La Toile Centenaire
Lire le chapitre 14: The Debt to Vasseur
Le notaire Maître Vasseur avait un bureau qui sentait la cire et le papier vieilli, une odeur que Camille associait aux églises et aux enterrements. Il trônait derrière un bureau d'acajou massif, les mains croisées sur un dossier beige. Derrière lui, une bibliothèque entière semblait dédiée à des registres poussiéreux, l'architecture administrative d'un siècle de secrets.
Elle avait pris un rendez-vous sous un faux prétexte — lecture de testament, affaire de famille. Un mensonge à moitié vrai. Elle avait glissé les deux enveloppes dans son sac, dont celle contenant la clé d'argent que Laurent lui avait confiée la veille, en la regardant droit dans les yeux. *"Si Laroche la trouve, tout est perdu. Mais si vous la perdez, vous aussi."*
— Mademoiselle Moreau, dit Vasseur en ajustant ses lunettes cerclées d'or, votre grand-mère avait pris des dispositions très… particulières.
Il ouvrit le dossier avec une lenteur calculée. Camille garda les mains à plat sur ses genoux, respirant par le nez. Elle s'était préparée à une séance administrative ennuyeuse, à peut-être une enveloppe de plus, un document notarié qu'il faudrait faire authentifier. Un jeu de piste familial, rien de plus.
— Maître Vasseur, je vous remercie de me recevoir si rapidement. Ma grand-mère…
— Suzanne Moreau. Née Suzanne Renard, 1935-2024. Je connais bien sa signature.
Il tourna une page, puis une autre. Ses doigts s'arrêtèrent sur un acte qu'elle ne pouvait pas lire. Un silence s'étira, trop long.
— Il y a une condition, dit-il enfin, relevant les yeux. Une clause que votre grand-mère a exigée, il y a quarante ans, lors de la rédaction de son testament. Une clause que je n'ai jamais comprise, jusqu'à récemment.
Camille sentit un froid lui remonter le long de la colonne vertébrale. Elle avait trop appris ces dernières semaines pour croire que cette phrase signifiait autre chose qu'une menace.
— Quelle clause ?
— Que si une descendante de la lignée Renard venait réclamer l'héritage en compagnie d'un certain… artiste, je devais refuser la remise des biens tant que cette personne n'aurait pas fourni un document prouvant la dissolution d'un contrat daté de 1900.
Le nom de Laurent n'était pas prononcé. Il n'avait pas besoin de l'être. L'air de la pièce devint soudain plus dense.
Camille força un sourire.
— Maître, je suis seule aujourd'hui. Vous voyez bien.
— Je vois, oui. Et c'est précisément ce qui m'inquiète.
Il se leva, fit le tour de son bureau, s'appuya contre le rebord de la fenêtre. Dehors, la rue de Rivoli grouillait de touristes ignorant tout des malédictions. Il ouvrit un tiroir, en sortit un boîtier de bois sombre, et le posa devant elle sans l'ouvrir.
Camille ne bougea pas. Elle connaissait ce geste. Une offre. Une demande. Un piège.
— Maître Vasseur, je ne comprends pas. Je suis venue pour des papiers.
— Des papiers, oui. Des actes de propriété, des obligations. Mais ceci n'est pas un papier.
Il ouvrit le boîtier. À l'intérieur, nichée dans du velours bleu, reposait la seconde clé d'argent — celle que Camille n'avait pas encore reçue, celle que Laurent pensait qu'elle allait obtenir ici. Le même manche ouvragé, la même patine. Deux moitiés d'un tout.
Camille ne bougea pas, mais elle sentit son pouls s'accélérer. Laurent lui avait dit de récupérer cette clé pour ouvrir la porte du pavillon alchimique. Il l'attendait dans une heure, près des anciens entrepôts du Champ-de-Mars, avec Marcel Berger.
— Je suis désolé de devoir vous informer que cette clé ne vous sera pas remise aujourd'hui, dit Vasseur avec une politesse glaciale. Ni demain, d'ailleurs.
Elle se força à garder une voix neutre.
— Pourquoi ?
— Parce qu'elle m'a été confiée par une autre famille, une famille dont le nom a été effacé des registres publics mais dont la dette demeure. Une dette qui remonte à 1900, vous comprenez ?
Camille eut envie de rire nerveusement. Parce que la coïncidence était trop parfaite, trop orchestrée — comme si quelqu'un avait disposé des pièces sur un échiquier avant même sa naissance. Elle posa ses mains sur le bureau.
