La Solde du Canonnier
Lire le chapitre 36: Thunder in the Harbour
Le canon tonna à travers la baie de Port Royal comme un coup de tonnerre venu des entrailles de la terre. Aidan O'Malley, debout à la poupe de la *Phoenix*, vit la colonne d'eau s'élever à cent mètres devant l'étrave du *Sea Serpent*, le navire de Darrow. Une seconde détonation suivit, plus proche, et un boulet ricocha sur la coque de son propre bâtiment avec un grincement de fer et de bois déchiré.
— Ils nous tirent dessus ! cria Louis Marchand depuis le pont inférieur, sa voix couverte par les crépitements des mousquets.
Aidan plissa les yeux vers la ligne de navires qui bloquait l'entrée du port. Six bâtiments, pavillons anglais et français mêlés dans une alliance aussi contre-nature que la sienne propre avec Louis. Mais à leur tête, le *Revenge* de Darrow, son ancien quartier-maître, tirait à boulets rouges sur la flotte assemblée.
— Ce n'est pas un accident, murmura-t-il.
Une troisième salve déchira l'air. Sur le pont, son équipage multinational — Anglais déserteurs, Français bannis, esclaves libérés, Hollandais et Espagnols ralliés — se jeta à plat ventre. Des planches éclatèrent. Un gabier hurla, la jambe arrachée, avant de basculer dans une mer écarlate.
— Darrow a vendu ma tête, dit Aidan en saisissant le bras de Louis. Une prime française. Il a dû apprendre que je négociais avec les Anglais à leur insu.
— Et il a rassemblé une demi-douzaine de navires pour la toucher, répondit Louis, le visage tordu par un rictus. Le salaud veut ta tête et ton trésor.
Aidan observa la disposition des forces ennemies. Trois navires bordaient le chenal, deux autres couvraient leurs flancs, et le *Revenge* se tenait en retrait, tel un général regardant ses pions se sacrifier.
— Il nous croit pris au piège, dit-il avec un sourire froid. Il a oublié une chose : un canonnier voit toujours les angles morts.
Il se tourna vers le timonier.
— Cap sur le *Sea Serpent*. Pleine voile. Nous l'éperonnons.
— C'est un suicide ! cria Louis.
— Non. C'est le seul passage où leurs canons ne peuvent pas nous toucher, coincés derrière leurs propres navires.
Il saisit un porte-voix.
— Tous les équipages ! Suivez la *Phoenix* ! Nous forçons le blocus !
La manœuvre fut brutale. Aidan guida son navire dans un slalom mortel entre les tirs croisés, les boulets sifflant à quelques pouces de ses oreilles. Le *Sea Serpent*, trop lent pour esquiver, encaissa l'éperon de la *Phoenix* dans sa poupe avec un craquement monumental. Des hommes basculèrent, hurlant, dans une mer de débris.
Puis ce fut le chaos : abordages, corps à corps, poudre et sang. Aidan mena l'assaut lui-même, un pistolet dans chaque main, son vieux sabre de marine dans le dos. Il reconnut des visages du vieux temps — des hommes qui avaient servi sous Morgan, sous le gouverneur déchu — tous venus chercher sa peau.
Au cœur de la mêlée, il vit Darrow. Le vieux pirate se tenait sur la dunette du *Sea Serpent*, un mousquet fumant au poing. Leurs regards se croisèrent.
— O'Malley ! Tu as trahi les nôtres pour une commission anglaise !
Aidan s'essuya le sang du front.
— J'ai trahi personne, Darrow. Les nôtres sont morts ou dispersés. Je t'ai offert une place dans ma flotte et tu as choisi la prime française qui pend à mon cou.
— Une prime française ? Le vieux pirate ricana. Espèce d'innocent. La prime est anglaise. C'est ton propre gouverneur Whitmore qui l'a posée, humilié que tu es. Et il a nous a payés pour te livrer mort ou vif.
Aidan sentit son estomac se serrer. Whitmore. Le gouverneur qu'il avait forcé à signer sa restauration. La menace qu'il croyait neutralisée.
— Tu serais prêt à tuer un homme qui ne t'a jamais fait de tort pour la bourse d'un politicien ? demanda-t-il.
— Ton père disait pareil avant de vendre sa propre flotte à l'amirauté anglaise.
Le mot frappa Aidan comme un boulet. Son père. Le mensonge de l'héritage, encore. Toujours.
— Les hommes ne sont pas des marchandises, Darrow, dit-il lentement. Ni pour le gouverneur, ni pour les O'Malley, ni pour toi.
Il jeta son pistolet vide et tira son sabre.
