La Toile Centenaire
Lire le chapitre 17: The Confession
Il poussa la porte de son atelier sans un mot, et Camille le suivit dans la pénombre chargée d’essence de térébenthine et de poussière de pigments. La lumière de fin d’après-midi filtrait à travers les grandes verrières, découpant des losanges dorés sur le plancher maculé de couleurs séchées. Il ne se retourna pas vers elle. Il marcha jusqu’à la fenêtre, les mains dans les poches, les épaules nouées comme une corde prête à céder.
Elle attendit. Elle avait appris, au fil des jours passés avec lui, que Laurent n’agissait jamais sous la contrainte. Il fallait lui laisser l’espace de peser le poids qu’il portait. Mais le poids, ce soir-là, semblait plus lourd que jamais.
« Tu aurais dû brûler cette lettre, dit-il enfin, la voix basse. Ou me laisser la brûler, moi. »
Camille s’appuya contre le chambranle. « Le papier est la seule chose que Laroche ne peut pas voler. Elle est dans ma tête maintenant. Alors parle. »
Il se retourna. Ses yeux avaient cette teinte particulière, presque grise, qu’elle ne lui avait vue que dans les moments où il faisait face à ses propres démons.
« Marie-Anne. Ta arrière-grand-mère. » Il prononça le nom lentement, comme un homme qui avale un poison et essaie de le garder. « Je l’ai aimée. »
Le silence qui suivit fut si profond que Camille entendit son propre sang battre dans ses tempes. Elle avait imaginé beaucoup de révélations possibles. Un pacte commercial. Une trahison artistique. Un secret de famille qu’il portait par loyauté. Mais cela ? Non.
« Combien de temps ? » demanda-t-elle, et sa voix lui sembla venir de loin, d’une femme qui regardait son monde basculer depuis une rive où elle ne se tenait plus.
« Tout. » Il passa une main sur son visage, comme pour en effacer une expression que Camille n’arrivait pas à déchiffrer. « Avant. Pendant. Après. Vingt ans de sa vie. Et trente ans de la mienne après sa mort, à essayer de n’aimer personne d’autre. »
Elle fit un pas dans la pièce. La colère montait, mais pas comme une vague. Comme une brume insidieuse qui s’infiltrait dans les replis de sa raison. « Et tu as gardé ça pour toi. Toutes ces années. Toutes les histoires que tu m’as racontées sur elle. L’amour qu’elle t’avait donné, selon toi. L’amour que tu me décrivais comme une amitié ancienne. »
« Je ne t’ai jamais menti. J’ai omis. C’est différent. »
« C’est la même chose, Laurent. » Sa voix monta malgré elle. « C’est exactement la même chose. »
Il la regarda, et elle vit dans ses yeux quelque chose qu’elle n’avait jamais vu auparavant : une fragilité brute, sans vernis, sans détour. « Je ne t’ai pas raconté, parce que je ne pouvais pas te regarder, toi, son arrière-petite-fille, son même regard, son même caractère, et te dire que j’avais aimé ta aïeule et que je t’avais laissée entrer dans ma vie sans jamais tout à fait arrêter de l’aimer. »
Camille s’arrêta net. La phrase flottait dans l’air entre eux, inachevée mais terrible.
« Qu’est-ce que tu dis là ? »
Il fit un pas vers elle. Un seul. Puis un autre. Sa proximité avait toujours été une chaleur, quelque chose d’agréable et de pacifique. Maintenant, elle brûlait autrement. « Je dis que lorsque je t’ai rencontrée dans cette galerie, il y a dix ans, j’ai eu le vertige. Parce que tu marchais exactement comme elle. Tu penchais la tête de la même façon quand tu regardais un tableau. Tu avais le même silence, celui que les gens confondaient avec l’absence mais qui était une présence si pleine qu’elle débordait. »
Camille recula d’un pas, mais la porte était derrière elle. « Tu me vois comme elle. »
« Non. » Il secoua la tête, et son regard était si ferme qu’il la cloua sur place. « Au début, oui. La ressemblance m’a fait passer la porte. Mais ce qui m’a fait rester, Camille, c’est ce qui n’a jamais été elle en toi. Ta volonté froide. Ta rage propre, sans mélange de regret. Marie-Anne était une femme qui portait la culpabilité comme une étole. Toi, tu la congédies comme une servante. »
Le silence tomba à nouveau. Camille sentait sa poitrine se soulever trop vite. Tout ce qu’elle croyait savoir — leur amitié, son mentorat, la douceur avec laquelle il lui apprenait les gestes du restaurateur — prenait une autre couleur, une pigmentation nouvelle qui rendait le tableau du passé méconnaissable.