— Cette dette ne me concerne pas. Ma grand-mère…
— Suzanne Renard a scellé un pacte avec cette famille. Un pacte de silence, en échange d'une protection. Vous croyz que votre grand-mère a traversé sa vie sans être protégée, mademoiselle ? Elle l'a été. Nous l'avons tous protégée.
Le mot « tous » tomba entre eux comme une pierre dans une mare. Vasseur savait. Vasseur savait tout, ou presque.
Camille recula sa chaise d'un centimètre.
— Vous parlez comme si vous connaissiez l'histoire complète.
— Je connais l'histoire de la faillite de deux maisons en 1900. Celle de mon arrière-grand-père, notaire lui aussi, qui a signé un acte qu'il n'aurait jamais dû signer, et qui a perdu son étude, sa réputation, puis sa vie. Les Renard, eux, n'ont pas perdu — ils ont gagné, en apparence. Mais ils ont gagné une malédiction.
Il se pencha, et sa voix devint plus basse, plus dure.
— Je sais qu'un homme ne vieillit pas depuis 1900 parce qu'il a été peint le visage du diable. Je sais que deux clés existent. Et je sais que si cette deuxième clé vous est remise, vous ouvrirez une porte que personne n'aurait jamais dû ouvrir.
Le silence s'installa. Camille pouvait entendre son propre sang dans ses tempes. Elle avait appris à mentir, ces dernières semaines. À paraître plus calme qu'elle ne l'était.
— Vous semblez savoir beaucoup de choses, Maître. Alors vous comprendrez pourquoi j'ai besoin de cette clé. Pour la détruire, peut-être.
Le mensonge était mince, presque transparent. Vasseur sourit — un sourire triste, fatigué, d'un homme qui avait porté trop de secrets.
— Vous êtes comme elle. Elle aurait dit exactement la même phrase, avec la même obstination.
— Comme qui ?
— Comme Marie-Anne Renard. Votre arrière-grand-mère, que je n'ai jamais connue, mais dont mon grand-père parlait rarement, toujours avec une larme au coin de l'œil. Elle avait les mêmes yeux, paraît-il. Le même esprit de contradiction. Vous êtes sa réincarnation — c'est ce que diront les gens, finalement. Le sang parle.
Le sang parle. Laurent avait dit la même chose, à Montmartre. Le sang de Marie-Anne coulait dans ses veines comme un testament involontaire, tissant des liens entre toutes ces vies brisées.
— Maître Vasseur, je suis prête à négocier. De quoi avez-vous besoin pour me remettre cette clé ?
Le sourire de Vasseur s'effaça. Pendant dix secondes, il la regarda en silence, jaugeant quelque chose en elle.
— Il faut d'abord me la rendre.
Il tendit la main au-dessus du boîtier, paume ouverte.
Camille ne comprit pas immédiatement. Puis elle comprit. Il parlait de la première clé, celle qu'elle portait dans une poche intérieure de sa veste, dissimulée sous son chemisier.
Elle garda le visage impassible.
— Je n'ai pas de clé.
— Vous en avez une, quelque part dans votre sac. Ne jouez pas avec moi, mademoiselle. Mon arrière-grand-père a ruiné sa famille pour le savant Laroche. Mon grand-père a passé sa vie à rassembler les morceaux de cette dette. Aujourd'hui, vous êtes en possession d'un objet que vous ne comprenez pas pleinement. Si vous saviez à quel point il est dangereux, vous me le donneriez vous-même.
Camille resta immobile. Le portefeuille. Le poids de la clé contre sa hanche lui parut soudain plus lourd, plus brûlant.
— Cette clé ne vous appartient pas.
— Elle n'appartient à personne. C'est le problème. C'est pour cela qu'elle doit être neutralisée, et que Laroche ne doit jamais obtenir les deux moitiés.
Il marqua une pause, et quelque chose vacilla dans sa voix. Un léger indice de supplication sous l'apparat.
— Vous avez rencontré cet homme, dit-il doucement. Laurent Renard. Lucien Renard. Peu importe son nom. Vous avez vu ce qu'il vous fait faire : il vous envoie récupérer des objets dangereux, il vous entraîne vers une porte qu'il ne peut pas ouvrir lui-même — parce que le pacte le lie, vous comprenez ? Le pacte interdit au peintre de compléter son œuvre. Mais il ne peut pas arrêter quelqu'un d'autre de la compléter à sa place.
