La Terre Creuse des Flandres
Lire le chapitre 38: The Cessation
La fumée des fusils commençait à se dissiper au-dessus des cratères quand l’ordre arriva. Un planton essoufflé, képi de travers, tendit le papier à l’adjudant qui le lut deux fois, puis le relut une troisième, comme s’il pouvait en changer le sens à force de fixer les mots.
« Contremander toutes les opérations de mines. Cessation immédiate. »
Émile était accroupi près de la sortie du boyau, les mains noires de terre et de poudre. Il regarda l’adjudant plier le papier avec une lenteur inhabituelle, comme s’il manipulait un objet sacré. Autour d’eux, les hommes sortaient des trous d’obus, hébétés, les oreilles encore pleines du grondement qui avait cessé.
— C’est signé de qui ? demanda quelqu’un.
— Du capitaine Beaumont, répondit l’adjudant. Enfin… c’est ce que ça dit.
Émile ne dit rien. Il avait signé ce papier lui-même dans la pénombre de la cave, la main de Bryce guidant la sienne. Il avait écrit un nom qui n’était pas le sien pour arrêter des hommes qui creusaient vers la mort. Maintenant, il regardait le résultat se répandre comme une tache d’huile sur l’eau.
Dans l’heure qui suivit, les bruits changèrent. Plus de pioches contre la roche, plus de galopades dans les galeries. À la place, des voix, des toussotements, le claquement des gamelles. Les hommes se parlaient d’un boyau à l’autre, des questions sans réponse, des rumeurs qui se multipliaient comme des champignons après la pluie.
Puis vint la nouvelle officielle. Un vaguemestre la cria au fond de la tranchée, sa voix brisant un silence que personne n’avait osé remplir :
— Armistice de Noël ! Une trêve ! Officielle !
Émile resta immobile. Il regarda ses mains. Il ne savait plus si c’était la fatigue ou autre chose qui les faisait trembler.
— Marchand, viens avec moi.
C’était le sergent Chevalier, l’air aussi décontenancé que les autres. Il tenait un drapeau blanc grossièrement taillé dans un morceau de toile et un bâton de fusil.
— On y va, dit Chevalier. Sans armes. T’as compris ?
Émile se leva. Il déposa son fusil contre la paroi de terre, puis sa lame, puis son casque. Il garda ses mains vides et les montra au sergent avant de lui prendre le drapeau.
Au-dessus du parapet, le ciel avait cette couleur particulière des soirs de décembre, gris perle, lavé, presque doux. Le paysage était un chaos de boue et de débris, mais le silence était si profond qu’Émile entendait le battement de son propre sang.
Il marcha. Un pas après l’autre. Le terrain était mou, ses brodequins s’enfonçaient parfois jusqu’à la cheville. À mi-chemin entre les deux lignes, il vit une silhouette sortir des tranchées allemandes. Même allure prudente. Même drapeau blanc.
Ils se rejoignirent dans un cratère à demi éboulé, au milieu de rien.
L’homme avait les yeux bleus de Werner, mais ce n’était pas Werner. Il était plus âgé, les épaules voûtées, un visage raviné par la fatigue.
— Karl, dit-il simplement. On m’a dit que vous cherchiez quelqu’un de ce nom.
Émile hocha la tête.
— Il y a un blessé, dit Karl en désignant derrière lui d’un mouvement de menton. Un de mes hommes. Il s’est pris un éclat dans la jambe il y a deux heures. Les brancardiers n’osent pas traverser, même avec la trêve. On m’a dit que vous aviez un hôpital près du boyau D.
— Suivez-moi, dit Émile.
Karl fit un signe dans le vide. Une minute plus tard, deux autres soldats allemands sortirent de leurs tranchées, portant une civière de fortune faite d’une toile de tente et de deux mousquetons. L’homme sur la civière était jeune, très pâle, les dents serrées sur la douleur.
Émile les guida à travers le labyrinthe de trous d’obus et de fils cassés. À chaque pas, il sentait les regards des deux côtés, des centaines d’yeux qui les suivaient sans comprendre. Il ne savait pas lui-même ce qu’il faisait. Il savait seulement que la terre sous ses pieds était redevenue silencieuse, et que c’était lui qui avait rendu ce silence possible.
Ils atteignirent l’entrée du boyau D. À l’intérieur, sous une bâche tendue entre deux étais, les brancardiers avaient installé un poste de soins improvisé. Une infirmière anglaise, le visage tiré, les accueillit sans poser de questions. Elle fit signe aux Allemands de déposer leur blessé près du poêle et se mit au travail.
Karl resta un moment, les bras ballants, à regarder l’infirmière nettoyer la plaie. Il ne savait pas quoi faire maintenant que sa mission était accomplie. Émile le comprit sans qu’un mot soit échangé.
— Le feu est allumé, dit-il. Venez.
Karl le suivit. Ils s’assirent à l’écart des pelles et des croix, près d’un petit feu que quelqu’un avait allumé dans un bidon ouvert. Le bois était humide et la fumée piquait les yeux, mais la chaleur faisait du bien.
