La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 39: The Well
L’eau avait monté pendant la nuit. Ou peut-être était-ce la terre qui s’était affaissée, avalant les dernières traces du boyau que les sapeurs avaient creusé trois semaines plus tôt. Émile ne chercha pas à comprendre. Il se tenait au bord du cratère, les bottes dans la boue gelée, et regardait le lac verdâtre qui avait pris possession de l’excavation.
Au centre, la pointe noire de la flèche émergeait comme un doigt d’encre brisé. Une île minuscule, à peine assez grande pour qu’un homme s’y tienne debout.
Il déposa son sac à terre, sortit la plaque de cuivre qu’il avait faite graver à l’atelier de la compagnie. Un sapeur nommé Lefèvre, qui avait été ferblantier dans le civil, avait accepté de la marteler contre rémunération — deux paquets de tabac et la promesse de ne jamais poser de questions.
Émile la retourna dans ses mains. Le texte était simple, gravé au burin avec une application qui trahissait le soin d’un homme qui n’écrivait pas souvent :
**À ceux qui sont restés en dessous.** **Tous les sapeurs, toutes les armées.** **Que la terre les garde.**
Il ne savait pas si quelqu’un la lirait un jour. Mais il savait qu’il devait la poser.
Il s’accroupit au bord de l’eau, retira ses gants. L’eau était froide, presque douce — pas la morsure aigre des flaques de tir. Il plongea la plaque dans l’eau, la tint un moment, puis la laissa glisser au fond. Elle tomba en tournoyant, se posa doucement sur le sable, visible à travers un mètre d’eau limpide.
Émile resta accroupi un long moment.
Derrière lui, les bruits du secteur avaient changé. On entendait encore les coups de marteau des hommes qui consolidaient les parapets, mais plus d’artillerie. Le cessez-le-feu local s’était étendu de proche en proche, comme une onde qui se propage dans une nappe d’eau souterraine, de boyau en boyau, de tranchée en tranchée. Parfois, un officier d’état-major arrivait avec des ordres contraires, mais quelque chose avait pris — une sorte de lassitude consentante — et les ordres restaient lettre morte.
Émile se releva. Il remit ses gants, resserra son col, et fit demi-tour.
Le courrier l’attendait près de la tente de ravitaillement. Un homme du vaguemestre le héla par son nom et lui tendit un pli sale, timbré trois fois, qui sentait le tabac et le café froid.
Émile reconnut l’écriture avant même d’ouvrir l’enveloppe.
*Marguerite.*
Il s’assit sur une caisse vide, déchira le papier avec soin.
*Mon cher Émile,*
*Ne te moque pas de mon écriture. La main tremble encore car j’ai marché deux heures sous la pluie pour porter cette lettre à l’église du village, où le curé connaît un soldat qui connaît un soldat qui saura la faire passer. Il paraît que c’est ainsi que les lettres arrivent, de main en main. J’espère que la tienne t’arrivera.*
*Voici ce que je dois te dire. J’ai trouvé une chose qui ne te rendra peut-être pas heureux, mais qui doit être dite.*
*Je suis allée à l’hôpital de la Croix-Rouge de Châlons le mois dernier, pour porter des draps que les femmes du village avaient cousus. On m’a laissée entrer par la cuisine. J’ai vu les listes des blessés et des morts, clouées au mur derrière la porte, pour que les familles qui venaient puissent lire.*
*Émile, ton frère n’est pas dans la liste des disparus du ravin.*
*Je sais. Je sais ce que tu penses. Je t’ai vu revenir de Verdun sans lui, et je t’ai vu porter son képi dans ton sac pendant plus d’un an. Mais il n’est pas dans la liste des disparus. Il est dans la liste des blessés, à l’hôpital militaire de Vichy, sous le nom de Marchand, Auguste, matricule 4311, blessure par éclat à la jambe gauche, amputé, convalescent.*
*Je ne peux pas te dire si c’est une erreur. Je ne peux pas te dire si un autre Marchand, Auguste de quelque part, remplit ce lit. Mais les dates correspondent. Le mois, l’année. Et le matricule — n’est-ce pas celui de ton frère ? Ceux qui lisent les listes, ils disent que les numéros ne mentent pas.*
*Il est vivant, Émile. Ou il l’était en septembre.*
*Je te demande de ne pas jeter cette lettre. Je te demande de la lire deux fois. Et si tu dois en douter, doute. Mais ne t’interdis pas d’espérer.*
*Je t’attends au village. La maison est encore debout. Le toit a été réparé par les soldats du génie — ils ont dit que c’était pour remercier ma mère d’avoir fait la soupe. La soupe, tu te souviens. Celle que tu aimais.*
*Reviens, et nous irons ensemble à Vichy. Si c’est lui, nous le ramènerons. Si ce n’est pas lui, nous aurons fait le voyage.*
*Je t’embrasse.*
*Marguerite*
*P.S. — Le curé dit que la paix ne vient pas d’en haut, mais d’en dessous. Je ne sais pas ce que cela veut dire. Mais tu sauras, toi.*
Émile relut la lettre deux fois. Puis une troisième, les yeux s’arrêtant longuement sur le matricule.
