La Toile Centenaire
Lire le chapitre 3: A Century in a Frame
Le marché aux puces de Saint-Ouen sentait la poussière et le vieux cuir. Camille déambulait entre les étals, ses talons claquant sur le ciment, indifférente aux appels des marchands qui lui vantaient des miroirs Empire et des horloges comtoises. Elle n'était pas venue pour le bric-à-brac. Elle était venue pour le temps.
La veille, après sa conversation avec Renard, elle avait passé la nuit à feuilleter les archives numérisées de la Bibliothèque historique. Rien. Trois cents ans d'état civil parisiens, et pas une trace de L. Renard avant une exposition collective en 2023. Comme s'il était né d'un claquement de doigts, vieux de cent ans et frais comme un matin d'avril.
Elle s'arrêta devant un stand de photographies anciennes. Le marchand, un homme aux doigts tachés de nicotine, la regarda approcher avec l'air de celui qui a tout vu et rien retenu.
— Vous cherchez quelque chose de précis, mademoiselle ?
— Les ponts. Paris, autour de 1900.
Il fouilla dans une boîte en fer blanc et en sortit une pile de tirages jaunis, les coins cornés, le papier épais comme une peau de vieillard. Il les étala sur le comptoir avec une lenteur calculée. Camille les parcourut : le pont Neuf, le pont Alexandre-III, le pont des Arts. Tous déserts, tous figés dans une lumière d'un autre âge.
Puis elle le vit.
Un tirage légèrement flou, pris depuis la rive gauche, montrant le pont des Arts dans sa pleine gloire de fer et de bois. Des promeneurs en canotier, des femmes en robes longues, un fiacre arrêté au loin. Et là, appuyé contre la rambarde, de dos, presque effacé par le soleil de l'époque : un homme en chapeau melon, veste sombre, canne à la main.
Sa silhouette.
Camille sortit son téléphone de sa poche et ouvrit la photo qu'elle avait prise de la toile de Renard, celle qu'il avait réservée pour elle. Le même dos. La même inclinaison de l'épaule gauche. La même façon de tenir la rambarde, coude légèrement fléchi, comme s'il écoutait quelqu'un lui parler à l'oreille.
— Combien ? demanda-t-elle, la voix plus rauque qu'elle ne l'aurait voulu.
Le marchand plissa les yeux sur le tirage.
— Ça ? C'est du vulgaire. Pas de monument précis. Vous êtes sûre que c'est celui-là qu'il vous faut ? J'ai le Moulin Rouge là, très beau, très demandé.
— Combien ?
Il soupira, haussa les épaules.
— Cinquante euros. Emballé, soixante.
Elle posa deux billets sur le comptoir et prit la photo sans la protéger, la serrant contre sa poitrine comme un enfant fragile.
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La galerie Vernier était fermée au public. Camille contourna le bâtiment par la ruelle étroite et frappa à la porte de service, un battant de bois vert qu'elle connaissait bien pour avoir vu les livreurs s'y engouffrer chaque semaine. Personne. Elle insista, puis appela le numéro personnel de Vernier. Trois sonneries. Quatre.
— Camille ? Je suis en train de réceptionner une livraison. C'est urgent ?
— Il faut que je vous montre quelque chose.
— Je finis dans une heure.
— Maintenant.
Un long silence, puis le déclic de la porte qui se déverrouillait.
Vernier l'attendait dans l'atelier de restauration, derrière une table jonchée d'échantillons de pigments. Il avait relevé ses manches de chemise, et ses avant-bras étaient maculés de bleu de Prusse. Il la regarda entrer, la photo de l'antiquaire entre les mains, et fronça légèrement les sourcils.
— Vous avez l'air d'avoir trouvé un trésor.
Camille posa le tirage sur la table à côté des pigments, puis ouvrit son téléphone sur la toile de Renard. Elle juxtaposa les deux images, l'une numérique, l'autre centenaire.
— Regardez.
Vernier se pencha, ses lunettes glissant sur son nez. Il passa un long moment à comparer les deux silhouettes, son expression passant de la curiosité polie à une attention plus assombrie.
— C'est un dos, dit-il finalement.
— Vous ne trouvez pas que c'est le même dos ?
— Les dos se ressemblent tous, Camille. Les épaules, une certaine largeur, une certaine façon de se tenir. C'est de l'anthropologie de comptoir.
— Et le chapeau ? La veste ?
— La mode de 1900 est la mode de 1900. Le canotier et le melon se portaient partout. N'importe quel homme de cette époque pourrait être confondu avec un autre.
Camille sentit la colère monter, à la fois froide et sèche, comme le papier ancien sous ses doigts. Elle avait passé des mois à écouter ce genre de raisonnements. Des coïncidences. Des similitudes trompeuses. Le hasard qui explique tout, pourvu qu'on ne le regarde pas trop longtemps en face.
— Ce n'est pas un hasard, dit-elle. Vous l'avez vu. Vous l'avez vu peindre cette série. Des scènes de 1900, de 1919, de 1945. Toujours des époques précises, jamais d'imaginaire pur. Il dessine ce qu'il a vu.
