La Toile Centenaire
Lire le chapitre 35: The New Painting
La lumière du matin tombait en biais sur les murs blancs, encore vierges. Camille tenait le pot de peinture contre sa hanche comme on tient un enfant, et elle respirait l’odeur de la colle fraîche, du bois neuf, de la poussière de plâtre. La petite galerie sentait l’avenir.
— Tu es sûr que c’est assez grand ? demanda Laurent derrière elle.
Elle se retourna. Il se tenait dans l’embrasure de la porte vitrée, les mains dans les poches de son pantalon taché de peinture, les cheveux en bataille. Il avait l’air ridiculement jeune, ridiculement vivant, et elle dut détourner le regard pour ne pas sourire bêtement.
— Pour un premier espace, c’est parfait, dit-elle en posant le pot. On n’a pas besoin d’un palais. On a besoin de lumière.
Il entra, fit quelques pas sur le parquet qui craquait, et s’arrêta devant le mur du fond. Celui où elle avait prévu d’accrocher sa première œuvre. Il leva la main, la posa à plat sur la surface blanche.
— C’est ici que tu veux que je peigne ?
— Ce n’est pas ici que *je* veux que tu peignes. C’est ici que tu voudras peindre.
Il se tourna vers elle. Ses yeux étaient plus clairs que dans ses souvenirs — ou peut-être était-ce simplement qu’elle les voyait enfin, sans la brume des siècles entre eux. Il n’avait plus cette distance, cette réserve. Il la regardait comme on regarde une évidence.
— Je veux te peindre, dit-il doucement. Pas une allégorie. Pas une allégorie. Pas un portrait chargé. Toi, là, maintenant, avec cette lumière.
Elle sentit ses joues s’échauffer.
— Tu as déjà fait ça, dit-elle. Et ce n’est pas fini joliment.
— Ce n’était pas pareil. Et tu le sais.
Il fit un pas. Puis un autre. Il s’arrêta à moins d’un mètre d’elle.
— La dernière fois que j’ai peint ton visage, j’ai mis un siècle sur tes épaules avant même que tu naisses. Cette fois, je veux te peindre pour te garder près de moi, pas pour te survivre.
Elle leva les yeux vers lui. Il ne mentait pas. Elle avait appris à lire les mensonges dans les regards, pendant des années de transactions prudentes et de sourires commerciaux. Il n’y avait rien de cela chez lui. Juste une franchise nue qui la désarmait.
— Je ne sais pas poser, dit-elle.
— Tu n’auras pas à poser. Tu travailleras. Je te regarderai travailler. Et je peindrai ce que je vois.
La matinée passa dans un ballet d’emballages déchirés et de décisions: où mettre le comptoir, comment disposer les cimaises, quelle couleur pour la devanture. Camille dénicha chez un brocanteur du Marais une vieille enseigne en fer forgé, aux lettres fatiguées : *Galerie M.* Elle la fixa au-dessus de la porte avec des vis neuves, pendant que Laurent tenait l’échelle.
— M pour Moreau, dit-il.
— M pour nous deux.
Il rit. C’était un rire rapide, réel, sans prolongement. Elle ne pensa pas à la première fois qu’elle l’avait entendu rire — parce qu’elle ne s’en souvenait pas vraiment. Elle pensa au fait qu’il riait, là, maintenant, debout dans une rue de Paris, vieillissant à un rythme normal, comme tout le monde.
Elle voulait le lui dire. Elle avait envie de le prendre par le col et de lui dire: *je t’aime, je suis prête, restons ensemble, toujours.* Mais chaque fois qu’elle ouvrait la bouche, les mots restaient suspendus, comme l’encre sur le pinceau d’un calligraphe hésitant. Elle n’avait pas pu le dire avant d’allumer la toile. Elle ne savait toujours pas pourquoi.
— Ça va ? demanda Laurent, perché sur l’échelle, le tournevis en main.
— Oui. Juste un moment de vertige.
— C’est le café. Tu l’as bu trop vite.
Elle sourit. C’était le café. C’était aussi autre chose.
Les nouvelles arrivèrent par le journal, le troisième jour. Un entrefilet en page intérieure, coincé entre une publicité pour des vins et un avis de décès. Laurent le lut à haute voix dans la petite cuisine de l’appartement — le sien, celui qu’elle avait gardé pendant toutes ces semaines, et qui commençait à sentir l’homme vivant: huile de lin, savon, pain grillé.
— « L’incendie du Pavillon de la rue des Ciseaux a été officiellement classé comme accidentel. Les investigations n’ont révélé aucune trace d’infraction, et le corps retrouvé sur les lieux — celui de Monsieur Adrien Vasseur, collectionneur et antiquaire — a été identifié grâce aux dossiers dentaires. Les causes du sinistre restent inexpliquées, mais l’hypothèse d’un défaut électrique est privilégiée. »
Il baissa le journal et la regarda.
— Défaut électrique.
— Les bâtiments de cet âge ont des câblages douteux, dit-elle.
— Ce bâtiment avait un câblage parfaitement moderne.
— Les journalistes ne vérifient pas toujours.
Il plia le journal et le posa sur la table.
— Vasseur est mort officiellement. Enfin. Et personne ne remontera jusqu’à toi. Mais ça ne me plaît pas, Camille. Ça ne me plaît pas qu’on enterre tout ça sous une couche de couleur.
