La Toile Centenaire
Lire le chapitre 30: The Rescue
Le pavillon sentait la poussière et le métal froid. L’air était si ancien qu’il semblait épaissir chaque mouvement. Camille suivait Paul le long du mur nord, son souffle court, la lampe torche éteinte pour ne pas trahir leur présence. Au loin, derrière eux, le bourdonnement feutré de la salle des ventes — la vente aux enchères fictive organisée par Paul — servait de leurre sonore. Un faux Édouard, un vrai public, une diversion qui leur offrait peut-être vingt minutes, peut-être moins.
La porte du fond était entrebâillée. Une lumière jaune filtrant par la fente découpait le sol en une lame oblique.
Paul posa une main sur l’épaule de Camille et murmura, à peine audible : « Le garde est au sud. Vasseur est monté. C’est maintenant. »
Camille dégaina la clé forgée par Paul — l’unique clé, celle qui devait ouvrir le caveau sans sacrifice. Elle la tenait serrée comme une prière, bien qu’elle ne crût plus aux prières depuis longtemps. Son pouce glissa sur le métal. Il était encore tiède, comme s’il avait capté une chaleur fantôme. Il ne fallait pas penser aux messages anonymes. Ni au nom de l’expert du XVIIIᵉ siècle qui la harcelait dans son téléphone : « Paul est un imposteur. Le vrai Roussel est mort en 1937. »
Elle poussa la porte.
La chambre était petite, voûtée, tapissée de vieux papiers jaunis. Et là, au centre, assis sur une chaise en bois, les poignets entravés derrière le dossier par des chaînes fixées au plancher, Laurent leva la tête. Son visage portait une estafilade séchée sur la pommette, ses yeux étaient cernés, mais il la regarda avec une telle intensité que Camille cessa un instant de respirer.
« Camille. » Sa voix était rauque. « Tu ne devrais pas être là. »
« C’est ce que je me suis dit d’abord. Ensuite j’ai décidé de te sortir de là. » Elle franchit le seuil, Paul sur ses talons. « Où est Vasseur ? »
« En haut. Il prépare la salle du caveau. Il croit que tu vas arriver par les Archives. » Laurent plissa les yeux, scrutant Paul. « Qui est-ce ? »
« Paul Roussel. Un allié. » Camille n’ajouta pas le reste. Pas encore. Pas maintenant.
« Roussel ? » Laurent eut un rire court, sans joie. « Le petit-fils d’Édouard ? »
Paul hocha la tête, embarrassé. « Je connais ta situation mieux que tu ne le penses, Moreau. Et je connais ce que Vasseur prévoit pour toi. »
Laurent tenta de bouger, les chaînes grinçant. « Alors tu sais que Vasseur ne veut pas seulement récupérer le pigment. Il veut le refaire. Et pour le refaire, il lui faut du sang qui s’imprègne de la mémoire des couleurs. Du sang comme le mien. » Il marqua une pause, pesant chaque mot. « Il m’a dit qu’il allait vider mes veines dans la cuve. D’ici l’aube, la nouvelle teinture sera prête. Et avec elle, un nouveau cycle de servitude. »
Paul pâlit. Camille serra la clé plus fort. Des gouttes de transpiration glacées lui dégoulinaient dans le cou.
« Ils ne videront rien du tout », dit-elle en s’accroupissant près de Laurent. Ses doigts suivirent la chaîne, cherchant le cadenas. « Paul a fabriqué une clé. Une seule. Si on l’utilise sur tes liens, elle sera consommée. Mais elle nous laissera quelques secondes avant que Vasseur comprenne. »
Laurent baissa les yeux vers la clé dans sa main. Une ride de souci trancha son front.
« Tu comptes l’utiliser pour mes chaînes ? »
« Oui. Ensuite on sort par le passage des Archives. Paul connaît la voie. On abandonne la vente aux enchères. On disparaît. »
Laurent secoua lentement la tête. « Non. »
Camille tressaillit. « Laurent, c’est la seule option. Tu veux rester ici ? »
« Je veux savoir qui te l’a donnée, cette clé. » Sa voix était soudain plus calme, presque métallique. « Vasseur ne surveille pas seulement ce pavillon. Il surveille les artisans capables de forger une clé de substitution. Il n’en existe qu’un à Lyon, et il travaille pour lui. »
Le silence tomba comme une chape.
Camille se releva lentement, tournant la clé au creux de sa paume. Le métal léger semblait s’alourdir d’un nouveau poids.
