La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 37: Admiral of the Free
L’aube trouva Aidan sur le gaillard d’arrière de la *Phoenix*, les mains posées sur la rambarde encore humide. Devant lui, la mer s’étendait comme une promesse non tenue, et derrière lui, la flotte assemblée en éventail – onze navires de ligne et de proie, des pavillons sans nation, un seul étendard noir frappé d’un phénix d’or.
Il n’avait pas dormi. Pas par peur, non – par désir. Le désir de voir ce lever de soleil.
— Amiral, dit une voix derrière lui.
Il se retourna. Louis Marchand se tenait à trois pas, le visage fermé, mais les yeux curieux. Aidan ne corrigea pas le titre. Il l’avait gagné, ou du moins, il l’avait pris – ce qui revenait au même sur ces eaux.
— Tu as réuni les capitaines, demanda Aidan.
— Ils attendent dans la grand-chambre.
— Ils attendront encore une minute.
Louis haussa un sourcil, mais ne protesta pas. Depuis la prise de Port Royal, une étrange trêve s’était installée entre eux – pas de l’amitié, non, plutôt le respect mesuré de deux hommes qui savent qu’ils peuvent se tuer l’un l’autre et choisissent de ne pas le faire.
— Qu’est-ce que tu regardes, dit Louis.
Aidan indiqua l’horizon. Une colonne de fumée montait d’une plantation de canne à sucre, à l’ouest, détail que seuls des yeux de marin pouvaient discerner à cette distance.
— C’est la Martinique.
— La plantation de Gaspard Leclerc. Et si tu vois de la fumée, c’est qu’on a commencé sans nous.
Louis fit un pas vers la rambarde.
— Tu veux te battre contre les planteurs ?
— Je veux briser leur système.
Il y eut un silence. Puis Louis éclata d’un rire sec.
— Tu parles comme un fou.
— Je parle comme un gunner qui sait où placer ses coups.
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La grand-chambre de la *Phoenix* était pleine de monde – trop pleine, d’un avis de marin. Onze capitaines, des anciens boucaniers, des marins nègres affranchis, un contremaître indien, un canonnier mulâtre nommé Roberto, et au fond, adossé au mât de cabane, le vieux chien de mer qu’on appelait le Bossu du Vent. Aidan s’assit au bout de la table. Personne ne prit la place à sa gauche. La carte était étalée, mais nul besoin de la consulter : il la connaissait dans les moindres replis.
— Voici ce que je propose, dit-il sans préambule. Nous ne sommes pas une flotte de pirates. Nous ne sommes pas une marine nationale. Nous sommes autre chose – une communauté armée. Et aujourd’hui, la communauté doit agir.
Le Bossu cracha par terre.
— Je croyais qu’on était ici pour se partager le trésor.
— Le trésor ne suffit pas. Le trésor ne rend pas les hommes libres. La liberté, ça se prend. Ça se défend. Et ça se paye en sang.
Il posa son doigt sur la pointe de l’île de la Dominique.
— Il y a un dépôt d’esclaves à Roseau, géré par un négrier anglais du nom de Pemberton. Deux cents hommes, femmes et enfants attendent l’embarquement pour la Virginie. Nous prenons Pemberton, nous libérons les captifs, et nous les arçons sur nos navires.
Une femme – capitaine du *Corbeau*, une ancienne prisonnière de la Barbade nommée Adélaïde – leva la tête.
— Pour en faire quoi ?
— Des hommes libres. Des marins. Des canonniers. Des soldats. Sauf s’ils préfèrent retourner chez eux – et nous les équipons pour cela.
— Et les planteurs qui se plaignent ?
— Ils se plaindront à leurs gouverneurs. Et si leurs gouverneurs envoient des vaisseaux de guerre, nous avons douze navires pour les accueillir.
Le Bossu plissa les yeux.
— Douze ? On est onze.
— Le douzième, c’est le vaisseau qu’on prendra à Pemberton.
Un murmure parcourut la table. Louis souriait, les bras croisés.
— Et les lettres de course anglaises, demanda Adélaïde. Le nouveau gouverneur Whitmore nous traque encore.
