Lumen Reads

La Septième Heure de Waterloo

Lire le chapitre 10: The Second Day

Le souffle court, je m’adossai au tronc d’un bouleau, le sang encore chaud sur mes doigts. Une douleur fantôme me traversait la poitrine, là où la baïonnette française avait pénétré une douzaine de fois, là où la mitraille avait déchiré mon flanc, là où le poison avait brûlé ma gorge. Chaque mort laissait une trace, une mémoire de chair que la lumière de six heures du matin effaçait inexorablement.

Mais cette fois, quelque chose était différent.

Je regardai mes mains. Tremblantes, certes, mais entières. Je me tâtai le visage, le cou, les côtes. J’avais compté les morts, consciencieusement, à l’aube de ce qui était censé être mon premier jour. Mais après la fusillade des Français à Papelotte, après la mine artisanale de Van der Meulen, après le poison de l’aide-de-camp et les balles perdues des éclaireurs, j’avais perdu le fil du nombre exact. Je savais seulement que le soleil de ce matin-là était le même, toujours le même, mais que j’étais plus fatigué que je ne l’avais jamais été au premier réveil.

C’est en m’approchant de la ferme de Mont-Saint-Jean que l’idée me frappa, brutale comme un boulet de canon. Je revis l’éclair de la montre en argent du major, celui qui m’avait fait mourir empoisonné au dîner. Puis je revis la montre de l’aide-de-camp, celle qui se balançait à sa chaîne lorsqu’il m’avait servi le vin. Une même façon de l’attraper, une même courbe du pouce. Et enfin, les paroles du sergent français qui avait exécuté Valmont : *« Avant ta naissance, on t’attendait. »*

Je m’assis sur une pierre rugueuse, le canon des fusils ponctuant le lointain de coups sourds. Une pensée terrible se logea dans mon esprit comme une écharde. Et si le cycle ne commençait pas au premier matin, mais à ma mort ? Et si chaque fois que je mourrais, une seconde s’ajoutait à ma mémoire, mais que le monde, lui, avançait déjà ?

Je pris de la craie dans la poche de mon habit – l’une des rares choses que le temps me laissait conserver – et je commençai à tracer des bâtons sur la planche grise de la barrière qui me faisait face. Vingt-trois bâtons pour vingt-trois morts. Vingt-trois réveils à six heures précises, l’horloge de la ferme sonnant dans le brouillard quand j’ouvrais les yeux. Je vérifiai le cadran de ma propre montre – celle de mon arrière-grand-père, la seule relique de famille qui m’avait suivi dans ce champ de boue – et je constatai qu’elle indiquait six heures moins deux minutes. Elle était toujours en avance de deux minutes. Un détail que je n’avais jamais remarqué parce que je mourais trop vite.

Je la tins devant moi. Deux minutes. Le temps qu’il fallait à un homme pour marcher de la grange où je me réveillais jusqu’à l’endroit exact où le premier obus tombait.

*Vingt-trois morts.* Et pourtant, j’avais l’impression de ne faire que commencer à comprendre.

Une silhouette s’approcha sur le chemin de terre. Une robe sombre qui balayait la poussière, un châle noir sur les épaules, un voile épais qui dissimulait les traits. Elle marchait d’un pas vif, comme quelqu’un qui connaît chaque pierre du chemin, et pourtant je ne l’avais jamais vue qu’une seule fois, au loin, le premier jour, sous la pluie. La femme au voile noir.

Mon cœur s’emballa. Chaque mort m’avait volé une occasion de la rattraper. Cette fois, je ne la laisserais pas échapper.

— Madame ! criai-je en me levant d’un bond.

Elle ne marqua pas l’arrêt. Elle poursuivit son chemin comme si je n’existais pas, ou comme si ma voix n’était qu’un écho du vent. Je courus à sa suite, ma gourde cliquetant contre ma hanche, mon grand manteau bleu battant dans la brise chargée de poudre.

Elle atteignit la lisière d’un bosquet de noisetiers, là où j’avais déjà trouvé la mort une fois, piétiné par une charge de cavalerie lourde. Ma main se tendit vers son épaule.

— Vous me connaissez, lui dis-je, hors d’haleine. Vous savez ce qui se passe ici. Le voile ne vous cache pas de moi.

Elle s’arrêta enfin. Lentement, comme lente était la chute du soleil sanglant, elle tourna la tête. Sous le voile, je devinai des yeux clairs, presque gris, qui me fixaient sans crainte.

— Tu as compté, murmura-t-elle d’une voix rauque, comme étonnée par ma perspicacité. Vingt-trois. Tu as vu la montre. Tu as remarqué l’avance.

— Qui êtes-vous ?

— Une messagère. Ou une gardienne. Selon la perspective.

Elle fit un pas vers moi, et je reculai d’un pas pour garder mes distances. Je n’étais plus un enfant, et les femmes en voile noir qui surgissent dans un champ de bataille quatre heures avant la mort de Napoléon ne prédisent rien de bon.

