La Toile Centenaire
Lire le chapitre 32: The Pyre of Love
La fumée commençait à lécher le plafond de la chambre quand Camille comprit que Vasseur n’était pas mort.
Il gisait dans une mare de sang, la lettre d’argent encore plantée dans son épaule, mais ses lèvres remuaient. Un murmure. Une incantation. Et les tapisseries séculaires du Pavillon prirent feu comme du papier de riz.
— Laurent ! cria-t-elle.
Il était déjà debout, le visage barré de suie, les yeux fixés sur l’ouverture béante du coffre derrière le corps de Vasseur. Le caveau. Ouvert. Enfin.
— La clé d’argent, dit-il. Ta grand-mère l’a cachée dans le cadre du portrait, souviens-toi.
Camille tira le collier de sous sa chemise. Une petite clé en argent ouvragé, celle-là même que la vieille femme lui avait offerte le jour de ses dix-huit ans, en lui glissant à l’oreille : *« Elle n’ouvre aucune porte, mais elle ouvre tous les temps. »*
Les flammes crépitaient comme des applaudissements furieux.
Elle bondit par-dessus le corps de Vasseur. Son pied glissa dans le sang, elle tomba à genoux devant le coffre. La serrure était massive, un dragon de bronze aux yeux d’émeraude. Elle y enfonça la clé.
Un déclic. Un souffle. Le caveau s’ouvrit.
L’intérieur était tapissé de velours noir, et au centre, posé sur un socle de marbre, un petit flacon de cristal contenait une poudre iridescente qui sembla respirer. Le pigment original. La couleur du temps.
Derrière elle, Laurent décrochait le portrait qu’il avait peint d’elle la semaine précédente, celui qu’elle avait cru être une ébauche, une galanterie d’amoureux transi. Elle savait maintenant qu’il était la toile de fond de tout le sortilège.
— Là, dit-il en posant le tableau sur une table de chêne, le visage éclairé par les flammes qui gagnaient les poutres.
Vasseur rouvrit un œil.
— Vous ne… réussirez pas… On ne brûle pas l’amour, on le nourrit.
Il tenta de se relever. Paul, qui était resté figé contre le mur, fit un pas vers lui, indécis. Camille ne lui accorda pas un regard. Elle déboucha le flacon, versa la poudre dans sa paume. Elle était chaude comme une veine.
— Le portrait, dit-elle en rejoignant Laurent. Il faut que le pigment touche la peinture et la flamme en même temps.
Il hocha la tête. Ses doigts tremblaient. Il saisit sa main pigmentée, la pressa contre la toile, à l’endroit même où il avait peint son visage. La peinture sembla s’éveiller, onduler comme de l’eau. Un courant électrique remonta le bras de Camille, s’enroula autour de son cœur.
— Je t’aime, souffla Laurent.
Elle ouvrit la bouche pour répondre. Les mots étaient là, brûlants, mais une vieille peur — celle que sa grand-mère lui avait inoculée comme un venin — la retint.
Était-ce l’amour vrai ? L’amour qui dure, qui choisit, qui s’ancre ?
Ou seulement le vertige de la survie ?
Vasseur poussa un cri rauque. Il avait réussi à se relever, la lettre d’argent toujours plantée dans l’épaule, le bras droit pendant comme une aile brisée. De sa main gauche, il porta un briquet ancien à une fine traînée de poudre qu’il avait répandue avant de tomber.
— Puisqu’il faut un incendie, dit-il avec une grimace triomphante, faisons du bûcher un autel.
Une ligne de feu courut le long du sol, dessinant un cercle autour de la table. Les flammes montèrent en tornade, muraille vivante, coupant la fuite. L’air devint irrespirable. Laurent protégea le tableau de son corps.
— Le feu doit toucher la toile, dit-il. Avant qu’il ne nous dévore.
Camille saisit un chandelier tombé au sol, sa bougie encore allumée. Elle leva la flamme au-dessus du tableau.
Une seconde. Une éternité.
Le regard de Laurent dans le sien, orange et bleu, reflet des flammes et de quelque chose de plus ancien. Elle sentit la poudre pulser dans sa paume encore collée à la toile.
— Si tu meurs, dit-elle d’une voix rauque, je ne te suivrai pas dans l’autre monde. Je te tuerai moi-même.
Il sourit.
— Voilà mes mots de mariage.
Elle approcha la flamme.
La toile explosa en un feu blanc et doré, un phénix de lumière qui engloutit les ombres. Camille fut projetée en arrière, roula au sol, sentit ses cheveux grésiller. Le tableau brûla — le visage qu’il avait peint d’elle se tordit, s’ouvrit, et de sa surface monta un cri qui n’était pas d’elle, mais de lui, de Laurent, de chaque peintre qui avait lié sa vie à cette couleur maudite.
Les murs du Pavillon oscillèrent. Les poutres craquèrent. Au centre du cercle de feu, Vasseur hurla — un hurlement de délivrance et de damnation — et Camille vit son corps se plier, se dessécher, se dévorer lui-même en accéléré, comme si cent ans le rattrapaient en une seule inspiration. Il tomba en poussière blonde. Le vent de l’incendie dispersa sa colère dans les airs.
Paul s’évanouit contre un pilier fumant.
— Laurent ! cria Camille.
Il était debout, à peine debout, la main brûlée mais le visage intact, étrangement calme. Le tableau n’était plus que cendre sur le sol. Il regarda ses mains, les retourna.
— Je sens… le temps, murmura-t-il. Je le sens passer.
Camille s’approcha, saisit sa main brûlée, la serra.
— Ça veut dire ?
— Ça veut dire que le sortilège est rompu. Et que la poussière de ta grand-mère a tenu parole.
Il sourit, mais son sourire trembla, et soudain il se plia en deux, les mains crispées sur sa poitrine. Ses cheveux noirs commencèrent à grisonner aux pointes.
— Laurent ?
Il releva la tête. Ses yeux verts croisèrent les siens, avec une terreur ancienne, une compréhension terrible.
— Camille. Je crois que le temps me rattrape.
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