maintenant qu'elle existait, quelque part, dans les mains d'un officier français qui attendait près de Hougoumont avant l'aube. Et il avait encore sept heures pour la trouver.