La Toile Centenaire
Lire le chapitre 18: The Second Stolen Art
L’air de l’atelier sentait la térébenthine et le plomb, une odeur que Camille associait désormais à la vérité — lourde, toxique, mais impossible à ignorer. Elle poussa la porte sans frapper, encore vêtue de son manteau trempé par l’averse parisienne, et s’arrêta net.
Sur le chevalet central, une toile retournée. À terre, des éclats de cadre doré. Et sur le mur du fond, là où Laurent accrochait ses travaux en cours, un espace vide comme une dent arrachée.
« Laurent ? »
Il sortit de la réserve, les mains tachées d’ocre, le visage fermé. Il ne la regarda pas tout de suite, mais fixa l’emplacement manquant, comme si la disparition était une blessure personnelle.
« Elle est partie, dit-il. *Femme à la fenêtre*. »
Camille connaissait ce tableau. Elle l’avait vu trois jours plus tôt — une huile de soixante centimètres sur quarante, une silhouette féminine de dos, une lumière du soir qui traversait une vitre sale. Laurent l’avait peint en une nuit, sans modèle, sans esquisse préalable, comme il faisait parfois quand quelque chose le pressait de l’intérieur.
« La police ? » demanda-t-elle.
« Non. » Il s’approcha enfin, et c’est là qu’elle vit ce qu’il tenait dans sa main gauche. Une petite toile, à peine la taille d’une main ouverte, protégée par un chiffon qu’il écarta lentement.
Le portrait semblait peint à la hâte, mais chaque trait respirait une précision fiévreuse. C’était elle. Camille, le menton levé, les yeux clairs, une mèche sombre échappée de son chignon. Mais ce n’était pas le Camille qu’elle voyait dans son miroir chaque matin. Celle-là avait l’air d’avoir pleuré, et de sourire en même temps — une contradiction que seul un pinceau savait capturer.
« Ce n’est pas moi qui l’ai peint », dit Laurent.
Le silence qui suivit fut plus dense que l’air chargé de pigments.
« Qui, alors ? »
Laurent posa le petit portrait sur une table basse, avec une précaution qui ressemblait à de la peur, puis s’essuya les mains sur son tablier. « Les traces de pas dans l’atelier. Les fenêtres étaient fermées de l’intérieur. La serrure n’a pas été forcée. »
« Tu crois que c’était… ton frère ? »
Il rit sans joie. « Louis n’entre pas par effraction. Il frappe, il demande ce qu’il veut, et il le prend. » Il désigna le portrait. « Ça, c’est un message. Quelqu’un l’a peint pour prouver qu’il le pouvait. »
Camille s’approcha du petit tableau, et c’est alors qu’elle distingua, dans l’angle inférieur droit, une signature qu’elle n’avait pas remarquée d’abord. Non pas « Laurent Delacroix » ni « L. Laroche », mais un monogramme serré, deux lettres entrelacées qu’elle avait appris à reconnaître dans les archives : C. L. — Charles Laroche.
Elle recula d’un pas comme si la toile était chauffée au rouge.
« Ton autre frère. » Sa voix se cassa presque. « Charles. »
« Il n’est pas sous le Palais-Royal. » Laurent parlait lentement, comme s’il déchiffrait lui-même un texte ancien. « Pas seulement là-bas. Il est capable de se déplacer. De voir. De peindre. » Il toucha le bord du portrait, le bout des doigts hésitant. « Pendant un siècle, j’ai cru qu’il s’était caché pour fuir Louis. Mais s’il est venu ici, sous mon toit, c’est qu’il cherchait autre chose. »
« Quoi ? »
Laurent la regarda enfin, vraiment, et ce regard contenait une chose que Camille n’y avait jamais vue auparavant : la peur.
« Toi. Il t’a portée sur la toile. Pas ma mémoire de Marie-Anne. Pas un visage observé de loin. *Toi*, telle que tu es maintenant. » Il fit glisser son pouce sur la texture de la peinture, encore fraîche par endroits. « Cette huile n’a pas vingt-quatre heures. Il est venu pendant que je dormais. Il t’a regardée assez longtemps pour capturer la manière dont tu plisses les yeux quand tu te méfies. »
Camille sentit le froid courir sous sa peau. Elle tourna la tête, inspecta les coins de l’atelier, les poutres, la mezzanine où Laurent rangeait ses toiles sèches. Rien. Pas une ombre qui bougeait. Mais la sensation d’être observée la fit frissonner.
