La Toile Centenaire
Lire le chapitre 26: The Bargain's Purpose
La cave sentait le moisi et le sang séché. Camille respirait par à-coups, les poignets brûlés par la corde qui les liait au radiateur rouillé. La cloche de Saint-Sulpice sonna une heure du matin. Elles avaient encore sept heures avant l’aube. Sept heures avant que Charles n’allume la seconde flamme.
Elle avait cessé de lutter. Ses épaules saignaient là où le fil de fer s’enfonçait, et elle avait accepté cette douleur comme elle acceptait sa propre colère. Laurent était parti avec Vasseur. Il avait accepté de mourir pour elle.
Pour elle.
Camille ferma les yeux et revit la scène : Laurent, le visage pâle, la main sur sa blessure à l’épaule, disant exactement ce qu’il fallait dire pour que Vasseur la relâche. Le baiser avait goûté le métal et la peur, mais il y avait autre chose. Une promesse qu’elle n’avait pas eu le temps de formuler.
Un craquement. Des pas dans l’escalier.
La porte s’ouvrit. Un homme en imperméable bleu marine, la cinquantaine, le visage ingrat de ceux qui passent inaperçus. Vasseur ne l’avait jamais présenté. Il tenait une clé banalisée, qu’il inséra dans le cadenas de ses liens.
« Le patron a dit que tu pouvais partir. »
Il ne la regardait pas. Il défit la corde, recula, attendit.
Camille frotta ses poignets. Elle ne courut pas. Elle prit le temps d’observer l’homme – sa main droite qui tremblait légèrement, la poche gauche de son imper où se dessinait la forme d’un téléphone, et surtout l’absence du tableau d’elle-même sur le mur derrière lui.
« Où l’a-t-il emmené ? » demanda-t-elle.
L’homme secoua la tête. « Sors.
— Tu travailles pour lui depuis longtemps ?
— Ça ne te regarde pas.
— Il veut que je parte, c’est ça ? » Elle se leva lentement, les jambes engourdies. « Alors je pars. Mais tu lui diras que je reviendrai.
— Il ne t’a laissée partir que parce que tu n’es pas une menace.
— C’est ce qu’il croit. »
Elle passa devant lui et monta l’escalier de ciment. La nuit de Paris la frappa. Elle était dans une impasse derrière la rue de Sévigné, une entrée de service pour d’anciennes cuisines. L’air était froid et humide. Elle n’avait pas de manteau, pas de téléphone, pas de sac. Elle avait une rage si froide qu’elle la tenait comme un bijou de famille.
Elle marcha jusqu’au boulevard Henri-IV, les bras croisés, grelottante, et trouva une brasserie ouverte. Le patron – un Marocain nommé Karim qu’elle connaissait faiblement – la laissa s’asseoir au fond, près du radiateur, sans demander de compte.
« Mon sac. Mon téléphone. Ils me les ont pris.
— Appelle d’ici, dit-il, en poussant un vieux téléphone fixe vers elle.
Elle composa le numéro par cœur. Celui de la galerie Laroche, d’abord – personne. Le portable du vieux Charles – là aussi personne. Elle n’avait pas le numéro d’Édouard.
Elle ferma les yeux et fit appel à tout ce qu’elle savait. La lettre, découverte dans l’appartement du Marais, était signée d’Édouard, mais elle était postée de Lyon. Elle était écrite sur du papier fort, du papier d’imprimerie, avec un en-tête : Imprimerie des Brotteaux, 14 rue Tête-d’Or.
Vasseur durerait une nuit à préparer l’ouverture du coffre. Mais il devait d’abord localiser le coffre – la lettre disait que seul le sang de l’alchimiste pouvait l’ouvrir. Le sang de Laurent. Vasseur devait trouver le coffre avant de l’utiliser.
Une heure, deux heures, trois heures. Camille resta dans la brasserie, à boire un café noir qui lui brûlait les lèvres, à reconstituer mentalement la maison de l’alchimiste. Elle n’en avait vu qu’une photographie dans les archives de sa grand-mère – une bâtisse étrange, mal documentée, ni château ni ferme, quelque chose du genre pavillon de chasse, pris dans la pierre de Meudon.
