La Toile Centenaire
Lire le chapitre 27: The Alliance with Paul
Le quai de la gare de Lyon sentait le café brûlé et la pluie sur le béton. Camille avait couru à travers la nuit, ses poumons en feu, le téléphone de sa grand-mère toujours collé à sa main comme une relique. Le dernier message vocal tournait en boucle dans sa tête : *Les arches de la rivière. La boîte en fer. Il faut que tu trouves Paul.*
Elle avait trouvé l’adresse dans la lettre d’Édouard, cachée derrière la plinthe de l’appartement du Marais, comme si le vieux papier avait attendu cent ans pour être lu. Le nom de Paul Roussel figurait sur une boîte aux lettres rouillée dans le 5e arrondissement, au-dessus d’une boutique de framboises confites qui sentait le sucre rance et la naphtaline.
Camille sonna trois fois. Rien. Elle poussa la porte de la boutique. À l’intérieur, un vieil homme se tenait derrière le comptoir, les doigts jaunis par le tabac, les yeux d’un bleu délavé qui semblait avoir vu trop de choses qu’il aurait voulu oublier.
« Vous cherchez quelqu’un ? » demanda-t-il, la voix éraillée.
« Paul Roussel. »
L’homme la détailla. Il posa son chiffon. « Vous êtes la fille d’Irène. Vous avez ses yeux. »
Camille resta figée. « Vous connaissiez ma grand-mère ? »
« Tout Paris la connaissait. Même si elle n’y venait plus. » Paul sortit de derrière le comptoir, et c’est là que Camille le vit : le même menton fendu que Laurent, la même manière de pencher la tête, comme s’il écoutait un son que personne d’autre n’entendait. « Je suis le petit-fils d’Édouard. Je sais qui vous êtes. Je sais ce que vous cherchez. »
Il ne l’invita pas à s’asseoir. Il l’emmena dans l’arrière-boutique, un réduit encombré de cadres vides et de toiles retournées. Une seule lumière jaune tombait d’un abat-jour vert, éclairant un vieux secrétaire à cylindre dont le bois était si sombre qu’il semblait avoir bu la lumière pendant des siècles.
« Votre grand-mère venait ici chaque année, le jour de la Saint-Jean », dit Paul en s’asseyant. Il ne la regardait pas, mais un point vague entre les deux. « Elle ne disait jamais pourquoi. Elle déposait une lettre dans ce tiroir. Une lettre pour moi. Pour le fils d’Édouard. »
Camille avala sa salive. « Que contenaient les lettres ? »
« Des aveux. » Il leva enfin les yeux vers elle, et ce regard était si lourd qu’il semblait peser cent ans. « Le poison n’a jamais été accidentel, mademoiselle Moreau. Votre grand-mère le savait. Édouard a écrit une confession complète avant de mourir, et votre famille l’a gardée pour protéger Laurent. »
Camille sentit le sol vaciller. « Attendez. Ma grand-mère savait que c’était voulu ? »
« Elle savait que c’était nécessaire. » Paul sortit une enveloppe jaunie d’un tiroir secret du secrétaire. « Édouard a découvert que le pigment ne se transmettait que par le sang. Laurent ne vieillissait pas parce que le pigment le nourrissait. Pour que le cycle s’arrête, il fallait que Laurent meure ou que le pigment soit détruit dans la chambre souterraine du Pavillon. Édouard a tenté de le tuer. Il a échoué, et il a disparu par honte. Votre arrière-grand-mère a conclu le pacte avec la famille Vasseur pour que le secret reste enfoui. »
Camille recula d’un pas. Le mot *Vasseur* sonna comme un glas. « Le pacte… quel pacte ? »
« Vasseur n’est pas une personne, dit Paul. C’est une société savante. Une lignée d’alchimistes qui convoitent le pigment depuis des générations. Irène leur a promis que si quelqu’un découvrait le tableau de 1904, le détenteur de la clé d’argent les mènerait jusqu’à la chambre souterraine. » Il la dévisagea. « Vous êtes cette clé, mademoiselle Moreau. Ce n’est pas un hasard si vous l’avez trouvée. C’était votre fonction. »
Camille secoua la tête. Non. Ce n’était pas possible. Sa grand-mère l’avait aimée. Elle ne l’avait pas utilisée comme un pion. « Elle m’a laissé un message. Elle parlait d’arches. D’une boîte en fer sous les planchers. »
Paul se leva lentement. Il ouvrit un tiroir du bas du secrétaire, et en sortit une boîte en fer rouillée, grande comme un livre de messe. Il la posa devant elle. Camille reconnut la forme du conteneur que sa grand-mère décrivait.