— Whitmore est un lâche. Il n’enverra pas sa seule escadre contre nous tant que nous tenons les côtes. Pas si nous donnons l’exemple en épargnant les petits planteurs et en s’attaquant uniquement aux négriers et aux fermes de la couronne.
Roberto, le canonnier, siffla doucement.
— Tu veux mener une révolution.
— Je veux mener un nettoyage. La révolution suivra ou pas, ce n’est pas mon affaire. Ma seule affaire, c’est une règle : pas de traite, pas de pillage des villages libres, pas de chaînes sur nos ponts. Nous sommes tous des fuyards ou des fils de fuyards. Dès que nous mettons une chaîne sur un homme, nous devenons ce que nous avons fui.
Le silence retomba. Un silence différent, plus dense. Aidan ne haussa pas la voix. Il attendait.
— Parle en français, dit Louis – c’était presque un reproche.
— Non. Je te parle en termes clairs.
Adélaïde était la première à décider. Elle posa ses mains, paumes en l’air, sur la table.
— Le *Corbeau* navigue sous ton commandement.
Roberto grommela et fit de même. Un après l’autre, les capitaines se joignirent au geste – paumes sur bois, noyer et acajou entrecroisés. Enfin, Louis. Lentement, très lentement, il ouvrit la main droite.
— Une seule fois, dit-il à mi-voix. Je ne te suis pas par amour. Je te suis parce que tu mènes contre les planteurs – et les planteurs nous ont laissés vivre comme des chiens.
— C’est suffisant, répondit Aidan.
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Quatre jours plus tard, au large de Roseau, la flotte prit position en croissant au lever du soleil. Personne ne parlait à bord. Pas un cri, pas un sifflement. Sur ordre d’Aidan, les équipages avaient éteint leurs feux et enroulé leurs chaînes de mouillage dans des chiffons. On n’entendait que le froissement des voiles et le clapotis lent de la quille.
Le *Corbeau*, le plus rapide, se glissa dans le canal de l’est et coupa la route du négrier *Vierge Claire*, qui tentait de fuir la rade. Au moment où les canonniers levèrent leurs pièces, Adélaïde hissa le phénix d’or. Une volée de demi-coulevrines, une seule, traversa les ponts du négrier, puis le silence retomba.
Pas de résistance. Pas de fusillade. Pemberton, un grison aux yeux effarés, monta sur le pont et jeta son épée dans l’eau sans dire un mot.
Aidan ordonna qu’on l’amène à bord avec son équipage. On les enferma à fond de cale – dans les mêmes fers, les mêmes chaînes qu’ils avaient destinés aux hommes du dépôt. Le déchargement des captifs prit toute la matinée. Ils sortaient des cales dans le soleil aveuglant, certains tremblants, d’autres hurlant de joie.
Ce fut le plus long moment de la journée pour Aidan. Pas le combat – il n’y eut pas de combat. C’était la procession des vivants, hommes, femmes, enfants, pieds nus sur les planches, meurtris mais debout, qui venait le chercher au plus profond de lui. Il ne se détourna pas.
À la fin de l’après-midi, il fit distribuer des armes à ceux qui le souhaitaient, des provisions aux autres, et offrit le choix : naviguer avec la flotte, s’établir sur la Dominique ou être déposés sur une île neutre. Sur deux cent dix-huit captifs, plus de cent cinquante demandèrent à rester avec la flotte.
Le soir, Roberto monta le trouver.
— Amiral. Les hommes parlent. Ils t’appellent déjà « l’amiral des libres ». Ça te va bien, dit-il à voix basse.
— Ça ne m’appartient pas, répondit Aidan. C’est un titre de combat. Il passera. Ce qui restera, c’est la route que nous avons tracée.
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Le lendemain, il donna un ordre qui surprit tout le monde sauf Louis : il fit mettre le cap sur Saint-Domingue. Une île que nul ne visitait sans permis, une terre de conflit, mais il ne cherchait ni permission ni conflit. Il cherchait un petit cimetière noyé de fougères, au flanc d’une colline, sous un flamboyant solitaire.