« Et sa malédiction ? » demanda-t-elle, la gorge serrée. « Tu as dit qu’elle t’avait maudit. »
Laurent détourna les yeux. Et là, dans la lumière oblique qui lui barrait le visage, il eut soudain l’air de son âge réel. Si vieux. Si fatigué. Un homme qui avait traversé des siècles et n’avait appris qu’une seule leçon : aimer coûte tout.
« Jean-Baptiste. Son frère. » Il se passa la main dans les cheveux, dérangeant une mèche blanche qui retomba sur son front. « Il était comme moi. Prisonnier d’une toile trop grande. En 1888, nous cherchions une formule pour capturer la lumière du crépuscule. Il s’est avancé trop loin dans l’atelier de Charles. Il est tombé dans la cuve de pigments alchimiques. » Sa voix se cassa. « Je l’ai vu tomber. J’ai entendu son cri. Et je n’ai pas bougé. Je n’ai pas sauté. Je suis resté là, terrifié, pendant qu’il s’enfonçait. Il avait dix-sept ans. Il avait les cheveux de la couleur du cuivre, comme toi. Il avait un rire qui faisait oublier aux gens leur tristesse. Et je l’ai regardé mourir. »
Camille sentit les larmes monter, mais elle les refusa. « Pourquoi ne l’as-tu pas sauvé ? »
« Parce que la cuve brûlait. Une pourpre d’écarlate, faite d’un mélange de cinabre et de quelque chose que Charles gardait secret. Je savais qu’y toucher me volerait la peau des mains. Et moi, je me suis cru indispensable. » Il rit, un son sans joie. « Je me suis cru immortel avant de l’être. Je me suis choisi. Je n’arrête pas de me choisir, Camille. Et c’est pour cela que Marie-Anne m’a maudit. Avec ses dernières forces, quand elle a compris que sa lignée allait porter ce fardeau, elle m’a dit : J’ai aimé un homme qui se choisit toujours. Puisque c’est ainsi, tu peindras l’amour des autres sans jamais pouvoir le garder. Et moi, je vous transmettrai mon propre sang maudit, afin que tu peignes l’amour véritable et ne puisses jamais le toucher. »
La révélation frappa Camille comme une décharge électrique. Elle-même. La lignée. « Ton amour pour Marie-Anne est la raison pour laquelle le sort exige maintenant que je brûle un tableau de l’amour véritable que tu m’aideras à créer. » Sa voix se teintait d’horreur. « Elle t’a maudit pour qu’un jour tu peignes ce que tu ne pourras pas retenir. Et c’est le portrait de nous deux qu’il faudra brûler. »
Laurent ne répondit pas. Sa main retomba le long de son flanc. Et Camille comprit que, depuis le premier jour, il le savait. Il avait lu l’énigme, il avait reconstitué la mécanique, et il l’avait quand même laissée venir. Pour la peindre. Pour l’aimer. Pour la perdre.
