La Toile Centenaire
Lire le chapitre 37: The Exhibition of Peace
La lumière du matin filtrait à travers les grandes vitres de la galerie, découpant des losanges dorés sur le parquet fraîchement ciré. Camille se tenait au centre de la salle principale, les bras croisés, les yeux fixés sur le mur du fond où deux toiles se faisaient face comme deux moitiés d'une même âme.
« Encore un peu à gauche, » dit-elle sans se retourner.
Laurent, perché sur un escabeau, ajusta le cadre de quelques centimètres. « Là ? »
« Parfait. »
Elle sentit sa présence avant de le voir descendre, ce léger déplacement d'air qui lui était devenu aussi familier que son propre souffle. Il vint se planter à côté d'elle, les mains dans les poches de son pantalon taché d'ocre et de bleu de Prusse.
« Ça fait étrange, » murmura-t-il. « Voir son propre visage exposé. Et celui de Pierre à côté. »
Camille suivit son regard. Le portrait de Laurent, peint par son frère il y a plus d'un siècle, montrait un jeune homme aux yeux ardents, la tête légèrement inclinée, une main posée sur une palette — l'innocence d'un artiste qui ne savait pas encore dans quel piège il mettait les pieds. À côté, le portrait que Laurent avait peint de Pierre, retrouvé dans les affaires de Vasseur, rendait la pareille avec la même intensité.
« Ils se font face, » dit Camille. « Comme ils auraient dû être. Comme ils étaient avant que tout se brise. »
Elle ne dit pas ce qu'elle pensait vraiment : que ce matin encore, en se réveillant dans le petit appartement au-dessus de la galerie, elle avait eu un instant de panique — cette peur persistante, irrationnelle, qu'il ait disparu dans la nuit. Elle s'était retournée dans le lit et il était là, vivant, mortel, les cheveux en désordre, la bouche entrouverte. Un homme de trente ans qui n'aurait jamais trente et un ans, ou qui l'aurait un jour — elle n'en savait plus rien. Et ça lui allait bien.
La porte de la galerie s'ouvrit dans un grincement. Paul entra, une bouteille de vin sous le bras, ses cheveux argentés plus clairsemés que la dernière fois qu'elle l'avait vu.
« Alors, c'est le grand jour, » dit-il en posant la bouteille sur le comptoir. « Le monde de l'art parisien va découvrir que les frères Renard existaient à nouveau. Ou plutôt, » il jeta un coup d'œil à Laurent, « qu'un des frères Renard existe toujours. »
« Pas pour longtemps, » plaisanta Laurent. « Je ne suis plus que moi. Un peintre de trente ans qui n'a rien d'immortel. »
« Et qui a tout à vivre, » compléta Paul avec un sourire.
Camille s'approcha du comptoir et déballa le petit paquet qu'ils avaient préparé la veille. Des cartons d'invitation imprimés d'un texte sobre — *Les Frères Renard : Deux Regards, Une Époque* — et en dessous, en plus petits caractères : *Exposition hommage, du 14 au 30 avril, Galerie Moreau et Renard*.
« J'ai vérifié trois fois que le nom était légitime, » dit Camille, sentant qu'elle devait se justifier. « Le registre du commerce, la carte de la ville, le contrat de bail. Si quelqu'un creuse, tout est en ordre. »
« Et si quelqu'un rapproche Laurent du peintre disparu en 1913 ? » demanda Paul.
« Laurent Renard, né en 1994. Tous les documents attestent d'un jeune artiste prometteur qui a étudié à Bruxelles et s'est installé à Paris à l'automne dernier. Personne ne creusera plus loin. » Elle marqua une pause. « C'est ce qu'on veut. Que l'histoire dorme. Que les gens regardent les tableaux sans connaître le prix qu'ils ont coûté. »
Paul pinça les lèvres, peut-être parce qu'il savait que ce prix était plus élevé qu'elle ne le laissait entendre. Mais il hocha la tête et changea de sujet.
« Vous avez eu des nouvelles de votre mère ? »
Camille jeta un coup d'œil à Laurent avant de répondre. « Je lui ai envoyé une invitation. Elle a dit qu'elle passerait peut-être, dimanche prochain. »
Elle n'ajouta pas que cette simple phrase, *peut-être*, l'avait tenue éveillée trois nuits. Que la conversation avec sa mère — cette conversation qu'elle avait attendue pendant la moitié de sa vie — s'était terminée par un long silence, puis par la voix étranglée de Jeanne au téléphone : « Je suis fière de toi, ma fille. » Elle n'avait jamais dit ça avant. Camille avait raccroché en pleurant sans savoir pourquoi.
« Elle va venir, » dit Laurent, comme s'il lisait dans les pensées qu'elle gardait moins bien qu'avant. « Je le sens. »
Un petit silence s'installa. Paul regarda les murs blancs, la lumière, puis les deux toiles au fond de la salle.
« Et de l'autre côté ? » demanda-t-il en désignant la porte de la réserve.
Camille savait ce qu'il voulait dire. La salle du fond abritait une petite accumulation d'objets qu'ils ne montreraient jamais : un carnet de sketches de Laurent daté d'un autre siècle, une petite boîte contenant des fragments pigmentaires, et surtout, dans un coffre discret, la clé d'argent qui ouvrait la voûte du Pavillon. Personne n'avait osé l'ouvrir depuis cette nuit. Personne n'en avait parlé non plus.
