La Toile Centenaire
Lire le chapitre 31: The Vault of Secrets
Laurent était libre, mais la liberté n’était qu’une illusion quand on se tenait au bord d’un gouffre. Vasseur se tenait à l’entrée de la chambre, sa silhouette découpée contre la lueur des torches, Paul à ses côtés comme un chien fidèle. Le rire de Vasseur résonna contre les pierres humides.
« Camille, Camille… tu as toujours été si prévisible. »
Elle sentit la main de Laurent se refermer sur la sienne, ferme, rassurante. Mais ses yeux restaient fixés sur le vieil homme qui avançait vers eux, ses pas lents martelant le sol comme un compte à rebours.
« Tu crois que ta petite comédie d’enchères m’aurait trompé ? » Vasseur écarta les bras, théâtral. « J’ai joué ce jeu depuis avant que tes ancêtres n’existent. Je connais chaque ruse, chaque mensonge, chaque espoir futile. »
Paul baissa les yeux, incapable de croiser le regard de Camille. Elle sentit une boule de rage se former dans sa gorge, mais Laurent la retint.
« Ne le laisse pas te provoquer. »
Vasseur s’arrêta à trois mètres d’eux, ses doigts effilés caressant le col de sa veste. « Tu vois, mon enfant, ton problème a toujours été ta foi. Tu crois à l’amour, à la rédemption, aux liens du sang. Mais tout ça n’est que de la peinture bon marché qui s’écaille à la première épreuve. »
« Et toi ? » Camille sentit sa voix trembler, mais elle refusa de reculer. « Qu’est-ce qui te reste quand tu as volé des siècles à la vie ? Des souvenirs que tu as peints toi-même pour te convaincre que tu comptes encore ? »
Le visage de Vasseur se crispa. Un muscle tressauta sous son œil gauche. Pendant un instant, sa façade patricienne se fissura, laissant entrevoir quelque chose de plus ancien, de plus sombre.
« Tu parles de vol », murmura-t-il. « Tu ne sais rien du prix que j’ai payé. Rien du sacrifice que ta propre famille a accepté, génération après génération, pour que je reste ce que je suis. »
Camille sentit le sol se dérober sous ses pieds. « Que veux-tu dire ? »
« Ton arrière-grand-mère avait compris. Elle était prête à tout, comme toi. Mais elle a choisi la sécurité d’une vie ordinaire plutôt que l’immortalité de l’art. » Vasseur esquissa un sourire froid. « Elle a signé pour te protéger. Pour te garder en vie. Et ce contrat, ma chère, court toujours. »
Laurent serra sa main plus fort. « C’est un menteur. Il manipule la vérité comme il manipule la peinture. »
« Ah, le jeune peintre parle enfin ! » Vasseur se tourna vers lui avec mépris. « Dis-moi, Laurent, tu crois vraiment que ton amour pour cette femme suffira à briser un pacte vieux de cent ans ? Tu crois que ton talent peut racheter le sang qu’elle porte dans ses veines ? »
« Je crois que vous avez peur. » Laurent avança d’un pas, plaçant son corps entre Camille et Vasseur. « Vous avez peur que le seul homme qui ait jamais survécu à votre jeu lui montre qu’il existe une autre issue. »
Paul bougea, un mouvement furtif vers sa ceinture. Camille le vit. Sa main glissa vers le revolver à sa hanche, mais avant qu’elle puisse l’atteindre, Paul fut sur eux.
La bagarre éclata comme un orage. Laurent se jeta sur Paul, les deux hommes roulant au sol dans un enchevêtrement de membres et de jurons. Vasseur recula, un sourire aux lèvres, regardant la scène comme un critique d’art observant une œuvre ratée.
« Arrêtez-vous ! » Camille hurla, mais personne ne l’écouta. Paul avait une longueur d’avance sur Laurent, plus âgé, plus expérimenté dans les combats de ruelle. Bientôt, Laurent fut cloué au sol, le bras tordu dans le dos.
Vasseur s’approcha d’elle, lentement, savourant chaque pas.
