La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 1: Jettison
L’eau salée lui brûla la gorge avant même qu’il ne comprenne ce qui se passait. Le monde bascula, le ciel et la mer échangèrent leurs places dans un tourbillon de cris et d’éclaboussures, et Aidan O’Malley heurta la surface comme une pierre jetée d’une falaise.
Ses poumons se vidèrent. Il coula, les yeux grands ouverts dans une obscurité verte et tourbillonnante, les bulles s’échappant de ses lèvres comme des âmes fugitives. Ses bras battirent l’eau sans coordination, son corps encore engourdi par la fièvre qui l’avait tenu trois jours dans la cale. Trois jours. Et voilà ce que ça donnait.
Une main lui saisit le collet. Non — une corde. Il sentit la fibre râpeuse s’enfoncer dans sa nuque, et son corps fut tiré vers la surface comme un sac de pommes de terre. Il émergea dans un crachotement, aspirant l’air marin à grandes goulées douloureuses, les poumons en feu, la tête cognée par le soleil impitoyable des Caraïbes.
Il se retrouva à plat ventre sur une planche grossière, l’eau ruisselant de ses vêtements, le bois chaud contre sa joue. Autour de lui, le clapotis paresseux de la mer, le grincement d’un mât mal entretenu, et des rires. Des rires gras, sans pitié.
— Bel amerrissage, l’artilleur. Un peu moins de grâce qu’un marsouin, mais vous êtes encore là. C’est déjà mieux que ce que Sa Majesté espérait.
Aidan tourna la tête. Un homme se tenait à la barre du petit canot — un longboat volé, du moins à en juger par la peinture grise de la marine encore visible sous des couches de cerclage rouillé. L’homme était maigre, tanné par des années de sel, une cicatrice blanc-rose lui fendant la lèvre supérieure. Il tenait la barre d’une main et une gourde en peau de cabri dans l’autre.
— Qui… ? Le mot sortit comme un croassement.
— Le nom est Petit-Jean. Et vous, mon gars, vous êtes le cadeau que le lieutenant Cross m’a offert ce matin contre une bouteille de rhum et pas de questions. Alors, soyez poli, hein ? Montrez de la gratitude.
Le longboat dérivait lentement, poussé par un courant paresseux vers une ligne de terre bleutée à l’horizon. Tortuga, probablement. Ou peut-être la côte nord d’Hispaniola. Aidan n’avait pas la force de calculer. Il roula sur le dos, le ciel blanc de chaleur au-dessus de lui, et laissa la douleur prendre possession de son corps.
Le capitaine Harmon l’avait fait fouetter jusqu’au sang pour insubordination. C’était le prix à payer pour avoir désobéi à un ordre que même un mousse aurait compris être une folie meurtrière. Harmon voulait débarquer sur l’île de Santa Cruz pour piller un village de pêcheurs — un village sans défense, sans trésor, sans aucune valeur militaire. Mais les hommes d’Harmon étaient nerveux, leurs primes en retard, et le capitaine cherchait du sang pour calmer ses équipages.
Aidan avait refusé de faire pointer ses canons sur des femmes et des enfants. Il avait dit non. Il avait ajouté, peut-être, que le capitaine était un lâche qui tirait sur des proies faciles parce qu’il avait peur des vraies batailles. Peut-être avait-il ajouté des détails sur la lignée familiale d’Harmon. Les détails étaient un peu flous, entre la fièvre et la douleur.
Le résultat était clair, pourtant. Une cour martiale sommaire. La dégradation. Un conseil de guerre qui, pour des raisons qu’Aidan n’avait jamais comprises, avait préféré ne pas le pendre — mais avait autorisé le capitaine à le jeter dehors. Littéralement. Par-dessus le bastingage.
Petit-Jean s’approcha, s’accroupit à ses côtés. Il y avait une curiosité presque amusée dans ses yeux, celle d’un homme qui observe un animal blessé pour voir s’il survivra ou si sa viande ira aux requins.
— Paraît que vous étiez premier maître canonnier sur le Retribution. Un des meilleurs, d’après ce que j’ai entendu — moi j’entends des choses, hein, j’ai mes sources. Six ans de service. Deux promotions. Et vous avez tout jeté par-dessus bord pour une histoire de pêcheurs que vous ne connaissiez même pas.
Aidan ferma les yeux.
— Ce n’était pas pour les pêcheurs.
— Ah non ? Pour quoi, alors ?
— C’était pour les canons. Le canon, c’est le dernier métier honorable de ce monde. On vise, on tire, on détruit ce qui doit être détruit. Un canonnier ne tire pas sur des gens désarmés. Ça déshonore la pièce.
Petit-Jean ricana doucement, secoua la tête.
— Vous, un honnête homme. C’est rare par ici. Et rare, ça se protège ou ça se vend bien. Je ne suis pas encore décidé sur votre cas.
Le longboat continua sa route, poussé par une brise tiède qui sentait la terre et la végétation pourrie. Aidan se redressa lentement, chaque muscle de son dos hurlant contre le mouvement, les marques des lanières encore vives sous sa chemise déchirée. Il s’assit face à l’horizon, la tête entre les mains, et regarda les trois autres occupants du bateau qui le dévisageaient sans amitié.
