La Toile Centenaire
Lire le chapitre 38: The Immortal Love
L’aube trouve la rue de la Roquette encore endormie, ses volets clos comme des paupières. Camille est déjà debout, un bol de café entre les mains, quand la lumière oblique traverse la vitre de l’atelier et se pose sur la toile en cours. Laurent dort encore, roulé dans le drap comme un naufragé sur une grève improbable, son souffle régulier comme une marée. Un an. Une révolution complète du calendrier, et pourtant le monde tient, ou plutôt, tient mieux qu’avant.
Elle pose le café et traverse l’atelier pieds nus, les lattes de chêne tièdes sous ses pas. La toile sur chevalet la regarde – c’est elle, encore, mais pas la même. La première esquisse après la fin de la malédiction était un portrait d’elle, un peu tremblée, comme s’il réapprenait à peindre avec des mains mortelles. Aujourd’hui, ses mains dessinent une autre version d’elle : celle qui sourit sans calcul, celle qui a cessé de regarder les horloges en coin.
Derrière elle, sur l’étagère du fond, une boîte d’archives en carton beige porte une simple étiquette manuscrite : *Dons anonymes – 1932-…*. En dessous, dans un tiroir à glissière, la clé d’argent repose sur un lit de papier de soie, comme une relique qu’on n’ose ni toucher ni jeter. Le matin où ils l’ont déposée au Louvre, anonymement, avec une lettre expliquant qu’il s’agissait d’un objet historique lié à la famille Renard, Camille a senti un poids se retirer d’elle, lentement, comme un vêtement qu’on ôte après des jours de pluie.
— Tu es déjà éveillée ?
La voix de Laurent est rauque de sommeil. Il s’étire, et ses jointures craquent – des bruits ordinaires, magnifiques. L’an dernier, il n’aurait pas eu de craquements. Il n’aurait pas eu de sommeil agité, ni de cernes, ni de cette façon de chercher ses lunettes sur la table de nuit les yeux mi-clos.
— Je n’ai pas encore peint, dit-il en enfilant une chemise à moitié boutonnée, apparemment sans urgence.
— C’est toi l’artiste, le rappelle-t-elle. Je ne suis que la galeriste.
Il rit. Un an de rires. Elle n’en revient toujours pas. Pendant trois décennies, il avait accumulé des siècles de sourires sans ça – sans cette insouciance de celui qui sait que le temps lui appartient, ou plutôt qu’il ne lui appartient plus, et que c’est exactement ce qui rend chaque heure précieuse.
Ils ouvrent la galerie à neuf heures. La plaque de cuivre sur la porte indique toujours *Galerie Moreau & Renard*, gravée en lettres sages. Camille avait hésité – Renard, c’était le nom de famille de l’alchimiste, de la légende, d’une longue lignée qui se noyait dans des siècles de secrets. Mais Laurent avait insisté, non par provocation, mais avec cette simplicité qui le caractérise depuis qu’il est redevenu homme.
— Je n’ai pas d’autre nom que le mien, avait-il dit. Et je ne veux pas m’en inventer un autre.
Le téléphone sonne. C’est Paul, un peu plus guilleret qu’à l’accoutumée, qui annonce un nouvel objet retrouvé – une petite aquarelle attribuée à un atelier secondaire de la famille Renard, datée de 1789. Camille écoute, note, raccroche, et se tourne vers Laurent, qui l’observe avec cette expression qu’il a – celle d’un homme qui contemple une toile dont il ne se lasse pas.
— Paul insiste pour qu’on l’expose. Il dit qu’elle porte un rapport de restauration béat.
— Elle est vraie ? demande Laurent, intéressé.
— Sans doute davantage que la moitié des légendes que nous avons déboulonnées.
Il sourit, et son sourire a ceci de nouveau qu’autrefois il aurait pu durer des heures sans se faner. Maintenant, il s’efface au bout de quelques secondes, et c’est cette fragilité – cette vulnérabilité de l’instant – que Camille a appris à aimer le plus.
L’après-midi s’écoule en travaux de tous les jours. Un visiteur un peu trop insistants s’enquiert des œuvres "controversées" – il y en aura toujours – et Camille le recadre avec une douceur d’acier apprise de sa grand-mère. Elle repense parfois à Jeanne, à cette photo des frères Renard qu’elle garde dans un tiroir de son bureau, pliée dans un livre d’art qu’elle aime relire. Elle ne l’a pas encadrée. Pas encore. Peut-être qu’elle l’encadrera un jour, peut-être qu’elle la donnera à Laurent, avec tout le reste – mais le mot reste suspendu entre eux, et ce mot, c’est à elle de le dire.
À six heures, Laurent s’essuie les mains sur son tablier et vient s’asseoir à côté d’elle sur le tabouret de comptoir. La lumière décline, ambre et poussière dansante. La rue s’est apaisée.
— Je dois te montrer quelque chose.
