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La Toile Centenaire

Lire le chapitre 2: The Mysterious Debut

Le lendemain matin, Camille poussa la porte vitrée du fond de la galerie Clémenceau avec trois cafés à la main. Le vieux Vernier, le propriétaire, était déjà penché sur son comptoir couvert de paperasse. Il leva des yeux fatigués.

« Tu en as fait du bruit, hier soir », dit-il sans préambule.

Camille posa un café devant lui. « Vous avez entendu parler de ce Renard avant qu’il entre chez vous ? »

Vernier soupira, repoussa ses lunettes sur son front. Il avait la peau marbrée de taches brunes, des mains qui tremblaient un peu, et un regard qui disait qu'il avait vu suffisamment de choses étranges dans sa vie pour ne plus s'étonner de rien.

« Il m'a contacté par lettre. Recommandée, avec un cachet de Genève. » Il ouvrit un tiroir et en sortit une enveloppe beige qu'il poussa vers elle. « Garde-la. Elle explique tout — ou rien, selon comment on la lit. »

Camille prit l'enveloppe sans l'ouvrir. « Vous en avez vendu combien, de ses toiles ? »

« Quatorze en dix-huit mois. » Il marqua une pause. « Mais je les aurais toutes vendues deux fois, si j'en avais eu deux fois. Renard refuse de produire plus d'une toile par saison. Il fixe lui-même le prix — et il donne la moitié aux galeries, ce qui ne se fait plus. » Il ricana. « Il se comporte comme un artiste du dix-neuvième, celui-là. Comme s'il avait du temps devant lui. »

Camille but une gorgée de café trop chaud. Le mot « temps » lui resta en travers de la gorge.

Elle passa l'après-midi dans la réserve de la galerie, sa petite table pliante jonchée de vieux catalogues d'expositions, d'articles de presse, et de son téléphone ouvert sur la page de la BNF. Elle chercha « L. Renard » dans les fonds de bibliothèque numérisés. Rien. Elle chercha « Léandre Renard », « Lucien Renard », « Laurent Renard ». Rien dans les registres des écoles des Beaux-Arts, rien dans les archives des salons, rien dans la presse artistique. Il n'avait pas de prénom connu — juste l'initiale, comme un nom de guerre.

Elle s'enfonça ensuite dans un trou de mémoire plus obscur : le fichier des acquisitions des musées français depuis 1900. Elle parcourut des colonnes d'artistes disparus, oubliés, morts dans les tranchées ou en exil. Aucun Renard jusqu'en 1895 — un certain Georges Renard, mort à quarante ans. Rien d'autre.

À la tombée du soir, elle se rendit à l'exposition solo de Renard, dans une petite galerie blanche de la rue de Seine. Les murs étaient chargés de toiles sombres — des marines crépusculaires, des portraits de femmes en robes anciennes, des autoportraits au dos tourné. Le vernissage était calme. Une vingtaine de personnes, verre en main, circulaient avec des murmures respectueux.

Camille fit trois tours de la salle. Chaque toile était signée en plein centre du cadre, petite écriture dense, un L entrelacé. Elle s'arrêta devant un tableau du Pont des Arts en 1900, peuplé de fiacres et de passants en chapeau haut-de-forme — peinture d'une précision photographique. Sur le pont, au milieu de la foule, un homme seul en redingote, vu de dos. Le costume était exactement celui de son arrière-grand-père sur la photo de 1919.

Son cœur se serra. Quelle galerie récupérait un tableau du Pont des Arts peint en 1900, sinon quelqu'un qui l'avait vu ?

« Vous aimez ? »

La voix venait de derrière elle, douce, avec un accent français léger et une qualité un peu posée, circonspecte. Camille se retourna.

Il était là. Devant elle. Grand, mince, des épaules droites sous une veste de toile bleue. Il avait les cheveux gris, pas blancs — gris, comme on les a à soixante ans, mais son visage était plus jeune, étrangement lisse, sans rides profondes, des yeux bruns aux paupières un peu tombantes. Il se tenait les mains dans les poches, avec l'aisance calme d'un homme qui se sait regardé mais qui n'en a cure.

« C'est vous qui avez peint ça ? », demanda Camille, la voix un peu plus brusque qu'elle ne l'aurait voulu.

Il inclina légèrement la tête. « Oui. Vous êtes Camille Moreau. »

Ce n'était pas une question. Elle sentit un frisson désagréable le long de sa nuque.

« Vous me connaissez ? »

« La galerie m'a dit qu'une jeune femme avait réservé la toile du dos », dit-il. « Ils m'ont donné votre nom. » Il haussa les épaules, semblant détendre la conversation. « C'est une toile ancienne. Je ne la vends plus d'ordinaire. Mais quand ils m'ont dit que vous l'aviez remarquée, j'ai accepté de la céder. »

Camille rapprocha son regard du sien. Il tenait parfaitement le sien, sans baisser les yeux. Cherchait-elle quelque chose — une étincelle de reconnaissance, un éclat coupable ? Peut-être un pli au coin de sa bouche, un indice d'amusement secret. Rien. Il était poli, affable, calme — comme un bon acteur qui ne donne aucune prise.