« Votre grand-mère m’a demandé de vous donner ceci si un jour vous veniez me voir », dit Paul. « Elle savait que cela arriverait. Elle a tout arrangé il y a vingt ans, peu de temps après votre naissance. »
Camille ouvrit la boîte d’une main tremblante. À l’intérieur, une carte de Paris, ancienne, repliée, avec une ligne tracée au crayon rouge. La ligne partait du Louvre, passait sous la Seine par les égouts, et aboutissait à un point marqué *Pavillon*. Une phrase était écrite dans la marge d’une écriture fine, celle de sa grand-mère : *La clé n’ouvre que si la main est innocente. Vasseur ne l’ouvrira jamais. Trouve le passage sous les arches du Pont-Neuf avant l’aube.*
« Vasseur croit qu’il peut forcer la chambre », dit Paul. « Il ne peut pas. La serrure reconnaît le sang. Le sang de la famille Moreau. C’est le prix du pacte. »
Camille releva la tête, le souffle court. « Alors Laurent va mourir pour rien ? »
Paul la regarda avec une gravité presque tendre. « Il va mourir pour qu’il n’y ait plus jamais de sang à payer, mademoiselle Moreau. La clé d’argent, si elle est tournée par une main innocente, détruit le pigment à tout jamais. C’est ce que veut Laurent. C’est ce que votre grand-mère a préparé toute sa vie pour que vous accomplissiez. »
Camille serra la boîte en fer contre sa poitrine. Le poids de vingt ans de mensonges, de précautions, de silences s’abattit sur ses épaules. Mais sous le poids, une colère monta, claire et froide comme l’eau de la Seine. Laurent avait marché vers la mort en croyant sauver sa vie. Il ne savait pas qu’elle détenait encore le moyen de tout changer.
« Il y a un autre passage », dit-elle, la voix raffermie. « Ma grand-mère le connaissait. Vous le connaissez aussi, non ? »
Paul détourna les yeux. Long silence. Le vieux bois de la boutique craqua dans la nuit.
« Il existe une entrée côté boîte de nuit, sous la place Dauphine, dit-il enfin. Elle a été murée dans les années soixante. On peut la rouvrir par l’intérieur, mais… »
« Mais quoi ? »
« Mais pour passer, il faudra traverser le sous-sol des Archives nationales. Vasseur a fortifié tous les accès au Pavillon. Les Archives sont le seul endroit qu’il ne surveille pas, parce qu’il croit que la chambre n’y est pas reliée. »
Camille sortit son téléphone. L’écran affichait 4 h 12. L’aube se levait à 6 h 57. Elle avait moins de trois heures.
« Alors ce soir, je vais prouver qu’il a tort », dit-elle. « Laurent ne mourra pas pour rien. Pas si je peux l’en empêcher. »
Paul la regarda, et pendant une seconde, il ressembla tellement à Laurent que Camille en eut le souffle coupé. « Si vous tentez ce passage, vous risquez de vous retrouver face à lui avant l’aube. Vasseur vous attendra près de la chambre, avec le corps de Laurent comme appât. Sa seule force est de croire que vous êtes faible, émotive, brisée. »
Camille plongea la main dans la boîte en fer, et ses doigts rencontrèrent un objet froid et lourd. Elle le sortit : un revolver ancien, gravé d’une date, *1898*, et d’une initiale, *L.M.* — Louis Moreau. Son arrière-arrière-grand-père.
« Je ne suis pas brisée », dit-elle. « Je suis sa fille. »
Paul acquiesça lentement. Il ouvrit une trappe sous le tapis de l’arrière-boutique. Un escalier en colimaçon s’enfonçait dans les ténèbres, humide et froid.
« Alors suivez-moi. Le chemin sous les arches n’a pas été utilisé depuis quarante ans. Et je vous préviens : ce que vous trouverez dans la chambre du Pavillon ne ressemble à aucun tableau de votre galerie. »
Il descendit le premier. Camille le suivit dans le noir, le revolver froid dans sa poche, la carte de sa grand-mère dans sa main. Le dernier message de sa grand-mère résonna dans sa tête, et soudain, les paroles lui parurent limpides comme jamais : *Les arches ne sont pas un passage. Elles sont la clef.*
Elle ne savait pas encore à quoi cela rimait. Mais elle savait qu’elle trouverait la réponse avant l’aube, dans les profondeurs de Paris, là où le temps lui-même semblait s’être arrêté en 1904.
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