Il sort de la poche de son veston une petite carte photographique, un tirage récent, léger comme une pensée. Elle montre deux hommes devant un chevalet, torse nu, transpirants, le visage couvert de taches de peinture. L’un est Laurent, riant, le nez barbouillé d’outremer ; l’autre, c’est elle, l’air faussement outragé, brandissant un pinceau comme une arme. Derrière eux, une toile en cours, à peine identifiable – une forme rouge, un éclat.
— Je l’ai fait développer à l’anglaise, dit-il en la lui tendant. Pour nous souvenir que nous commencions.
Elle prend la carte, la retourne. Au dos, d’une écriture fine, il a tracé une date et une légende : *Première bataille d’atelier, rue de la Roquette, un an après tout.*
Elle ne dit rien. Elle pose la photo sur le comptoir, effleure le papier, puis sa main à lui, comme une vérification tactile que l’homme est bien là, en chair et en os, avec ses cicatrices invisibles et ses cernes ordinaires.
— Laurent, je ne t’ai jamais dit quelque chose avec les mots que ça mérite.
Il se fige, mais son regard est calme, prêt depuis longtemps.
— Je t’aime, dit-elle enfin, simplement, comme on ouvre une fenêtre après des mois d’hiver. Je t’aime depuis ce jour dans l’atelier d’en haut, et je crois que je t’aimerai encore quand je serai vieille, et toi aussi – si tu veux toujours de moi.
La réponse ne vient pas sous forme de mots. Il contourne le comptoir, la prend dans ses bras, et, dans un geste presque comique, la soulève comme une toile de petit format. Puis il la repose et dit, le visage tout proche :
— Je t’aimais avant de savoir ce que c’était que d’être mortel. Je t’aimerai après avoir oublié ce que c’était que de l’être. C’est la seule immortalité que je veux.
Il l’embrasse. Il y a dans le baiser un peu de peinture encore fraîche – l’outremer de la photographie, et l’odeur de l’huile de lin, et la promesse non dite de centaines de matins pareils, infiniment précieux parce qu’ils seront finis.
La nuit tombe sur Paris. Ils ferment la galerie, remontent la rue de la Roquette, et dans la pénombre de l’atelier, Laurent rallume à contrecœur une lampe de chevalet. Il n’a pas besoin de modèle – il la peint de mémoire depuis un an, et chaque version est plus précise que la précédente, parce qu’elle a cessé de figer le temps, et a commencé à le vivre.
Vers minuit, Camille ouvre le tiroir du secrétaire où repose le livre d’art de sa grand-mère. Elle en sort la photo des deux frères Renard – l’un au regard désenchanté, l’autre dont le visage ressemble tant à celui de l’homme qui dort à quelques mètres. Elle la pose sur la table, comme pour leur rendre hommage, puis la range dans une pochette de cuir près du livre.
La clé d’argent, elle y pense parfois. Elle pourrait l’aller chercher au fond du tiroir du Louvre, la réclamer, ouvrir la voûte, sonder ce que son arrière-grand-mère avait caché. Mais chaque matin, elle choisit une autre route : celle qui commence à la rue de la Roquette, qui passe par un comptoir de galerie, une lumière d’atelier, et la main d’un homme dont le cœur bat, enfin, à l’heure de tous les hommes.
Le portable de Camille émet une notification – un article du Monde, mis à jour. Elle lit : *La galerie Moreau & Renard présente une rétrospective des frères Renard, dont la redécouverte a bouleversé l’histoire de l’art français. Les œuvres, jadis attribuées à un seul artiste, seraient l’œuvre de deux créateurs, dont l’un aurait peint dans l’ombre jusqu’à sa disparition, en 1938.*
Elle sourit, éteint l’écran, et pose la tête contre l’épaule de Laurent. Dans le souvenir, une phrase de Jeanne remonte : *Fais quelque chose qui aille au-delà de l’ancien contrat.*
Ce n’est pas une œuvre qu’ils ont créée. C’est plus simple, plus fragile, plus solide à la fois – une vie ordinaire, tissée de matins et de toiles, de baisers salés aux pigments et d’embrassades devant des plats qu’ils rataient ensemble, de discussions un peu trop vives sur le choix d’un cadre ou la teinte d’un bleu. Un jour, ils seront vieux. Un jour, leurs mains trembleront, et leurs yeux ne verront plus les nuances. Mais ce soir, sous la lampe du comptoir, il lui semble que le temps, enfin, s’est rangé de leur côté – non pas pour durer toujours, mais pour durer exactement assez longtemps.
— Demain, dit-il sans rouvrir tout à fait les yeux, je commence un nouveau tableau. Le premier de notre deuxième année.
— Pas moi, dit-elle. Pas encore. Je te regarde.
Il ne répond pas, mais le silence a la texture d’un accord.
Dehors, la Seine coule, indifférente. Les lumières de Paris tremblent comme des pigments dans un verre d’huile. Et dans une nuit ordinaire d’une ville ordinaire, une femme mortelle pose la tête sur le cœur enfin mortel d’un homme qu’elle aime – et c’est précisément cela, la seule immortalité qui vaille la peine d’être vécue.
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