La Septième Heure de Waterloo
Lire le chapitre 13: The Porphyry Stone
La cellule sentait la poudre et la peur. Harrow avait passé la nuit à fixer le cadran de sa montre, son pouce répétant un geste machinal sur le bord du boîtier. Une couture. Une fissure trop régulière pour être un défaut de fabrication. Il l’avait sentie dès le premier jour, mais chaque mort, chaque réveil à six heures, l’avait détourné de cette évidence.
Il pressa l’ongle dans le sillon. Rien. Il fallait autre chose. Une pression latérale, peut-être. Il tourna la montre dans sa paume, cherchant un angle, un jeu dans l’assemblage. Ses doigts trouvèrent une encoche minuscule sous le pendant. Il poussa. Le fond du boîtier céda avec un claquement sec, révélant un compartiment d’une finesse impossible pour l’époque.
À l’intérieur, une pierre. Porphyre rouge sombre, veinée d’or, de la taille d’un ongle. Sa surface portait un symbole gravé : un cercle traversé d’une ligne brisée, terminée par trois points. Harrow la reconnut aussitôt. Elle était identique à celle qui marquait la tombe de Valmont, ce faux nom gravé dans la pierre humide du cimetière de la ferme.
Une société secrète. Non pas un réseau de renseignement ordinaire, mais quelque chose de plus ancien, de plus organisé. Les trois points. Le cercle. Les francs-maçons ? Les Illuministes ? Peu importait le nom. Ce qui comptait, c’était que la clé était dans sa montre, et que quelqu’un avait jugé nécessaire de la lui confier à travers le temps.
Il replaça la pierre dans sa cavité et referma le boîtier. Le verrou se remit en place comme si de rien n’était. Il remit la montre à son poignet, tira sur les chaînes de ses menottes — encore deux heures avant l’aube, encore deux heures avant que les canons ne réduisent sa cellule en poussière.
À moins qu’il ne sorte avant.
Le geôlier était un vieux soldat de la garde, décoré de la campagne d’Espagne. Harrow passa dix minutes à construire son histoire : un officier de liaison du duc, porteur d’un message urgent pour le maréchal Blücher, égaré derrière les lignes françaises. Le vieil homme le regarda d’un air méfiant, mais Harrow parlait assez bien le français pour tromper un homme qui n’avait jamais quitté son régiment.
Il n’eut pas à mentir longtemps. À cinq heures quarante, un sous-officier vint relever le geôlier. Harrow en profita pour glisser sa montre dans la main du vieux soldat, lui murmurant qu’elle valait plus que sa solde d’une année, s’il laissait la porte ouverte dix minutes seulement.
Le vieil homme la soupesa, regarda le travail d’orfèvrerie, puis déverrouilla la cellule.
Harrow se retrouva dans une cour de ferme réquisitionnée, encore sombre, l’air chargé de fumée et de chevaux. Il connaissait cet endroit — à la fois réelle et déformée par la boucle. Une bifurcation à gauche menait vers les lignes alliées, mais la route était gardée. Il choisit la droite, longeant les dépendances, comptant les pas entre les bâtiments.
Il avait besoin d’une réponse. Qui avait fait graver ce symbole ? Qui était Valmont, réellement ? Le cadavre envoyé à la mort était un homme de chair, avec un passé, un nom que personne ne lui avait jamais donné. Les rapports disaient « Valmont », mais Valmont était un pseudonyme de l’espionnage français, brûlé depuis des années. L’homme exécuté portait un nom différent, et ce nom le mènerait peut-être à la vérité.
Il atteignit le bord du camp français au moment où le premier canon tira, annonçant l’aube. Il s’accroupit derrière un talus, écoutant le grondement. Sept heures et demie. La bataille commençait à peine, les mouvements de troupes n’avaient pas encore figé les positions.
Un craquement derrière lui. Il pivota.
Le grenadier était immense, casque à poil, uniforme bleu délavé. Sa baïonnette était déjà fixée, son regard vide de toute hésitation. Il ne portait pas les insignes d’un régiment de ligne, mais une cocarde étrange, presque noire, ornée du même symbole que la pierre.
Harrow roula sur le côté, évitant la pointe. Sa main chercha une arme — rien que de la terre. Le grenadier avança, méthodique, comme s’il avait reçu l’ordre de ne pas le laisser fuir. Pas de sommation, pas de question. Un tueur.
Harrow recula vers le mur d’une grange, sentant le bois fendre sous sa paume. Une planche descellée. Il l’arracha comme un levier, la levant juste à temps pour bloquer la baïonnette.
Le choc lui parcourut les bras. Le grenadier était plus fort, plus lourd, mais moins vif. Harrow déséquilibra l’homme en poussant de toute sa masse, le fit trébucher sur une racine. Le Français s’étala, sa baïonnette plantée dans la terre boueuse. Harrow saisit sa propre planche à deux mains et l’abattit sur le cou du grenadier.
Un son sec. Le corps s’immobilisa.
Harrow resta debout, haletant, le bois encore entre les mains. Il n’avait pas le temps de contempler ce qu’il venait de faire. Le bruit avait porté. Des voix s’élevaient au loin, des ordres en français.
Il s’accroupit, fouillant le manteau du mort. Une lettre. Du papier rugueux, plié en quatre. Il l’ouvrit — un ordre de marche pour une unité de chasseurs, signé d’un capitaine de l’état-major de Ney. Rien d’anormal. Sous le manteau, une poche intérieure.
Il en tira un médaillon de cuivre. À l’intérieur, un portrait miniature : une femme en robe grise, un ruban bleu dans les cheveux. Au dos, une inscription gravée :
« Pour E.B., de la part de celui qui ne peut revenir. 1815. »
E.B. Elena Bastian.
Il n’eut pas le temps de traiter l’information. Un coup de feu claqua. La douleur lui traversa l’épaule, le fit tournoyer. Il tomba sur le genou, voyant son sang tacher la terre boueuse.
Une silhouette se tenait à vingt mètres, à moitié dissimulée par les branches d’un saule. Difficile de distinguer un visage, mais le canon du pistolet était encore levé, orienté vers sa tête.
Harrow ne voyait pas les traits de son meurtrier, mais il vit la main qui tenait l’arme. Blanche, fine, avec une bague en or à l’index. Une bague qui portait l’empreinte du même cercle brisé.
Une seconde détonation. La nuit l’avala.
Il revint à six heures du matin, couché dans la paille de la grange, la montre battant contre sa poitrine. Sa main tremblait encore de la secousse du retour. Il ouvrit le boîtier, sortit la pierre de porphyre, la tint dans la lumière grise de l’aube.
E.B. La même pierre dans la montre d’un autre voyageur temporel. La même bague portée par la personne qui l’avait tué. Elena Bastian, ou quelqu’un qui portait ses initiales, était lié au grenadier. Non pas une observatrice neutre, mais un rouage dans une machinerie beaucoup plus ancienne.
La prochaine fois, il ne chercherait pas la vérité dans les lignes françaises. Il la chercherait auprès d’elle.
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