Louis se tenait à côté de lui, immobile, les bras croisés.
— On vient rendre hommage à un homme que tu as détruit, remarqua-t-il.
— Je viens payer une dette.
Ils avancèrent à travers les hautes herbes. Aidan avait ordonné qu’on débarque seul avec Louis, une hache de marine et une bourse de pièces. Il trouva la tombe sans la chercher vraiment – une plaque de pierre taillée grossièrement par un marin de fortune. THOMAS O’MALLEY, 1602-1668. PILLIER DES MERS, ENNEMI DE PERSONNE.
L’épitaphe était un mensonge poli. Son père avait été un corsaire cruel, violent, ambitieux. Mais c’était aussi l’homme qui lui avait enseigné la première manœuvre de voile, qui lui avait offert son premier sextant de cuivre, qui lui avait appris que la mer ne punit que les médiocres.
Aidan planta la hache dans la terre à côté de la plaque. Il tira la lettre de sa poche – pas une copie. La vraie, celle qu’il avait soustraite au feu dans la maison de gouverneur. Il n’en avait jamais parlé. Louis le dévisagea avec étonnement.
— Tu ne l’avais pas brûlée ?
— J’ai brûlé la copie. Pour les mauvais yeux, dit Aidan avec un léger rictus. Celle-là, je l’ai lue cent fois. J’y cherchais une excuse. Une raison. Une phrase de pardon. Mais mon père ne demandait pas pardon. Il ordonnait. Et dans cette lettre, il ordonne à une femme de trahir un homme – puis à un homme de tuer son propre frère. C’est ma naissance. C’est mon fardeau.
Il ouvrit la lettre. Le papier craqua dans une brise montante. Louis fit un pas en avant.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je la rends à la mer.
Il déplia le papier, puis le relâcha. Le vent le saisit, le porta au-dessus des arbres, le fit tournoyer, minuscule éclat crème contre le bleu cru du ciel. Il plana un instant, hésita, puis fut avalé par la lumière.
Louis resta silencieux un long moment.
— Tu aurais pu te servir d’elle, dit-il enfin.
— Je n’en ai plus besoin. Je sais qui je suis. Fils d’un pirate. Fils d’une femme qui a survécu en marchant sur les cœurs. Petit-fils de rien, père de personne encore. Mais je suis capitaine ici, et maintenant. Et chaque homme qui navigue sous mon pavillon est mon frère, que son sang soit français, anglais, zoulou, caraïbe ou créole. Ce que mon père a fait de son nom, je le déferai. Voilà ma vengeance. La seule qui vaille.
Louis baissa les yeux. Quelque chose se desserra dans son menton, dans ses épaules. Il fit un pas vers la tombe, les mains ouvertes.
— Il était aussi mon père, dit-il. Je ne l’ai jamais rencontré. Mais cette lettre aurait pu être – je ne sais pas.
— Elle est maintenant dans l’air. Elle est partie. Pour nous deux.
Louis resta là une minute, puis hocha la tête.
— Je te suivrai encore un jour. Après, on verra, dit-il en reculant vers l’embarcation.
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Sur le pont de la *Phoenix*, le soir tombait. Cent soixante-deux navires de la libre flotte s’étiraient le long de la côte de la Dominique. Les feux de veille s’allumaient l’un après l’autre. À tribord, Aidan entendait des rires ; un chant s’élevait, en créole, puis en français, puis en anglais, puis en une langue qu’il ne connaissait pas – un chant commun, peut-être.
Il monta sur le gaillard d’arrière et saisit la barre. Elle était tiède, lisse, docile sous ses doigts. Derrière lui, la vigie murmura le contact : le *Corbeau* faisait signe. L’aventure était commencée. Il ne serait jamais un gunner sans navire. Il était maintenant amiral d’hommes libres, même si aucun roi ne le reconnaissait. Même si toutes les marines du monde le traquaient.
La morale le portait. La mer lui rendait sa confiance.
Et la flamme du phénix dansait à son mât, plus brillante que jamais.
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