4311.
Il ferma les yeux. Le ravin de Verdun. La nuit où Auguste avait disparu — le sol qui s’ouvre, le bruit de la terre qui avale un homme, le silence ensuite. Émile avait rampé vers le trou, avait appelé son frère jusqu’à ce que sa voix se brise. On l’avait tiré en arrière, il s’était débattu, on l’avait frappé pour le calmer.
Il avait porté le deuil pendant quatorze mois. Il avait porté le képi de son frère contre sa poitrine jusqu’à ce que le tissu se déchire.
Maintenant cette lettre.
Il la replia soigneusement et la mit dans sa poche, contre le cœur.
Il se leva et marcha vers la tente de Félix.
Félix était assis dehors, le bras droit en écharpe, une cigarette tenue dans la main gauche avec une maladresse comique. Il leva les yeux en voyant Émile approcher.
— Tu as une tête bizarre, dit Félix. Une mauvaise nouvelle, ou une bonne que tu ne sais pas comment porter ?
Émile sortit la lettre et la lui tendit.
Félix la lut lentement, plissant les yeux à la lumière basse. Il la rendit sans commentaire, tira une longue bouffée.
— Tu y crois ?
Émile regarda le sol. La terre était encore humide du dégel.
— Je ne sais pas. Je veux y croire. Et je ne veux pas que ce soit une fausse espérance qui me dévore encore une fois.
— Alors ne l’espère pas, dit Félix avec un calme étonnant. Va voir. C’est tout. Va à Vichy, trouve le lit, regarde le visage. Si c’est lui, tu sauras. Si ce n’est pas lui, tu sauras aussi. L’espérance, c’est pour ceux qui restent assis. Toi, tu marches.
Émile resta silencieux un moment.
— Et toi, ton bras ?
— Il guérira, dit Félix. Ou il ne guérira pas. Mais je ne serai plus utile pour creuser. Je pourrai t’accompagner sur une route, si tu veux de la compagnie.
Émile posa sa main sur l’épaule de Félix, brièvement.
— Merci.
Il s’éloigna, puis s’arrêta au bord du petit chemin qui menait vers les lignes anglaises. Il sortit de sa poche le portrait d’Auguste — une photographie décolorée, pliée aux quatre coins, le visage de son frère jeune et grave. Il l’avait gardée contre lui pendant dix-huit mois. Il la fixa au piquet du chemin, face visible, avec une pointe de fer.
À côté, il posa la boussole cassée — l’aiguille brisée à l’intérieur, le verre fendu — et la fixa également.
Il recula d’un pas. Le portrait d’Auguste regardait le cratère d’eau verte et la pointe noire de la flèche.
Un soldat anglais passa, s’arrêta, regarda les objets.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.
Émile se retourna. Le soldat, jeune, sale, les yeux fatigués, tenait un fusil avec une lassitude d’habitude.
— C’est mon frère, dit Émile. Il est en dessous. Et nous sommes tous en dessous.
Le soldat anglais cligna des yeux, ne comprit pas, haussa les épaules et continua son chemin.
Émile resta longtemps devant le piquet. Le jour baissait doucement, la lumière se fit dorée, puis grise, puis la nuit tomba comme un couvercle.
Il songeait aux milliers d’hommes sous ses pieds — les sapeurs, les mineurs, ceux de toutes les armées qui avaient creusé, écouté, frappé dans la terre — et peut-être, sous tout cela, d’autres plus anciens encore, ceux dont le monde avait oublié les noms. Il pensa à la promesse gravée sur la flèche. Aux paroles des anciens que son père lui avait apprises, dans la fosse du Nord, les gestes pour sentir la faille dans le charbon, le silence quand la terre écoute.
Il avait cru à une mission. On lui avait dit de détruire. Il avait scellé. On lui avait dit de creuser. Il avait fait refluer l’eau. On lui avait dit qu’il n’y avait rien, sous la terre, que des cadavres et de la boue.
Il savait désormais que ce n’était pas vrai. Il y avait autre chose. Et la lettre de Marguerite disait peut-être — pas la guerre, pas la paix, mais la continuation : il y aura toujours un monde dessous, toujours un monde dessus, toujours un frère qui attend qu’on vienne le chercher.
Il se tourna et marcha vers le village.
Derrière lui, dans la pénombre, le visage d’Auguste veillait sur l’eau sombre, et la boussole brisée offrait aux soldats de passage une phrase qu’ils ne comprendraient que plus tard, s’ils descendaient un jour.
*Nous sommes tous en dessous.*
Émile marcha jusqu’à la route, puis il enleva son casque, le tint contre sa poitrine, et laissa la nuit de Flandre lui mordre le visage. Il savait qu’il ne verrait peut-être plus jamais la flèche. Il savait qu’il ne reverrait peut-être jamais Félix. Il savait qu’Auguste n’était peut-être pas vivant, et que la lettre pouvait mentir.
Mais il marchait quand même.
Au village, une lumière brillait à une fenêtre. Il la vit de loin, petite, jaune et stable, et il sut pour qui elle était allumée.
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