La Septième Heure de Waterloo
Lire le chapitre 12: The History Man
Le brouillard de la matinée ne s'était pas encore dissipé lorsque Harrow trouva le quartier général de Sir George Murray, adossé à une ferme éventrée dont le toit béait sur un ciel gris acier. Il avait repéré la tente du général trois jours plus tôt — enfin, trois jours dans le temps linéaire, ce qui, pour lui, signifiait trois morts et trois réveils ensanglantés dans l'herbe humide de Mont-Saint-Jean.
Il poussa le rabat de toile sans s'annoncer. Un homme âgé, la moustache grise taillée au cordeau, était penché sur une carte dressée sur une table pliante. Des marques au crayon rouge indiquaient des positions qui n'existaient pas dans ses livres d'histoire.
— Capitaine Harrow, je présume ? dit Murray sans lever les yeux. On m'a parlé de vous. Le fou qui prétend que la bataille a déjà eu lieu.
— Elle a lieu, monsieur. Encore et encore.
Murray leva enfin la tête. Ses yeux étaient vifs, trop vifs pour un homme de son âge, et Harrow y lut quelque chose qu'il n'attendait pas : non pas le mépris, mais la fatigue. Celle d'un homme qui en a trop vu pour s'étonner encore.
— J'ai entendu vos divagations, capitaine. Des signaux codés, des cartes truquées, un espion nommé Valmont exécuté ce matin à l'aube. Vous parlez de trahison comme un vendeur de journaux crie les nouvelles.
— Valmont n'était pas un traître, monsieur. Il était le messager d'une vérité qu'on a voulu enterrer avec lui.
Murray soupira et reposa son crayon. Il fit un geste vague vers un soldat posté près de l'entrée.
— Laissez-nous, Jenkins.
L'ordonnance, un jeune homme au visage ingrat, sortit après une hésitation à peine perceptible. Harrow nota la façon dont ses doigts s'étaient crispés sur son ceinturon — comme s'il avait reçu l'ordre de rester.
— Je vais vous parler franchement, capitaine, dit Murray, parce que vous portez l'uniforme de Sa Majesté et que nous sommes à quelques heures d'une bataille qui décidera du sort de l'Europe. J'ai vu des choses, ces derniers jours, qui défient l'entendement. Des feux allumés dans des fermes abandonnées. Des hommes qui ne devraient pas être là, qui passent et repassent avec une régularité mécanique.
Harrow sentit son pouls s'accélérer.
— Vous les avez vus aussi.
— Je les ai vus, oui. Et je les ai fait suivre. Ce matin même, mon aide de camp a rapporté qu'un officier français avait été aperçu près du bois de Hougoumont, observant notre dispositif avec une lunette qui n'était pas de fabrication européenne. Du verre, capitaine. Du verre d'une clarté absolue, sans aucune bulle.
Le général se pencha en avant. Sa voix baissa d'un ton.
— Mais je vous conseille, en tant qu'homme plus âgé et plus sage, d'oublier ce que vous avez vu. Cette bataille — quelle qu'elle soit, quel que soit le nombre de fois où elle se joue — n'est pas la vôtre à comprendre.
Murray recula soudain, comme s'il avait trop parlé. Harrow ouvrit la bouche pour le presser davantage, mais son regard accrocha quelque chose sur le côté de la table. Sur un tabouret de fortune, à côté d'une pile de rapports, reposait une montre à gousset en argent, dont le couvercle ouvert laissait voir un cadran d'un blanc laiteux. Le boîtier portait une gravure complexe — non pas les arabesques habituelles, mais des lignes géométriques d'une précision presque chirurgicale.
La même gravure que sur sa propre montre.
Il n'y pensa pas. Son corps bougea avant son esprit, une main tendue vers l'objet. Murray fut plus rapide qu'il n'en avait l'air.
— Qu'est-ce que vous faites ?
— Cette montre. D'où vient-elle ?
Le visage du général se ferma comme une porte de fer.
— Elle appartient à mon aide de camp. Cédric Vance. Un jeune homme d'un dévouement remarquable, recommandé par le duc lui-même.
— Elle porte une gravure que je connais, monsieur. Une gravure que je porte moi-même. Si vous me laissez l'examiner —
— Je ne vous laisserai rien examiner, capitaine. Vous êtes entré dans ma tente sans autorisation, vous interrogez des hommes sous mon commandement, et vous tentez maintenant de voler les effets personnels de mon état-major. C'en est trop.