« Vous êtes sur le tableau, dit-elle. L'homme de dos sur le pont, dans le costume du dix-neuvième. Vous l'avez peint d'après une photo. »

« C'est un portrait d'imagination. J'ai beaucoup travaillé sur les matériaux anciens. Des gens m'envoient des cartes postales et des photos anciennes pour que je fasse ressurgir leurs ancêtres. »

« Vous voulez dire que vous n'étiez pas là ? »

Il se tut un instant, comme si la question le surprenait. Un jeune homme en costume s'approcha alors et lui murmura quelque chose à l'oreille. Renard hocha la tête et s'excusa d'un geste sobre.

« Je reviens dans un instant. Faites-moi le plaisir de goûter le champagne, il vient de la maison Ruinart, et il est bon. »

Sur ces mots il s'éloigna, le jeune homme trottinant à sa suite. Camille resta plantée devant la toile du Pont des Arts. Le menton dans le creux de la main, elle observa le portrait de dos qui semblait la narguer. À qui appartenait cette silhouette ? Elle ressortit la photo froissée de son blazer — son arrière-grand-père Henri Moreau, prise en 1919, dans la cour de la ferme de Mayenne, une main sur l'épaule d'un cheval. Elle aligna la photo et le tableau, comparant la carrure, l'angle des épaules, la taille de la nuque sous le chapeau. C'était troublant. Toute son éducation d'archiviste lui criait de rester méthodique, de tout vérifier.

Elle se rendit au bar et servit son propre verre, décidant de rester jusqu'à la fin du vernissage, pour le revoir, lui parler plus longuement. Vingt minutes passèrent. Le succès de l'exposition grandissait — les gens se pressaient autour des toiles, discutaient en chuchotant, complotaient devant une nature morte. Camille surveillait la porte derrière le commissaire, guettant le retour de Renard.

Il revint enfin, traversant la foule avec une fluidité déconcertante pour un homme de son âge, et s'arrêta une seconde devant une petite huile représentant un atelier parisien au plafond en verrière. Il semblait l'examiner avec attention — comme s'il ne l'avait jamais vue.

Camille le rejoignit. « Vous vous décrivez ainsi ? »

Il se tourna vers elle, aussi calme qu'avant. « C'est un atelier que j'ai aimé, dit-il. Les ateliers ont une mémoire à eux. Le mur retient la lumière. Les toiles, l'odeur du térébenthine. » Il la regarda avec une intensité soudaine qui lui fit battre le cœur plus vite. « Les objets gardent les gestes. Les tableaux gardent les regards. C'est pour cela que je peins — pour ne pas laisser disparaître ce que les yeux ont vu une fois. »

Elle aurait dû lui poser la question directe — le nom Moreau, 1919, le chemin pour le joindre, ce rendez-vous possible. Mais la phrase resta coincée. Quelque chose, dans la qualité de ses yeux, dans cette façon de la regarder comme s'il connaissait déjà ce qu'elle allait dire, la mit mal à l'aise.

« Vous êtes certain de ne pas me connaître ? », finit-elle par demander.

Il sourit, d'un sourire étroit qui ne toucha pas ses yeux. « Je suis certain de ce que je vois, mademoiselle Moreau. Et pour l'instant, je vois une jeune femme qui me pose des questions qu'elle connaît déjà les réponses — mais qu'elle n'ose pas me poser. »

Il inclina la tête, se tourna pour sortir par la porte latérale, et disparut dans la nuit du jardin derrière. Camille resta seule devant la petite huile de l'atelier, une colère froide et une curiosité dévorante se disputant en elle. Elle regarda de nouveau la photo de son arrière-grand-père. Le même regard indirect, la même taille, peut-être.

La photo avait une petite date au dos, d'écriture de sa grand-mère : « Henri, dernière année. 1959. »

Il venait de mourir, il y a soixante ans. Et pourtant cet homme qu'elle venait de rencontrer, qui peignait des scènes d'il y a un siècle comme s'il les avait vécues, qui était attendu par son nom dans les cabinets d'avocats de la rive gauche, semblait trop sain, trop présent, trop humain pour être un fantôme.

Elle sortit son téléphone et composa le numéro sur la carte que Me Lambert lui avait donnée. Un répondeur — une voix d'homme, versée, distinguée : « Vous avez joint le cabinet Lambert. Veuillez laisser un message. »

Camille resta silencieuse, puis raccrocha sans parler. Et c'est en remontant la rue de Seine sous la pluie fine que la décision lui vint, nette, sans qu'elle ait besoin de la peser : elle irait à la maison du peintre. Elle frapperait à sa porte. Elle lui montrerait la photo — et près de là, elle verrait bien s'il défendait encore la coïncidence.

Le lendemain à l'aube, elle se réveilla avec une seule idée en tête, et une carte glissée sous l'oreiller.