La Toile Centenaire
Lire le chapitre 15: The Pavillon Clue
Le chantier s’étendait autour d’eux comme une cicatrice mal refermée. Les herbes folles dévoraient les rails rouillés d’une ancienne ligne de service, et l’ombre du Champ-de-Mars avalait ce qui restait des fondations de l’Exposition universelle. Camille consulta le plan que Marcel Berger avait annoté d’une écriture tremblée, puis leva les yeux vers l’entrée d’égout à demi effondrée.
« C’est là, dit-elle. Le pavillon d’alchimie se trouvait à l’angle du quai et de l’avenue de La Bourdonnais. Berger a confirmé qu’une galerie technique subsistait sous les remblais. »
Laurent s’accroupit près de la grille. Il passa deux doigts sur la serrure parcheminée de vert-de-gris — la même patine que celle de la clé d’argent qui pesait dans la poche de Camille. Rien ne cliqua. Une simple paroi de fonte, scellée depuis 1900.
« Laroche nous a volé le cadre, mais pas la position », murmura-t-il. Sa voix dérapa sur le nom, comme s’il crachait un noyau amer.
Camille déploya la carte de Berger. Le tracé bleu indiquait un boyau parallèle au lit de la Seine, interrompu par une croix rouge à mi-parcours : *accès présumé. Vérifier affaissement.* Elle glissa sa lampe torche entre les barreaux.
« Le tunnel a été condamné dans les années trente, lors de la construction du parking. Berger a écrit dans sa note que les plans de 1932 mentionnaient une cavité non desservie, peut-être un sous-sol du pavillon laissé intact. »
Laurent se redressa. Il portait une veste de lin froissée, mais son regard avait la netteté d’un homme qui avait traversé un siècle de mensonges. « Nous devons trouver l’entrée principale. Celle qu’un visiteur aurait empruntée — s’il savait où regarder. »
Ils marchèrent le long du quai, passant devant une guérite désaffectée aux vitres brisées, puis un escalier de service qui plongeait vers les berges. Camille s’arrêta. Son instinct de galeriste, habitué à débusquer les faux et les retouches, remarqua l’anomalie : un regard d’aération, posé à hauteur de poitrine, dont le cadre de brique était légèrement plus récent que ceux qui l’entouraient — mais d’une brique dont le moule ne correspondait à aucune production parisienne après 1945.
« Berger a dit que les tunnels étaient en brique ordinaire. Celle-ci est plus large. » Elle passa la clé d’argent dans l’interstice. Une résistance grasse, puis un déclic. Le regard pivota sur un axe central, dévoilant un orifice assez large pour un homme mince.
Laurent la retint par le poignet. « Je passe le premier. »
Il s’insinua dans l’ouverture, disparut deux secondes dans la pénombre, puis lui tendit la main. Camille le rejoignit dans un espace qui sentait le papier rance et la terre sèche. La lampe révéla les murs d’un cabinet haut de plafond, lambrissés de bois sombre. Des étagères vides s’alignaient, poussiéreuses, ponctuées de taches circulaires où avaient reposé des fioles.
« Le laboratoire de Laroche », souffla Laurent. Il fit un pas, puis se figea.
Dans un angle, une table chêne supportait un carnet relié de cuir grenat, fermé par une lanière de soie bleue, le même bleu que les rubans qui nouaient les carnets de la grand-mère de Camille. Une buée fine scintillait sur la couverture, comme une condensation qui n’aurait pas dû exister dans la sécheresse du sous-sol.
Camille s’approcha, ouvrit la lanière. Les premières pages étaient couvertes d’une écriture régulière, presque calligraphiée, qu’elle reconnut immédiatement — celle d’Adrienne Moreau, sa grand-mère, celle qu’elle avait passée des heures à déchiffrer dans le grenier familial.