Meudon.
Oui. Sa grand-mère avait une photographie de Meudon, d’un pavillon que la famille Moreau avait vendu en 1920. Une pierre de taille qui portait un étrange bas-relief – un serpent qui se mordait la queue.
Le serpent. L’ouroboros.
Camille se leva si brusquement qu’elle renversa le café.
« Karim, je peux te laisser mon sac pour une heure ? Et j’ai besoin de ton scooter. »
L’homme la regarda, hésitant. Il finit par sortir un casque du placard, et posa sur le comptoir une clé qu’elle attrapa au vol.
Elle roula jusqu’à Meudon en vingt-cinq minutes. À cette heure-là, la nationale était déserte. La rue du Pavillon bordait une forêt d’arbres gonflés par l’humidité. Elle se glissa derrière un muret de pierre et coupa le moteur.
La maison existait toujours. Mais elle n’était plus abandonnée.
Des lumières électriques éclairaient les fenêtres du rez-de-chaussée. Un camion utilitaire blanc stationnait devant. Et sur le gravier de la cour, une silhouette en ciré beige discutait avec un autre homme. Camille reconnut la voix sans l’avoir jamais entendue – ce ton précis, sûr de lui, celui qui appartenait au regard qu’elle avait croisé au musée : Vasseur.
Elle se glissa plus loin, derrière un thuya, assez proche pour saisir des bribes de la conversation.
« — le pigment doit être encore actif, disait la voix dans le ciré. Les procès-verbaux de l’époque indiquent que mon arrière-grand-père n’a jamais récupéré la totalité du mélange. Il a fui avant que l’alchimiste ne scelle le reste. »
Une pause, puis la même voix reprenait :
« Si Moreau croit que je veux détruire la saleté, il se trompe. Je veux le réactiver. Tu comprends ? Mes propres toiles seraient vivantes, pendant des siècles. »
Le second homme, la silhouette plus petite, grogna quelque chose que Camille ne saisit pas.
Puis la voix, plus nette :
« Il ouvre le coffre, et je récupère le pigment avant que la réaction ne détruise Pierre. Je le laisse agoniser dans sa maison, et moi je deviens ce qu’il n’a jamais été.
Camille frissonna. Ce n’était pas un enforcer. C’était un rapace. Laurent ne lui avait rien dit de ça – parce que Laurent, lui, ne savait pas. Le serment de Vasseur était d’éliminer la menace ; sa vraie religion était l’immortalité.
Elle retourna à son scooter, le cœur cognant. Son fil de pensée se brisait – elle avait cru que le danger était clair. Détruire la peinture. Empêcher la mort de Laurent. Maintenant, elle voyait que Vasseur avait des ambitions qui dépassaient l’ouverture d’un coffre scellé. Il voulait se réapprovisionner en peinture magique pour créer sa propre dynastie de tableaux parlants.
Elle roula jusqu’au Marais sans s’arrêter, le casque à moitié posé sur la tête. L’appartement des Laroche était dans la pénombre. Elle grimpa l’escalier de service, ouvrit avec la clé de secours en laiton que Laurent avait cachée dans la gouttière, et se retrouva seule dans une pièce amèrement vide. Sur la table du salon, la lettre d’Édouard – ou de son fantôme de neveu, Paul Roussel – attendait.
Elle lut à nouveau la dernière page, là où l’encre avait été appliquée fébrilement, par une main qui renonçait :
« … Si tu trouves ce papier, prends le train de 6 h 18 à la gare de Lyon, direction Part-Dieu. C’est là que je travaille. Je ne possède plus que des regrets et du papier ramé. Mais je sais peut-être encore lire les signes que la pierre de Meudon conserve. »
Camille plia la lettre. 4 h 10. Elle avait deux heures.
Elle ouvrit le tiroir de la commode. Il y avait là deux passeports – l’un au nom de Laurent Laroche, l’autre avec une autre identité qu’il n’utilisait plus – et une liasse de billets de train roulés via un élastique. Elle n’en prit pas. Mais posa sa main une seconde sur la chemise de lin que Laurent avait portée la veille – elle n’avait pas encore été lavée, et gardait encore la trace de son odeur, un mélange de cigare sec, de térébenthine et de sueur. Elle la plaqua contre son visage, le temps d’un silence.