« On a décidé de la garder, » dit Camille doucement. « Une pièce dans un musée, c'est une pièce qui dort. Ici... je sais où elle est. Je peux la surveiller. »
« Et le Louvre n'a rien demandé ? »
« L'incendie a détruit les archives du Pavillon. Selon les rapports officiels, il n'y avait rien de valeur là-bas — une collection privée d'un marchand quinquagénaire, des toiles de son cru. La version que le conservateur a donnée aux journalistes était très convaincante. » Elle retint un sourire. « Il doit être bon à ça. Il s'est entraîné avec elle pendant cinquante ans. »
Paul regarda Laurent avec une expression que Camille ne sut pas déchiffrer. Puis il sortit une petite enveloppe de sa poche intérieure.
« J'ai fait des recherches discrètes, comme promis. Sur les membres de la société alchimique qui ont gravité autour de Vasseur. » Il la tendit à Camille. « Il y a deux noms qui ressortent. Un homme à Rome, une femme à Vienne. Ils se sont faits discrets depuis neuf mois. Faites-en ce que vous voulez. »
Camille prit l'enveloppe sans l'ouvrir immédiatement. Elle la mit dans sa poche. Tout son corps lui commandait de la déchirer, de connaître toutes les réponses, de cartographier les derniers nœuds du réseau de son passé. Mais elle sentit la main de Laurent prendre la sienne, et une autre voix — plus apaisée, plus sage — prit le dessus.
« Plus tard, » dit-elle. « Aujourd'hui, ce n'est pas le jour. »
La porte de la galerie s'ouvrit à nouveau. Un homme entra avec un chariot de fleurs, les premières compositions commandées pour le vernissage. Camille le fit passer vers la salle du fond pendant que Laurent remontait sur son escabeau pour ajuster un éclairage.
Quatre heures plus tard, la galerie était pleine. Le tout-Paris de l'art — quelques critiques, des habitués du quartier, une délégation du musée d'Orsay intriguée par l'affiche discrète placardée dans le quartier — se pressait devant les portraits. Camille et Laurent circulaient, répondant aux questions, racontant une histoire qu'ils avaient répétée : des rénovations dans un immeuble abandonné avaient révélé des toiles jamais exposées. Le hasard. La chance. L'oubli qui se change parfois en résurrection.
Vers dix-neuf heures, entre deux conversations, Camille vit Jeanne entrer. Sa mère portait un manteau bleu qu'elle ne lui connaissait pas, et elle tenait un petit bouquet de mimosa — la même fleur que la grand-mère de Camille aimait, disait-on, et dont elle parsemait son jardin.
Elle ne dit rien. Elle vint simplement se placer devant les deux portraits des frères Renard, les mains l'une contre l'autre, et resta là pendant plusieurs longues minutes. Camille fit un pas vers elle, mais Laurent la retint par le coude.
« Laisse-lui un instant, » murmura-t-il.
Camille écouta. Sa mère resta devant les tableaux puis se tourna enfin, cherchant Camille des yeux dans la foule. Quand leurs regards se croisèrent, Jeanne fit une chose que Camille ne lui avait jamais vue faire : elle toucha son cœur de la main et laissa retomber son bras.
Camille ne courut pas vers elle. Elle marcha calmement, comme on marche vers une paix longuement négociée.
« Le mimosa, » dit Camille en s'approchant.
« Ta grand-mère en plantait dans son jardin. Elle disait que c'était pour se souvenir que quelque chose peut revenir de l'hiver. » Jeanne tendit le bouquet. « J'ai pensé... que c'était le bon moment. »
La galerie continua à tourner autour d'elles. Quelqu'un demanda où étaient les toilettes. Laurent répondit, les guida, revint. La lumière déclinait sur la pierre de Paris, et les toiles des deux Renard continuaient à se faire face dans une conversation muette qui durait maintenant depuis plus d'un siècle.
À la fin de la soirée, quand les derniers visiteurs furent partis et que Paul se fut retiré avec une étreinte chaleureuse, Camille resta seule avec Laurent dans la galerie. Le bouquet de mimosa était posé sur le comptoir. Les verres sales témoignaient du passage de la foule. Demain, ils repeindraient les murs pour la prochaine exposition — une série de sanguines qu'il avait commencées pendant l'automne, des études d'elle qu'il n'avait pas montrées à grand monde.
« Je t'aime, » dit-elle.
Ce fut simple. Les mots sortirent, déposés dans la lumière dorée comme une touche de couleur appliquée sans retouche. Laurent s'arrêta là où il se tenait, une éponge à la main, et la regarda comme si elle venait de peindre sur son cœur.
« Je sais, » dit-il en souriant enfin. « J'ai toujours su. Mais merci de me le dire. »
Il déposa l'éponge, traversa l'espace qui les séparait et la prit dans ses bras. Dans une semaine, dans un mois, dans une autre vie, Camille savait qu'elle aurait besoin de redire ces mots encore et encore. Peut-être cinquante mille fois. Peut-être plus. Et elle comprit que c'était exactement ce qu'elle voulait faire de chaque aube qu'il lui restait.
Derrière eux, sur le mur, les deux frères se faisaient face pour toujours — Pierre et Laurent, réconciliés par le regard, chacun immortel de la seule manière qui vaille la peine : dans la mémoire de ceux qui les ont aimés.
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