« C’est le journal d’Adrienne. Mais pas celui que je connais. Celui-ci est plus ancien. »
Laurent lut par-dessus son épaule. La date en tête de la première page : 27 mars 1962. *J’ai vu ce que mes parents avaient tenté de cacher. Je sais maintenant que la malédiction ne s’arrêtera jamais tant que la dernière porte n’est pas fermée. Si nous avons scellé le pavillon en 1901, c’est parce que Charles n’a pas compris. Il a payé pour mon erreur.*
Camille s’arrêta. Sa gorge se serra. « Charles… Le frère de Laroche ? »
Les pages suivantes décrivaient une nuit de septembre 1901, moins d’un an après l’Exposition. Adrienne, alors âgée de seize ans, se trouvait dans le sous-sol du pavillon avec Marie-Anne et les deux frères Laroche — Charles et Louis. Louis, l’aîné, le sorcier dont les textes décrivaient le pacte. Charles, le cadet, apprenti peintre, dont la ressemblance avec Laurent troublait les lignes du journal.
*Charles a refusé. Il a brisé le sceau pendant que Louis endormait tout le monde. Il voulait peindre Marie-Anne pour la sortir du cercle, pour la libérer. Mais il a compris trop tard que le portrait de sa sœur n’était pas un sort de liberté — c’était un vice. Le visage peinte devenait un appât. Louis a lié l’image à son âme. Quand Marie-Anne est morte en 1960, j’ai su que Charles était encore vivant, quelque part, et que sa disparition avait affaibli le sort sans le rompre.*
Camille tourna les pages trop vite. Ses doigts devenaient moites. Laurent posa une main sur la sienne, doux mais ferme.
« Lentement. Chaque mot compte. »
Elle ralentit. La page du 3 avril 1962 décrivait un rituel de fermeture : *J’ai scellé la dernière porte avec le double sceau que Charles m’a donné avant de s’enfoncer dans les catacombes. Il m’a dit : “Tant que ce sceau existe, Louis ne pourra pas traverser. Mais le sceau devra être brisé par une main innocente, celle d’un sang qui n’a jamais pactisé.” Je n’ai pas compris sur le moment. Je crois maintenant que Charles parlait de ma petite-fille. Ou de celle d’après.*
Camille releva la tête. « Elle parle de moi. Elle prédisait que je serais celle qui… qui briserait le sceau ? »
Sous la dernière page, une plume à l’encre délavée, coincée entre les cahiers, révéla un feuillet de papier peint à la main. Une lettre, rédigée d’une écriture différente — celle de Charles Laroche. La datation : 12 septembre 1901.
*À celle qui lira ces mots si longtemps après :* *Mon frère Louis croyait dominer les spectres. Il a lié sa vie à celle de mon pinceau, et mon pinceau à la malédiction. Mais j’ai trouvé le défaut. Un portrait de la vérité, peint par un cœur qui n’a jamais pactisé, détruit par la flamme d’un descendant de celui qui a scellé — le sceau tombé, le nom s’efface, et l’immortalité s’échappe comme une fumée.* *Je suis le frère qu’on a effacé. Louis a peint mon nom hors de ses carnets pour m’oublier. Mais je ne suis pas mort. Je suis en dessous, dans les salles que personne n’a cartographiées. Si vous trouvez cette lettre, sachez que ma flamme attend encore celui qui portera l’eau.*
La lettre s’interrompait là. En bas du feuillet, une note plus récente, écrite d’une main tremblante, plus tardive — peut-être des années 1980 : *La flamme, c’est le tableau volé. Il faut le brûler, et seul son sang peut allumer le feu.*
Camille regarda Laurent. Les mots pesaient soudain sur elle — lourds comme des pierres tombales.
« Mon sang. C’est moi qui dois brûler La Dernière Porte. Et le tableau a déjà été volé par Laroche. »
Laurent ne dit rien. Son silence était une lame. Il se tourna vers le mur du fond du laboratoire, où un renfoncement dissimulait une seconde porte, en fonte, dont la serrure double attendait la clé d’argent et sa jumelle.
« Le pavillon est là », dit-il. « Et Laroche a déjà une longueur d’avance. »
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