« Paul », dit-elle sans se retourner, « où l’as-tu trouvée, exactement ? »
Derrière elle, un léger bruit de pas. Mais Paul ne répondit pas immédiatement. Un temps trop long. Un silence habité.
« Dans l’atelier de mon père », dit-il finalement, trop vite. « Il la gardait dans une boîte en fer. »
Campagne lâcha un souffle et se retourna. Paul se tenait deux mètres plus loin, la main droite glissée dans la poche de son manteau. Son visage était neutre, mais son pouce sortait et rentrait, mécaniquement, hors de l’étoffe, en cadence nerveuse.
« Le message disait que le vrai Paul Roussel est mort il y a quatre-vingts ans », dit Camille, chaque mot tombant comme une pierre. « Mais toi, tu as l’âge d’avoir un père. Un père qui a peut-être travaillé pour Vasseur avant toi. »
Paul ne nia pas. Il ne confirma pas non plus. Il fixait la clé dans la main de Camille, une lueur indéchiffrable dans l’iris.
« La clé n’est pas fausse », dit-il enfin, doucement. « Mais elle ne servira pas à t’ouvrir la porte de sortie. Vasseur m’a payé pour te conduire jusqu’ici. Mon rôle s’arrête lorsque la porte du caveau se referme derrière toi. »
Camille recula d’un pas. Sa main tomba sur la crosse du revolver à sa taille — le revolver de 1898 de sa grand-mère. Il était chargé. Elle n’avait jamais tiré de sa vie.
« Tu savais qu’il avait Laurent ici ? » Le ton monta. « Tu m’as menée droit dans son piège ? »
« Je t’ai menée jusqu’à lui », corrigea Paul, en sortant lentement les mains de ses poches. « Nuance. Tu voulais le délivrer. Il est là. Libre à toi de faire ce que tu estimes juste avec la clé. »
Il se tourna et partit d’un pas mécanique vers l’escalier de pierre menant à l’étage, sans un regard en arrière. Le grincement de ses semelles sur le gravier résonna dans la pièce comme un glas.
Camille resta figée, le revolver partiellement sorti. Puis elle l’enfonça à nouveau dans son étui.
« Laurent. » Elle tomba à genoux près de la chaise, tentant de glisser la clé dans le cadenas des liens. « Je vais t’ouvrir. Maintenant. On analysera les conséquences après. »
Laurent posa son front contre le sien. Un contact tiède, presque douloureux.
« Si tu utilises cette clé, elle est brûlée. Vasseur le sait. Si elle échoue — si la clé appartenait vraiment au faux Roussel — alors le mécanisme se retournera et scellera le cadenas pour de bon. On sera deux, dans cette cave, quand il descendra. »
Un bruit sourd au-dessus. Le grincement d’une porte en fer. Des voix.
Camille entendant la voix de Paul qui montait et s’éteignait — puis un rire de Vasseur, tonitruant, éraillé.
Elle porta la clé au cadenas. Une main tremblante. L’autre sur l’épaule de Laurent, qui ferma les yeux.
« Dis-moi juste une chose », dit-elle, la pointe de la clé s’engageant dans la serrure. « Quand tu m’as envoyé ce texto depuis ta captivité — c’était bien toi ? »
Laurent sourit faiblement, douloureusement.
« Non. »
Elle tourna la clé. Un clic sec, net, presque mélodieux. Les chaînes tombèrent.
Et dans l’écho du déclic, une autre porte, lourde celle-là, s’ouvrit en haut de l’escalier. Des pas. Deux hommes. Vasseur et Paul, côte à côte, leurs silhouettes découpées contre l’embrasure.
« Camille », dit Vasseur, ses mains croisées devant lui, calmes comme un prêtre au début de l’office, « je crois que vous m’avez apporté exactement ce dont j’avais besoin. »
La clé fumait dans sa paume : le métal, vide désormais, avait libéré le mécanisme. Le cadenas était ouvert, Laurent libre — mais la serrure de la porte du caveau, celle qui exigeait le sang innocent, celle que les Archives devaient protéger — cette serrure l’était désormais aussi.
Quelqu’un avait crié la combinaison dans le silence, et Vasseur s’avançait, souriant, entre les murs de pierre, vers la cuve vide qui attendait le sang de Laurent. Et Camille comprit soudain, avec la lucidité claire de ceux qui voient enfin l’ensemble du tableau, que la vente aux enchères fictive, le leurre du Pavillon, la clé forgée, même le faux Roussel — tout n’avait été qu’un seul et infini délai. Le vrai rideau venait de se lever.
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