Il tapa du poing sur la table. Deux sentinelles armées de mousquets entrèrent avant que le bruit ne se fût éteint.
— Emmenez-le. Mettez-le au cellier de la ferme. Qu'il y réfléchisse à la différence entre patriotisme et folie.
Harrow ne se débattit pas. Il savait que la résistance ne ferait que prolonger l'agonie de cette mort-là, et il en avait déjà connu vingt-trois. Mais il nota avec précision la position du tabouret, l'angle de la montre, et le nom fragile qu'il venait d'apprendre : Vance. Cédric Vance.
La cellule était un réduit voûté sous la ferme, sentant la pomme pourrie et la paille moisie. Une grille de fer rouillé en tenait lieu de porte, et les sentinelles s'étaient postées à l'extérieur, adossées au mur de pierre, parlant à voix basse de choses sans importance. Harrow compta les pas des patrouilles qui passaient dans la cour : une toutes les quatre minutes environ. Le mur du fond, construit en moellons anciens, portait les traces d'un mortier desséché qui s'effritait sous les doigts.
Il n'aurait pas besoin d'attendre plus de dix minutes. Il commença à gratter.
Mais c'est alors qu'il entendit des voix dans la pièce contiguë — de l'autre côté du mur séparant le cellier du cellier à vin. Une porte mal jointoyée laissait passer la lumière d'une chandelle et des bribes de conversation.
— ... le général Murray persiste à ignorer les instructions.
— Il ignore ce qu'il doit ignorer. C'est tout ce qu'on lui demande.
La voix de son interlocuteur était jeune, presque aimable. Harrow cessa de gratter et colla son oreille à la fissure.
— Et l'homme ? Le capitaine fou ?
— Il est prisonnier. Il mourra dans quelques heures, comme les autres. La batterie Duchand a reçu l'ordre d'ouvrir le feu sur cette ferme à midi précis.
— Par-dessus la ligne de nos propres troupes ?
— Les ordres viennent de plus haut que Ney. Bien plus haut.
Il y eut un bruit de papier froissé.
— Et le Français ? Celui qui a pris le nom de Valmont ?
— Il est mort. L'exécution a eu lieu comme prévu. Mais sa correspondance — celle qu'il portait sur lui au moment de sa mort — a déjà atteint son destinataire.
Harrow retint son souffle. La voix prit un ton narquois.
— Il y a une lettre dans ce lot, écrite ce matin même, qui désigne nommément Valmont comme traître. Elle est signée d'un officier britannique dont le nom n'apparaît nulle part dans les registres du régiment. Une signature à l'encre sympathique. Elle ne se révélera qu'après la bataille, quand la vérité n'aura plus d'importance.
— Et si la vérité en avait ?
Silence. Puis la voix jeune, presque tendre :
— La vérité n'a jamais eu d'importance. Seule compte la chronologie. Une fois que Waterloo aura eu lieu, une fois que l'histoire aura été écrite, que pourront bien faire quelques morts de plus ?
Harrow recula de la fissure, le cœur battant si fort qu'il entendait son propre pouls dans ses oreilles. Ces hommes ne parlaient pas de trahison politique. Ils parlaient de la structure même du temps. Et Valmont — le Valmont dont il n'avait jamais demandé le vrai nom — portait une lettre qu'il fallait détruire avant qu'elle ne devienne la version officielle des faits.
Un homme de la patrouille passa dans la cour. Ses pas s'arrêtèrent devant la grille.
— Il est encore vivant, celui-là ?
— Il ne le sera plus dans une heure. Feu de la batterie à midi.
Harrow entendit le bruit d'une clef qui tournait dans une serrure, puis le claquement d'une botte contre la pierre. Il était prisonnier d'une bombe à retardement dans une cellule où la mort arriverait non pas par l'épée mais par le canon — un sort qu'il avait déjà subi douze fois au moins, mais jamais avec cette sensation de connaissance imminente.
Il se tourna vers la paroi de moellons, les mains déjà en sang, et commença à tirer sur les pierres disjointes.
Au moment où la première pierre céda sous ses doigts, un éclat de lumière blanche explosa dans la cour — et Harrow comprit, avec une clarté terrible, que les obus de Duchand étaient déjà en route, et que chaque pas qu'il faisait vers la vérité accélérait la chronologie de sa propre mort.
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