« Pourtant, tu continues », dit-elle, à voix basse. « Tu sais que ce portrait scellera la fin. Ta fin ou celle de Laroche. Tu sais que si nous réussissons, tu perds tout ce que tu as. Et tu es quand même là. »
Il leva les yeux vers elle, et dans son regard, elle vit une profondeur qui n’appartenait qu’aux hommes qui n’avaient plus rien à perdre. « Je n’ai pas envie d’être immortel une seconde de plus, Camille. J’ai envie de peindre une fois, une seule, quelque chose que je ne pourrai pas regarder sans avoir appris à me tenir debout. Et je veux que ce soit toi qui le brûles. Pas parce que tu es la fin de quelque chose. Mais parce que tu es la seule qui pourra comprendre que c’est un commencement. »
Elle détourna le regard. Un tableau à moitié terminé reposait sur un chevalet au fond de l’atelier. Une silhouette blonde qui ressemblait à sa propre mère, morte quand elle avait six ans. Laurent peignait les morts de sa famille depuis des années, sans jamais lui en parler. Il se tenait à la lisière de rituels qu’elle ne pouvait pas nommer.
« Je ne sais pas si je te pardonnerai, dit-elle enfin. Pas pour l’amour que tu as eu pour Marie-Anne. Ça, je peux le comprendre. Mais pour le fait que tu m’as laissée croire que j’étais la première version de moi-même qu’il voyait. » Elle se retourna vers lui, et sa voix tremblait, mais pas de faiblesse. « Je ne suis pas une copie, Laurent. Ni de Marie-Anne, ni de personne. Et le jour où tu as commencé à peindre notre portrait dans ta tête, tu as dû faire un choix entre l’image d’elle et la réalité de moi. »
Il fit le pas qui le séparait encore d’elle. Il leva la main, lentement, comme pour toucher son visage, mais s’arrêta à quelques centimètres de sa joue. Un geste suspendu dans la lumière dorée.
« Le choix est fait depuis longtemps, murmura-t-il. Je fais juste un peu de mal à l’ancien moi. »
Un frisson parcourut l’échine de Camille. Il ne s’agissait plus d’énergie, mais d’une proximité dangereuse et neuve, qui exigeait une décision.
« Je voulais te montrer quelque chose, dit-elle, la voix un peu plus ferme. Charles Laroche s’est caché sous le Palais-Royal. Mais il doit y avoir une entrée autre que les rues. Les vieux plans d’Haussmann, dans les archives de l’administration, mentionnent un passage sous la colonnade des Galeries. » Elle sortit une reproduction du plan, pliée et froissée, qu’elle avait récupérée chez le notaire avant de fuir. « Si Laroche a volé La Dernière Porte, c’est pour empêcher le tableau de servir. Mais nous avons encore des toiles, des couleurs, et une intention. Et nous avons la deuxième flamme, si nous trouvons ton frère. »
Laurent prit le plan à pleines mains. Il lissa la feuille, suivit les lignes délicates. Lorsqu’il leva les yeux, une étincelle neuve y brillait, un feu de révolte plus que de résignation.
« Les archives qu’Haussmann a fait disparaître sous la ville ne sont pas mortes. Il y a des chambres entières, sous le Palais-Royal, que nul n’a ouvertes depuis 1900. » Il posa le plan sur l’établi. « Si Charles a choisi de se cacher, il a choisi un lieu qu’il connaissait comme sa propre main. Le passage n’est pas dans les plans officiels. Il est dans les mémoires de celui qui les a dessinés. »
« Et si nous n’avons pas les clés ? »
Il sourit, un sourire mince et nouveau, sans résignation. « Nous ne les avons pas. Mais la pierre, elle, a des clés. Et les pierres se souviennent, Camille. Il faut juste trouver la bonne semaine, et la bonne lumière. »
La main de Laurent glissa enfin sur la joue de Camille, un contact léger, presque imperceptible. Elle ne le repoussa pas. Mais elle sentit que le poids de la confession, au lieu de les séparer, avait rendu leur alliance plus dangereuse, plus intime, et plus terriblement réelle.
« Il est temps que je rencontre enfin mon arrière-arrière-grand-père, dit-elle. S’il existe encore. »
Laurent retira sa main. « Il existe. Le seul qui puisse mourir de vieillesse dans notre famille, c’est celui qui n’a jamais voulu survivre. »
Dehors, un sifflement traversa l’air. Le crépuscule tombait sur Paris, et quelque part, dans les entrailles de la ville, une autre porte venait peut-être de s’ouvrir.
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