Le sang de Camille devint froid. Vasseur poursuivait, implacable :
— Cette porte, dès qu'elle sera ouverte avec les deux clés, ne libérera pas la malédiction. Elle la complètera. Elle fera de vous la dernière œuvre de Laroche, mademoiselle Moreau, et vous deviendrez le tableau que Laurent ne pourra jamais finir.
Camille se leva, poussant la chaise en arrière. Ses jambes tremblaient, mais elle gardait le menton haut.
— Votre famille n'a pas peur de Laurent, dit-elle. Vous avez peur de Laroche. Vous voulez les deux clés pour les garder loin de lui. Mais savez-vous ce que Laurent m'a dit, Maître ? Que Laroche cherche quelqu'un pour détruire cette clé, pas pour l'utiliser. Quelqu'un de la lignée Renard.
Vasseur pâlit. Il ouvrit la bouche, puis la referma.
— Votre grand-mère… gémit-il. Suzanne a scellé le pacte pour vous protéger, pas pour vous condamner. Vous n'auriez jamais dû venir ici. Vous n'auriez jamais dû le rencontrer.
— Vous n'avez pas répondu à ma question.
— Quelle question ?
— Vous m'avez dit qu'il y avait une clause pour protéger une descendante de Marie-Anne. Une clause qui empêchait l'héritage d'être remis. Mais la clause précise — je suis sûre que vous la connaissez par cœur — précise une condition pour **vous**. Vasseur.
Il sembla se ratatiner sous son propre nom.
— La clause dit que si la descendante vient seule et vous demande la clé, vous devez refuser de la lui donner. Mais que si elle vient seule et vous demande de lui **raconter la vérité**, vous devez obéir.
Le silence qui suivit fut absolu.
Camille tendit la main.
— Alors racontez-moi la vérité, Maître Vasseur. Que s'est-il réellement passé en 1900 ? Que cache l'acte de votre arrière-grand-père ?
Vasseur ferma les yeux. Une seconde. Deux secondes. Puis il se tourna vers sa bibliothèque, prit un registre relié de cuir vert, et le déposa devant elle sans un mot.
— Je suppose que vous savez déjà que Laroche avait un frère, dit-il. Un frère jumeau, dont l'existence a été effacée par la famille elle-même, il y a plus d'un siècle. Ce frère — Charles Laroche — est mort ami, en 1900, dans un incendie au pavillon alchimique de l'Exposition universelle. Son corps n'a jamais été retrouvé.
Camille déglutit.
— Qu'est-ce que cela a à voir avec moi ?
Vasseur ouvrit le registre à une page marquée d'un ruban de soie. Le papier jauni était couvert d'une encre pâle, tachée d'eau et de temps.
— Le pacte entre les deux frères stipulait que si l'un d'entre eux mourait avant d'avoir terminé son grand œuvre, l'autre devrait accomplir sa tâche à sa place. Lucien Renard n'était pas la cible du contrat, mademoiselle. Il était sa **conséquence**. L'œuvre était le portrait de Marie-Anne. Et le peintre devait être Charles, pas Lucien. Charles est mort. Lucien en a hérité pour toujours.
Un silence.
— Et maintenant, dit-elle lentement, la porte du pavillon… la seconde clé… tout cela n'ouvre pas la porte de votre cave, n'est-ce pas ? Elle ouvre celle où Charles Laroche est enterré — ou n'est pas enterré.
Vasseur referma le registre, le visage fermé.
— Vous êtes plus intelligente que votre grand-mère ne le craignait. Et c'est exactement pour cela qu'elle vous protégeait moins qu'elle n'aurait dû.
La porte du bureau s'ouvrit derrière Camille.
Elle se retourna. Dans l'encadrement, un homme mince, les cheveux gris tirés en arrière, vêtu d'un manteau démodé, se tenait immobile. Il avait des yeux d'un noir sans reflet, et il souriait avec la patience de quelqu'un qui n'a jamais connu l'âge.
— Mademoiselle Moreau, dit-il, d'une voix sèche comme le parchemin. Quelle bonne chose que vous soyez venue seule.
Derrière elle, Vasseur fit un pas en arrière, murmura « mon Dieu », et laissa tomber le boîtier qui s'ouvrit sur le tapis.
La seconde clé glissa à terre, brillante, innocente, entre Camille et la silhouette immobile de l'alchimiste Claude Laroche.
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