Puis elle la glissa dans son sac, sortit sur le palier, tourna la clé deux fois.
Dans la rue, le ciel commençait à bleuir à l’est. Elle connaissait chaque zone de ce quartier : Ici, on aurait dit qu’il n’y avait pas de temps, puisqu’il y avait trop de temps. Des églises, des toits de zinc, des stores baissés. Elle laissa passer un ivrogne qui chantonnait, et décrocha son téléphone – le vieux portable de sa grand-mère qu’elle gardait toujours en charge dans la poche interne du sac.
Elle composa le numéro de la brasserie.
« Karim. Tu m’as gardé mes affaires ?
— Oui. Ton téléphone est sur le comptoir. Et il y a un message de ta grand-mère – enfin, du numéro de ta grand-mère.
Une sueur froide roula le long de sa nuque.
— Tu l’as écouté ?
— C’est automatisé. Ça finit par « appuie sur une touche pour recevoir le message ». J’ai pas appuyé, j’ai pas de message, mais tu veux que je le lise ?
Elle resta une seconde muette.
— Non, c’est bien, dis-je doucement. Ne lis rien. Je passe le prendre dans une demi-heure.
Elle raccrocha. Elle n’avait jamais reçu de message du numéro de sa grand-mère. Irène Moreau était morte en 2019, dans l’appartement de la rue des Blancs-Manteaux, dévorée par une pneumonie. Camille avait gardé son portable dans une boîte à chaussures pleine de photos jaunies – précisément parce qu’elle n’avait jamais pris la peine de transférer la carte SIM. Un mystère de plus. Mais elle ne pouvait s’arrêter à cela maintenant. Laurent se mourait, et Vasseur le menait vers une mort qu’il déguiserait en acte de sacrifice.
Elle enfourcha le scooter. L’air sentait l’essence et le pain. Les premières boulangeries ouvraient. Elle roula vers le Marais, puis bifurqua vers la gare de Lyon en traversant la Seine par l’île Saint-Louis. Devant le grand cadran de la gare, elle gara le scooter dans le silence du matin encore gris.
Elle entra dans la brasserie. Karim lui tendit le téléphone sans lever les yeux de son journal.
Elle prit le téléphone, le retourna. Le message s’affichait, daté de la nuit même, 3 h 47. Une voix qu’elle reconnut après une seconde de retard, parce qu’elle était plus vieille que sa mémoire, plus râpeuse, plus lointaine.
C’était la voix d’Irène.
« Camille. Si tu entends ceci, n’ouvre pas la boîte en fer sous le plancher. Il y a des dessins. Il y a des choses que je n’ai pas osé dire. Le chemin de Lyon n’est pas celui que tu crois. Va vers le fleuve, et regarde les arches. »
Le message s’arrêta.
Camille resta assise, le téléphone froid dans sa paume. Sous le plancher. Des dessins. Le chemin de Lyon. Les arches du fleuve.
Tout se mettait en mouvement. Sa grand-mère avait parlé à travers la mort – ou, plus probablement, elle avait préparé un message plusieurs années en arrière, que quelqu’un – Charles, peut-être – venait de déclencher depuis la galerie.
Elle rangea le téléphone dans son sac, se leva, passa devant Karim et lui toucha l’épaule.
« Je monte dans le premier train pour Lyon. Tu me téléphones si un homme au manteau bleu vient poser des questions.
— Et qu’est-ce que je lui dis, à celui-là ?
Elle se retourna sur le seuil, une main sur la poignée.
« Dis-lui que je connais déjà les arches. »
Le petit jour se leva sur Paris. Dans sa poche, la lettre de Paul Roussel pesait moins de dix grammes, mais elle contenait la promesse d’un frère ou le piège d’un descendant. Camille coinça son casque sous son bras et marcha vers les quais, la gorge nouée, le cœur en écheveau.
Elle avait perdu Laurent une fois déjà, dans la pierre d’un tableau. Elle ne le perdrait pas deux fois.
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