Deux matelots hâlés, des forbans de bas étage à en juger par leurs vêtements rapiécés et leurs dents manquantes. Et à la proue, une silhouette plus compacte qui n’avait pas bougé ni parlé depuis le début. Un homme d’une quarantaine d’années, la barbe noire striée de gris, les bras croisés, un large chapeau de feutre cabossé incliné sur son front. Il observait Aidan avec une intensité calme, comme un joueur d’échecs qui examine la position de ses pièces.
Ce fut cet homme qui parla le premier, d’une voix grave et posée qui contrastait étrangement avec sa mise crasseuse.
— Vous, là. L’artilleur. On m’a dit que vous avez chargé une pièce de 32 livres à la mer, une houle de force sept, en pleine nuit, pendant l’ouragan de l’an dernier. Navire français en chasse, mer démontée, et vous avez mis deux boulets dans sa ligne de flottaison à quinze cents mètres. Deux coups au but. C’est exact ?
Le mythe. L’histoire qu’on racontait dans les tavernes, déformée, gonflée, embellie. Aidan émit un rire amer.
— Le premier a manqué de cinq mètres. Le deuxième a touché. Par chance.
— Par chance. L’homme hocha lentement la tête. Les braves disent souvent ça pour couvrir leur talent. Les lâches aussi, d’ailleurs. La différence, c’est que les braves disent merci quand on leur sert le compliment cuisiné — et les lâches, on les reconnaît aux yeux.
Il se leva, s’approcha d’Aidan, l’examinait de haut. Il ne sentait pas la sueur, pas le moisi. Il sentait le savon de Marseille et le tabac de Virginie. Un homme soigné sous une apparence grossière.
— Mon nom est Darrow. Capitaine Darrow, du Sea Wyvern. Mon navire est ancré de l’autre côté de Tortuga, en réparation. Trois mois que je cherche un maître canonnier — le dernier a eu une dispute avec un biscuit de mer et a fini sa carrière en tant qu’appât pour requins. Alors voilà mon offre. Vous me suivez. Vous travaillez pour moi. Vous me montrez que vous valez votre réputation, et je vous donne une part de prise. Pas plus, pas moins.
Aidan cligna des yeux. Il chercha en lui la fierté qui aurait dû crié non, la loyauté au pavillon, la fidélité à Sa Majesté et à ses drapeaux traversés d’or. Il ne trouva que la douleur du dos, la nausée de la fièvre, et le goût amer de la condamnation injuste.
— Vous êtes un pirate, capitaine.
Darrow leva un sourcil.
— Je suis un homme qui navigue en dehors des lois des rois qui ne le méritent pas. C’est une nuance que vos anciens maîtres ont un mal fou à comprendre. Parfois, j’attaque des navires espagnols qui ramènent l’or volé à l’Empire des Indes. Parfois, j’attaque des navires français qui ramènent l’or volé aux colonies. Et parfois, très rarement, j’aide des pêcheurs à charger leurs filets quand la mer est calme et qu’on a un après-midi de bon temps.
Le capitaine se pencha, sa voix descendant jusqu’à un murmure.
— Vous pouvez garder vos principes, artilleur. Mais les principes, ça se nourrit pas. Ça ne vous couvre pas du fouet ni du nœud coulant. Le monde vous a jeté dehors ; j’ai vu le poignard dans votre main ce matin quand le lieutenant Cross vous a traîné sur le pont. Vous vous êtes défendu. Vous aviez la main d’un homme qui n’a pas encore choisi de mourir. Moi, ce qui m’intéresse, c’est les hommes qui choisissent de survivre.
Le longboat s’inclina légèrement pour prendre un nouveau vent. À l’horizon, à travers la brume de chaleur, Aidan vit distinctement une silhouette longue et fine, des voiles gonflées par l’alizé, un pavillon noir qui claquait à son mât d’artimon.
Le Sea Wyvern.
Aidan regarda l’eau sombre entre les planches, puis ses mains — les mains d’un artilleur, calleuses, abîmées, qui avaient ajusté plus de mille pièces d’artillerie et manié plus de poudre qu’il ne pouvait compter. Des mains qui avaient servi un roi qui ne connaissait même pas son nom.
Il leva les yeux.
— Combien de canons, sur votre navire, capitaine ?
Le sourire de Darrow s’élargit, mais il ne montra aucune dent.
— Vingt-quatre, douze par bordée. Deux long-neufs sur le gaillard d’avant qui n’ont pas été utilisés à leur plein potentiel depuis deux ans parce que personne ne sait les charger sans risquer de les faire exploser.
Aidan sentit quelque chose remuer dans sa poitrine — une sensation qu’il n’avait pas éprouvée depuis des semaines. Ce n’était pas de l’espoir. Plutôt la reconnaissance familière d’une tâche précise, d’un travail utile, d’une place dans un monde qui ne souhaitait plus le voir.
— Vingt-quatre pièces, dit-il lentement, comme s’il en goûtait chaque mot. C’est un bon début.
Darrow lui tendit une gourde pleine d’eau fraîche et propre, puis une main. Aidan la prit et se releva en vacillant sur les planches du canot, les jambes faibles mais debout, le regard rivé sur le bateau pirate qui grossissait à l’horizon.
Derrière lui, il n’y avait rien. Ipswich, le pavillon de la Royal Navy, le nom de son père gravé sur une plaque de laiton dans l’église de Douvres — toutes choses évanouies, coulées, aussi mortes que le lieutenant Cross l’espérait.
Devant lui, un pavillon noir.