Elle s’assit en face de lui. Le soleil de midi sculptait des ombres nettes sur la table. Elle prit sa main sans réfléchir — c’était nouveau chez elle, ce geste — et la serra.
— Les gens ont besoin d’une histoire simple. Un accident, un mort, la fin. S’ils découvraient la vérité, ils ne pourraient pas la porter. Et nous ? Nous préférons être libres et discrets que célèbres et empêtrés.
— Nous ? demanda-t-il.
Elle marqua un temps. Le cafetier grinça en arrière-plan. Elle le regarda dans les yeux.
— Oui. Nous.
Il ne sourit pas. Il ne dit rien. Il baissa simplement les yeux sur leurs mains jointes et resta ainsi. Et pour la première fois depuis des jours, Camille sentit un poids se desserrer entre elle et la chose qu’elle ne disait pas. Pas entièrement, pas définitivement. Mais un peu.
L’après-midi même, Laurent installa son chevalet dans la galerie. Ce n’était pas un grand chevalet de maître, mais un modèle simple en bois de hêtre, pliable, mobile. Il dut battre trois fois la toile sur le châssis avant qu’elle soit assez tendue à son goût. Le lin sentait le miel et la craie.
— Assieds-toi au fond, dit-il. Près de la fenêtre. Travaille. Oublie-moi.
— Facile à dire.
— Essaie.
Elle s’installa au bureau qu’elle venait de monter — un plateau d’acier sur des tréteaux, aussi fonctionnel qu’impersonnel. Elle étala ses fiches, ses contacts, les catalogues des artistes qu’elle souhaitait exposer dans les mois à venir. Les noms lui glissaient d’abord entre les doigts. Elle levait la tête toutes les trente secondes, et chaque fois, elle voyait Laurent la regarder — non, pas la regarder: la *considérer*, du bout des yeux, comme on mesure une lumière.
— Arrête de me regarder, dit-elle.
— Je suis peintre. C’est mon travail de regarder.
— Tu ne pourrais pas travailler sur une nature morte ? Il y a des pommes dans le marché, en bas.
— Les pommes ne me parlent pas.
Elle rougit encore. Elle se força à baisser les yeux sur ses papiers. Une liste de petites galeries à contacter, des fournisseurs de châssis, un transporteur pour les œuvres entrantes. Elle commença à annoter, d’une écriture serrée, efficace.
Les minutes s’écoulèrent. Le calme s’installa. Les bruits de la rue montaient: une voiture qui klaxonnait, des éclats de voix, un chien qui aboyait. La lumière migra lentement le long du mur de l’ouest.
Quand elle leva les yeux pour la première fois depuis un long moment, Laurent avait les vêtements couverts de taches minuscules: ocre, bleu de Prusse, noir de vigne. Son pinceau bougeait avec une économie qui confinait à la nonchalance. L’image sur la toile n’était qu’une ébauche — mais déjà, il y avait quelque chose.
— Qu’est-ce que tu peins exactement ? demanda-t-elle.
— La lumière qui dessine tes épaules quand tu te penches en avant. Le pli de ta nuque quand tu lis tes fiches. La façon dont tu tiens ton stylo comme une épée.
— Tu peins des clichés.
— Je peins des faits.
Elle grimaça, mais elle ne bougea pas. Elle resta penchée sur sa pile de lettres, consciente soudain de sa propre posture, de la façon dont le col de sa chemise retombait, de la manière dont ses cheveux lui masquaient le profil. Elle se surprit à garder la pose.
La séance se poursuivit jusqu’au soir, jusqu’à ce que la lumière s’éteigne et qu’ils doivent allumer les lampes. Laurent lava ses pinceaux dans un bocal d’essence, hochant la tête avec une satisfaction tranquille.
— C’est bien, dit-elle en s’approchant du chevalet.
— N’y touche pas.
— Je ne touche pas. Je regarde.
Il s’effaça pour la laisser passer. Sur la toile, une femme était penchée sur une table, une femme qui ressemblait à Camille et qui pourtant n’était pas tout à fait elle — parce que Laurent avait peint plus que son visage. Il avait peint son attention. Il avait peint le mouvement de sa pensée. Et au bord de sa bouche, il avait laissé une trace de gouache blanche, presque imperceptible, comme un souffle retenu.
— Elle ne finit jamais ses phrases, dit-il.
Camille le regarda.
— Comment le sais-tu ?
— Je t’écoute depuis des semaines. Tu t’arrêtes toujours juste avant le mot important.
Elle aurait voulu protester. Elle aurait voulu trouver une réplique cinglante, un détour pour échapper à cette lucidité qui la mettait à nu. Mais c’était elle, sur la toile, et elle ne pouvait pas se quitter des yeux.
— C’est magnifique, dit-elle enfin, la voix rauque.
— Elle n’est pas finie.
— Est-ce qu’elle le sera un jour ?
Il sourit — un demi-sourire, intime, entendu.
— Je l’espère.
Il posa son pinceau, essuya ses mains sur un chiffon, puis s’approcha. Il ne la prit pas dans ses bras. Il se tint simplement près d’elle, épaule contre épaule, devant cette première œuvre d’une vie nouvelle.
Ils restèrent ainsi, silencieux, jusqu’à ce que la nuit tombe complètement. La ville brillait derrière la vitrine. Le parquet sentait la cire et la peinture fraîche. Et Camille, pour la première fois de toute sa vie, n’avait nulle part où être ailleurs.
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