Ils restèrent longtemps sans parler. Le silence n’était pas inconfortable. C’était un silence d’après-orage, quand on vérifie que tout est encore là.
— C’est vrai, ce qu’on raconte ? demanda enfin Karl. Sur le sous-sol ?
— Quoi donc ?
— Que c’est pour ça qu’ils ont arrêté de creuser. Pas pour Noël.
Émile regarda le feu. Une bûche s’effondra dans un jaillissement d’étincelles.
— Je ne sais plus ce qui est vrai, dit-il. Je sais que j’ai vu des choses sous la terre. Des choses qui n’auraient pas dû être là. Et je sais que si on avait continué, on serait tous morts là-dessous.
Karl hocha la tête lentement. Il sortit une pipe de sa poche, la bourra distraitement, puis la remit sans l’allumer.
— Mon père était mineur, dit-il. Dans la Ruhr. Il disait toujours que la terre garde ce qu’elle ne veut pas rendre.
— Mon père aussi, dit Émile. Dans le Nord. Il disait que la mine ne pardonne pas.
Ils se regardèrent. Pour la première fois, Émile vit autre chose dans les yeux de Karl que de la méfiance ou de l’épuisement. Une reconnaissance muette, la conscience partagée d’avoir traversé quelque chose qui ne rentrait dans aucun rapport officiel.
On apporta des rations. De la soupe claire, du pain dur. Ils mangèrent sans parler, comme on accomplit un rituel. Des soldats français entraient et sortaient, jetaient un coup d’œil à Karl, puis détournaient le regard. Personne ne posa de questions.
Émile fouilla dans sa poche et trouva un morceau de papier froissé et un bout de crayon. Il les lissa sur son genou.
— Qu’est-ce que vous écrivez ? demanda Karl.
— Une lettre. Au roi des Belges.
Karl haussa un sourcil.
— Pourquoi le roi des Belges ?
— Parce qu’il est neutre. Et parce qu’il peut demander la clémence pour les prisonniers. Nous en avons gardé de côté, sous Arras. Des tiens, enfermés dans une cave. Ils doivent encore être là.
Il ne raconta pas tout. Il ne dit pas que ces deux prisonniers étaient des déserteurs qui l’avaient attaqué, qui connaissaient l’existence du grand projet de von Reitrich. Il ne dit pas qu’ils lui avaient appris l’existence d’une machine jumelle sous les Vosges.
Il écrivit. Des phrases simples, soignées, comme son frère les lui avait apprises avant de partir. Il demanda pardon pour ceux qui n’avaient pas eu le choix, et pour ceux qui n’en avaient jamais eu le droit. Il signa de son nom, le vrai cette fois.
— Vous croyez que ça servira ? demanda Karl.
— Je ne sais pas. Mais qu’est-ce que ça coûte d’essayer ?
Karl tendit la main. Émile lui donna le papier plié. Karl le glissa dans sa propre poche, à l’abri de sa vareuse.
— Si vous mourrez avant de l’envoyer, dit-il, je m’en occuperai. Et si je meurs, j’ai un camarade à Lille qui connaît un passeur.
— Vous risquez gros.
— Nous avons tous risqué gros aujourd’hui.
La nuit tombait. Quelqu’un rechaussa le feu. Des ombres passaient, s’agitaient, mais le calme demeurait. Les étoiles apparurent une à une, timidement, comme si elles aussi cherchaient à comprendre.
Émile entendit des pas derrière lui. Un grondement familier de semelles ferrées sur la terre battue. Il se retourna et le vit.
Félix sortait du poste de soins, un bras en écharpe, le visage pâle mais les yeux ouverts. Il marchait seul, volontairement, refusant l’aide d’un brancardier qui le suivait à distance.
Émile se leva. Il traversa l’espace qui les séparait sans savoir ce qu’il allait dire, et il découvrit que rien ne devait être dit. Félix s’arrêta devant lui. Il leva sa main valide et la posa sur l’épaule d’Émile, une pression légère, presque fraternelle.
— La terre est calme, dit Félix.
Émile hocha la tête. Sous leurs pieds, rien ne grondait. Plus de pioches, plus de charges, plus de galeries qui s’effondrent sur des vivants. Pour la première fois depuis des mois, il sentit le sol comme un plancher, et non comme un couvercle.
Il regarda autour de lui. Karl s’était levé et se tenait à l’écart, la pipe éteinte entre les lèvres. L’infirmière anglaise sortait du poste, les mains lavées, un sourire étrange sur son visage fatigué. Des soldats français et allemands se parlaient à voix basse, cherchant des mots communs, construisant des ponts sur les ruines.
Émile s’assit près du feu, entre Karl et Félix. Il ne dit rien. Il regarda les flammes lécher l’acier rouillé du bidon, et il sut que cette nuit-là, il n’y aurait pas de bombe sous leurs pieds. Que la terre, pour une fois, resterait muette.
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