« Le tableau est presque terminé, Camille. Regarde-le : un homme que tu aimes, vaincu par la force que j’ai cultivée pendant cinq siècles. Ta famille, entraînée dans une ronde de mensonges. Et toi, seule, avec un revolver que tu n’auras pas le courage d’utiliser. »
Sa main se tendit vers elle. Camille recula, heurtant le mur froid.
« Tu as raison », dit-elle. Sa voix était calme, presque trop calme. « Je n’ai jamais voulu te tuer. »
Elle plongea sa main dans sa poche, sentant le contact froid du métal. Le coupe-papier antique qu’elle avait prélevé sur le bureau de Paul avant qu’ils quittent Lyon. Un geste d’instinct, un pari insensé.
« Mais je ne suis pas comme ma famille. »
D’un mouvement brusque, elle se jeta en avant. Vasseur ne s’y attendait pas. Ses yeux s’écarquillèrent un quart de seconde trop tard, alors que la lame dorée s’enfonçait dans son flanc.
Il ne cria pas. Il n’émit qu’un petit bruit, presque surpris, comme si la douleur était une sensation qu’il avait fini par goûter comme une curiosité nouvelle.
« Tu… » Son souffle se raccourcit. « Espèce de petite… »
Camille lâcha le manche, reculant en chancelant. Laurent avait profité de la distraction pour se dégager de Paul, qui restait pétrifié, regardant son maître plié en deux.
Vasseur tombait à genoux, une main pressée contre sa blessure d’où coulait un sang noir et épais, presque visqueux. Son visage se convulsait, et pour la première fois, Camille le vit vieillir. Les rides apparurent comme par enchantement, les cheveux blanchirent par plaques.
« Tu crois… que c’est fini ? » Haleta-t-il, un rire sinistre s’échappant de sa gorge. « Tu crois qu’une simple piqûre peut arrêter ce que j’ai mis des siècles à bâtir ? »
Il leva les yeux vers Laurent, et quelque chose changea dans son expression. Une compréhension terrible, un savoir ancien.
« Le seul moyen », souffla-t-il, chaque mot arraché avec effort, « le seul moyen de briser la malédiction, c’est que ta bien-aimée tombe réellement et sincèrement amoureuse de toi. » Son rire devint un râle. « Et qu’elle choisisse volontairement de rester à tes côtés pour l’éternité. »
Laurent s’immobilisa. Camille sentit une main glacée se refermer sur son cœur.
« Ce n’est pas vrai », dit-il.
« Vas-y, dis-toi ça. » Vasseur cracha une goutte de sang. « Mais regarde-la. Vraiment. Cette femme qui préfère ses listes, ses archives, ses plans méticuleux. Une femme qui a si peur de perdre le contrôle qu’elle ne s’est jamais laissé aimer passionnément. » Ses yeux se plantèrent dans ceux de Camille tandis qu’il glissait davantage vers le sol. « Tu lui as offert la possibilité d’une vie éternelle de bonheur, et tu vois peur dans ses yeux. J’ai remporté ce pacte il y a cent ans, et je le remporterai encore. »
Paul bougea enfin, s’agenouillant près de son maître. Mais Vasseur le repoussa d’un geste faible.
« Tu n’as pas gagné », murmura Camille, sa voix ne tremblant presque plus.
« La chambre forte », haleta Vasseur, le regard tourné vers le mur derrière eux. « Elle est ouverte maintenant. Le pigment t’attend, Camille. Mais tu ne pourras jamais l’utiliser. Tu ne pourras jamais faire le choix que ton cœur refuse de faire. Car pour rompre le pacte, il faut plus qu’un coup de coupe-papier. Il faut un amour assez pur pour défier la mort elle-même, et tu es trop brisée pour aimer ainsi. »
Il retomba, inanimé, les yeux mi-clos sur un triomphe glacé.
Le silence tomba. Le sang de Vasseur formait une flaque sombre sur la pierre, dessinant une carte involontaire vers la trappe scellée que Camille apercevait maintenant, entrouverte sur une noirceur millénaire.
« Camille », murmura Laurent, sa voix fragile comme du verre, « il ment. Pour toi et moi, pour nous garder ici. »
Mais quelque chose dans le regard de Camille lui disait que Vasseur, dans son agonie, avait peut-être, pour une fois, dit la vérité.
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