« Pourquoi voler *Femme à la fenêtre* ? demanda-t-elle. Si Charles voulait me peindre, pourquoi prendre une autre de tes toiles ? »
Laurent saisit son carnet de croquis sur l’établi et l’ouvrit à une page que Camille reconnut : le plan des passages sous le Palais-Royal, qu’ils avaient tracé la veille. Mais quelque chose avait été ajouté. Une inscription à l’encre rouge, régulière, presque calligraphique, qui n’était pas de la main de Laurent :
*« La fenêtre n’est pas une issue. L’échelle est déjà brûlée. Rejoins-moi sous la colonnade, quand la seconde cloche sonnera. Seul. »*
Camille lut et relut les mots, le cœur battant contre sa poitrine. « C’est un rendez-vous. Il veut te voir. »
« Il veut te voir », corrigea Laurent. « Je le connais. Charles ne dit jamais rien sans calculer. S’il précise "Seul", il ne veut pas de moi. Il m’a observé pendant cent ans ; s’il avait voulu me parler, il l’aurait fait depuis longtemps. » Il releva la tête, la mâchoire serrée. « C’est toi qu’il veut déranger. Pourquoi ? »
Camille réfléchit à toute vitesse, rapportant les pièces dans son esprit comme un puzzle impossible. Le tableau volé représentait une femme à une fenêtre — un seuil, une limite. Le portrait laissé en échange la montrait en larmes et en sourire à la fois. La lettre de Charles affirmait qu’il devait allumer la seconde flamme. Mais rien de tout cela n’expliquait ce vol-là, ni cette convocation.
« Si Charles a traversé Paris pour voler une de tes toiles, souffla-t-elle, ce n’est pas pour des souvenirs. C’est parce que le tableau a une fonction. » Elle claqua des doigts. « Dans la lettre de ton frère — il disait que seule une œuvre de ta main pouvait être brûlée. Mais *Femme à la fenêtre*… c’est la première toile que tu as peinte après ma visite du Louvre, non ? »
Laurent fit oui lentement.
« Alors Charles ne l’a pas volée pour la posséder. Il l’a prise pour que tu ne puisses plus la brûler. » Camille sentit l’évidence se déplier devant elle comme un éventail. « Il est en train de te désarmer. Il sait que le portrait de l’amour vrai doit être peint par toi — mais si toutes tes toiles disparaissent, il ne te reste que les nouvelles. Et les nouvelles, c’est moi. »
Le visage de Laurent se vida de toute couleur. Il se tourna vers le mur désespéré, là où *Femme à la fenêtre* avait accroché la lumière pendant trois jours, et ferma les yeux.
« Il nous pousse, dit-il enfin. Il veut que je peigne ton portrait. Pas celui de Marie-Anne. Pas une allégorie. *Ton visage, maintenant*. Et il me force en réduisant mes options. »
« Mais pourquoi ? Pourquoi toi ? Pourquoi moi ? »
Laurent rouvrit les yeux, et dans leur profondeur usée par un siècle de silence, Camille vit quelque chose — une reconnaissance, presque une résignation.
« Parce que la malédiction n’est pas seulement liée à mon sang. Elle est liée à ce que je ressens. Louis l’a toujours su. Marie-Anne l’a compris trop tard. » Il s’approcha d’elle, tendit la main comme pour toucher son visage, puis s’arrêta à quelques centimètres. « Et Charles, là-dessous, depuis des décennies, il regarde. Il écoute. Il sait que pour la première fois, je ne peins pas une fantôme. Je peins quelque chose que je crains de perdre. »
Camille ne détourna pas le regard. Mais une peur nouvelle naquit dans son ventre, distincte de la terreur physique, plus subtile : si Charles orchestré ce vol, s’il les poussait vers le même résultat, alors l’unique portrait capable de briser le sort pouvait également être celui qui la fixerait, elle, pour toujours dans l’histoire de cette famille.
Elle saisit le portrait qu’il avait laissé sur la table et le glissa dans son manteau. « Nous ne répondrons pas à sa convocation. Pas comme il le veut. »
« Mais s’il détruit toutes mes toiles ? »
« Alors nous le trouverons avant qu’il n’en ait l’occasion. » Elle décrocha le plan des passages du carnet de Laurent et le déplia sur l’établi. « Tu disais que la mémoire des pierres pouvait remplacer les clés. Montre-moi par où nous pouvons entrer sous le Palais-Royal sans rencontrer Vasseur ni tes frères. »
Laurent hésita, puis un sourire ironique traversa son visage fatigué. « Tu ressembles vraiment à l’aïeule qui t’a maudite, de temps à autre. » Il posa le doigt sur une intersection du plan. « Ma grand-mère a toujours dit que je cherchais le raccourci. Alors voilà le raccourci : il y a un ancien aqueduc, condamné en 1962, qui court sous les jardins. On y accède par la cave d’un café, rue de Valois. Si Charles s’est établi où je le crois, il passe par là. »
Camille nota l’adresse dans sa mémoire, sans l’écrire nulle part.
« Demain au lever du jour », dit-elle.
Laurent hocha la tête, puis son regard glissa vers son manteau, là où le portrait était dissimulé. « Camille. Ce tableau que Charles a laissé… il n’a pas peint une menace. Il a peint une promesse. Il sait que si nous nous rencontrons, rien ne sera plus comme avant. » Il releva les yeux. « Et il sait aussi que tu ne lui pardonneras pas ce qu’il va te dire. »
Camille serra le portrait à travers l’étoffe, la petite toile comme une pierre plate contre sa poitrine.
« Alors nous aurons deux raisons de le trouver. »
Elle sortit sans se retourner, et derrière elle, dans l’atelier muet, la peinture fraîche du portrait volé continua de sécher avec un parfum de vinaigre et de sang.
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