— Le cycle ne commence pas à la bataille, dit-elle, comme pour confirmer mes doutes. Il commence à ta mort. Tu es mort la première fois une demi-heure avant l’assaut final. Depuis, tu vis en boucle, de six heures à six heures, mais tu reviens toujours un peu plus tard. Tu crois revivre le même jour, mais tu n’as jamais revécu le même jour.

Je blêmis. Ses mots résonnaient comme une gifle de vérité. Je regardai mes bâtons tracés sur la barrière. Vingt-trois morts, mais mes souvenirs se télescopaient, parfois confus, parfois trop nets. Des détails changeaient d’un réveil à l’autre. Le nombre de corbeaux sur la haie avait augmenté. La ferme de Papelotte était plus endommagée à l’ouest que la première fois. Le ciel, parfois, penchait davantage vers l’orage.

— Comment savez-vous cela ? demandai-je, la gorge sèche.

Elle leva la main, et je vis, maintenu par une chaîne fine en cuivre, un objet qui me fit manquer un battement. Une montre à gousset, en argent, avec un cadran fissuré et un symbole gravé que je connaissais bien. Un symbole qui ornait le fond de la montre de mon propre arrière-grand-père.

Un sablier à moitié plein.

— Vous portez une montre identique à la mienne ? balbutiai-je.

— Je ne porte pas la tienne, capitaine Harrow. Je porte celle qui viendra, dans deux cents ans. Je l’ai trouvée dans les ruines de ta maison, après la catastrophe.

Elle remit la montre dans son corsage et fit un geste de la main vers l’horizon, où les premières troupes françaises s’alignaient dans un grondement d’acier et de peur.

— Le reset ne fonctionne pas comme tu le crois, dit-elle. Ce ne sera pas ton dernier réveil, ni ton premier. Chaque mort t’éloigne un peu plus de midi. Bientôt, tu ne te réveilleras plus du tout, et la bataille aura lieu sans toi, et l’avenir s’effondrera comme un château de cartes.

— Qui êtes-vous ? répétai-je, plus fort, en m’approchant.

— Une revenante. Une passante. Une femme qui cherche à éviter que le temps ne se déchire pour toujours.

Elle se tourna vers une tente d’officier, dressée près d’un fourré, à l’écart du front. Les rideaux en étaient tirés, mais j’aperçus une carte dépliée, des bougies, un miroir incliné qui reflétait le ciel. Elle y entra sans un regard en arrière. Je la suivis, la peur clouée au ventre, ma main serrée sur la crosse de mon pistolet, celui que je n’avais jamais eu l’occasion d’utiliser avant de mourir.

À l’intérieur, la tenture battit dans ma face. Je clignai des yeux. Le miroir me renvoyait mon propre reflet. Sur la table, la carte était là, la carte des signaux, celle qui portait mon nom. Et au-dessus d’elle, posée comme une évidence, la montre en argent.

La montre de mon arrière-grand-père.

Mais elle était encore dans ma poche.

Je la sortis. Les deux montres se faisaient face. Identiques. Le même sablier, le même cadran fissuré, la même avance de deux minutes.

Puis j’entendis, derrière moi, un bruit de ressort. Une détonation sourde. Je me retournai.

La femme était debout, le canon d’un pistolet à rouet pointé sur ma poitrine. Son visage toujours voilé, mais je voyais maintenant briller sous le tissu une étrange lueur, une flamme bleue qui ne venait d’aucune bougie.

— Tu es prêt à comprendre, murmura-t-elle. Mais pas encore prêt à survivre.

Elle pressa la détente. Un éclair blanc. Une douleur foudroyante. Le monde bascula.

Et pourtant, dans cette dernière fraction de seconde, je ne vis pas ma famille défiler, ni mon enfance dans le Devon, ni mon serment à Richard Marchand. Je vis cette femme retirer son voile dans l’ombre de la tente. Je vis ses yeux gris, un visage que je n’avais jamais vu, mais une cicatrice sur sa joue gauche qui aurait pu être la même que celle qu’un éclat de grenade avait laissée jadis à un jeune sergent, avant qu’il ne perde son bras à Badajoz.

Je vis une horloge, et sur l’horloge, l’aiguille qui ne bougeait pas.

Puis le noir.

L’air se figea, les sons s’éteignirent. Je rouvris les yeux sous un auvent de toile, le premier soleil de Waterloo perçant la brume. Six heures. L’horloge de la ferme, deux minutes en retard.

Je me touchai la poitrine. Aucune blessure. Mais ma montre, ma montre à moi, était chaude. Presque brûlante. Je l’ouvris. Sur le cadran, gravées d’une main que je ne connaissais pas, des lettres minuscules que je n’y avais jamais lues :

*TU N’ES PAS SEUL.*

Et plus loin, en italique, une date. Une date qui n’existait pas en 1815 : le 18 juin 2015.

Je souris froidement. Le piège était plus grand que le meurtre. La femme au voile venait de me révéler une vérité que je n’avais encore jamais osé envisager : je ne combattais pas seulement l’Histoire. Je combattais ceux qui venaient la réécrire.

Je me levai, enfonçai la montre dans ma poche, et marchai vers le bosquet où la veuve cachait sa tente. Cette fois, je saurai tout.