— Finissons-en.
Le duel fut bref. Aidan était plus jeune, plus rapide, et surtout, il n'avait plus rien à prouver. Il désarma Darrow en trois passes et le plaqua au pont, le genou sur la poitrine.
— Rendez-vous, ordonna-t-il à pleine voix à l'équipage ennemi. Vous êtes des marins, pas des chiens de garde. Votre commandant a vendu sa loyauté à un prix plus bas que le vôtre. Jetez vos armes et rejoignez-nous. Je ne demande pas votre sang, je demande votre savoir-faire.
Les hommes hésitèrent. Puis le premier mousquet tomba. Puis un autre. Dans les minutes qui suivirent, les cinq navires survivants capitulèrent, leurs équipages se rangeant derrière la bannière de la *Phoenix*.
Darrow, ligoté, cracha par-dessus bord.
— Tu es plus naïf que ton père, O'Malley. Ces hommes te poignarderont dans le dos à la première occasion.
Aidan se pencha vers lui.
— Peut-être. Mais ils mourront libres, pas enchaînés à un menteur.
Il se redressa et parcourut du regard la flotte assemblée : onze navires, plus de mille hommes, venus de toutes les nations de la mer. Les survivants se rassemblèrent sur les ponts, marins, soldats, anciens esclaves, les blessés pansés à la hâte, les morts confiés à la mer.
Il retira son sabre et le planta dans le mât de la *Phoenix*, laissant la lame vibrer dans le bois.
— Écoutez-moi ! cria-t-il, porté par le vent et par le silence soudain.
Chaque navire se tut. On n'entendit plus que le ressac sur les coques et le cri lointain des goélands.
— Je suis né dans une famille qui m'a appris que le sang détermine les alliances — les O'Malley contre les Marchand, les Anglais contre les Français, les libres contre les esclaves. J'ai perdu mon père pour cette folie. J'ai failli perdre ma mère pour cette folie. Et j'ai vu trop d'hommes mourir pour des drapeaux qu'ils ne choisissaient pas.
Il sortit de sa vareuse une lettre usée, pliée et repliée tant de fois que le papier s'était aminci comme une voile.
— Cette lettre a été écrite par mon père avant sa mort. Il y décrit les arrangements secrets entre la couronne d'Angleterre et la famille O'Malley pour autoriser la piraterie contre les flottes françaises, pendant que la France faisait de même avec ses propres familles. Tous les gouvernements de ces îles — anglais, français, espagnol — ont joué ce jeu. Ils ont financé des forbans, volé des trésors, vendu des hommes et des femmes sur les marchés de Kingston et de Saint-Domingue, et appelé ça civilisation.
Il déchira la lettre en deux, puis en quatre, et laissa le vent emporter les fragments au-dessus de la mer.
— Désormais, aucun gouverneur ne pourra plus utiliser cette lettre — ni le mensonge de mon héritage — pour opprimer qui que ce soit. C'est la fin de ce chapitre.
Il regarda l'assemblée.
— Je ne vous demande pas de vous appeler Anglais ou Français, Espagnols ou Hollandais. Je vous demande de vous appeler libres. Nous établissons ici une communauté de la mer — une flotte indépendante, gouvernée par ceux qui la servent, où chaque homme et chaque femme choisit son destin, quel que soit le sang de sa naissance.
Un silence suivit. Puis un grondement monta de la flotte, d'abord confus, puis immense : des cris, des hourras, des sabres frappant les pavois, des larmes sur des visages de marins qui n'avaient jamais connu que des maîtres.
Louis s'approcha de lui, les yeux humides malgré lui.
— Tu viens de déclarer la guerre à toutes les couronnes des Caraïbes, frère.
Aidan sourit.
— Non. Je viens de déclarer la paix à tous ceux qui veulent être libres.
Il contempla la mer, son royaume à présent — sans drapeau, sans couronne, sans héritage. Il n'était plus le gunner déchu, ni le fils des O'Malley, ni le bâtard des Marchand. Il était simplement Aidan. Et sa flotte s'étendait à l'horizon.
Plus loin, vers le nord, une voile solitaire se détacha de la brume. Un navire de ligne anglais, pistaches et sabords ouverts. Whitmore avait envoyé ses chasseurs.
Aidan rit, un rire clair qui surprit même Louis.
— Bien. Qu'ils viennent. La mer est assez grande pour tout le monde — et assez grande pour nous.
Il posa la main sur la garde du sabre planté dans le mât, comme on pose la main sur l'épaule d'un ami.
— Hissez les voiles, mes amis. Le jour se lève sur un nouveau monde.
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