Vernier retira ses lunettes et les posa sur la table. Son visage, habituellement ouvert et commerçant, s'était fermé. Camille l'avait déjà vu résister à des clients, mais jamais à une question. Jamais à une preuve.
— Je connais Louis Renard depuis deux ans, dit-il lentement. Il est venu dans ma galerie avec un portfolio d'une précision absolue. J'ai fait vérifier sa biographie, comme je le fais pour tous mes artistes. Rien. Pas d'école, pas de galerie antérieure, pas d'années d'errance. Il est sorti de nulle part, et pourtant il peint comme s'il avait passé cent ans à regarder Paris changer.
— Alors vous admettez que c'est étrange.
— Je n'admettais rien. Je vous dis ce que j'observe. Et ce que j'observe, c'est un homme d'une soixantaine d'années, malgré ce que son visage suggère, qui a un talent prodigieux et une manière de décrire les quartiers anciens qui donne l'impression qu'il les a arpentés.
— Vous avez entendu ce qu'il a dit, hier. Qu'il ne me connaissait pas. Et pourtant, il m'a fait parvenir une invitation avant de connaître mon nom.
Vernier ramassa ses lunettes et les essuya machinalement avec un coin de sa manche. Il ne la regardait plus ; il regardait fixement le tirage centenaire, la silhouette au bord du pont des Arts.
— Vous savez, Camille, dans ma profession, on croise toutes sortes d'histoires. Des faux, des attributions douteuses, des artistes qui mentent sur leur passé pour vendre plus cher. Mais ce n'est pas un fraudeur. Ce n'est pas un imitateur. Et ce n'est certainement pas un homme qui vous veut du mal, sinon il ne vous aurait pas donné son adresse.
— Alors qu'est-ce qu'il me veut ?
Vernier la regarda enfin. Ses yeux clairs, d'ordinaire souriants, avaient une drôle de lueur, presque triste.
— Peut-être que ce n'est pas ce qu'il vous veut. C'est ce que vous lui rendez de ce qu'il attend. Vous avez dit qu'il vous a reconnue. Moi, j'ai passé deux ans à le fréquenter. Je n'ai jamais vu Louis Renard regarder qui que ce soit comme il vous regardait hier.
Camille resta un instant interdite, la photo de l'antiquaire froissée entre ses doigts. Elle finit par la ranger précautionneusement dans son sac, puis ramassa le tirage de la toile du pont des Arts, posé là depuis le premier jour, toujours invendu.
— Je vais y aller, dit-elle. À son atelier.
— Vous avez l'adresse ?
— Il me l'a donnée.
Vernier hocha lentement la tête, puis se rassit derrière ses pigments, les mains retrouvant leur geste quotidien, comme pour reprendre possession d'un monde qu'il comprenait. Mais avant qu'elle ne passe la porte, il la rappela.
— Camille. La photo que vous avez trouvée aujourd'hui. Le pont des Arts.
— Quoi ?
— Ce pont-là, celui du marché aux puces, il a été détruit en 1901. Quelqu'un l'a photographié avant la démolition. Peu de tirages ont survécu. Votre homme au chapeau melon, s'il s'agit bien de la même personne, il a contemplé ce pont avant qu'il ne disparaisse.
Camille sentit le froid lui parcourir la nuque, un frisson vif et net, comme un trait de pinceau sur une toile vierge.
— Et alors ?
— Alors rien. C'est un fait. Je vous le donne pour ce qu'il vaut. Vous qui aimez les preuves, vous avez une date de plus. 1901. Ajoutez-la à votre énigme : un homme qui peint des lieux disparus avant qu'ils ne disparaissent, qui vous connaît sans vous connaître, et qui n'a pas d'histoire avant deux ans.
Il se retourna vers ses échantillons, soudain absorbé par une tâche de carmin.
Camille sortit dans la ruelle. La lumière de l'après-midi tombait oblique sur les volets fermés de la galerie, et son téléphone vibra dans sa poche. Un message de Me Lambert, le notaire.
« Mademoiselle Moreau. Votre appel de ce matin m'a fait réfléchir. J'ai des documents qui pourraient vous éclairer, mais je préfère vous les remettre en main propre. Venez demain à mon étude, à quinze heures. Apportez la photographie de 1919. »
Camille relut le message trois fois, puis rangea le téléphone. La photo centenaire pesait dans son sac, contre sa hanche, un poids à la fois minuscule et démesuré.
Elle regarda la ruelle vide, puis le coin de rue, et songea que l'atelier de Renard n'était pas loin. Quelques arrêts seulement. Suffisamment proche pour qu'elle puisse y être dans dix minutes.
Suffisamment proche pour qu'elle puisse encore rebrousser chemin.
Elle rengaina son sac, ajusta sa veste, et se mit en marche dans la direction de l'atelier, la photo de 1900 serrée contre elle comme un passeport pour un siècle qui n'était plus le sien.