La Toile Centenaire
Lire le chapitre 5: The Missing Brother
La pluie avait cessé, mais les pavés de la rue Lepic restaient luisants comme des miroirs brisés. Camille s'arrêta devant le numéro qu'elle avait recopié du carnet de sa grand-mère, un immeuble haussmannien aux volets clos, et sortit le journal de Suzanne de son sac.
Elle ne savait pas pourquoi elle était venue ici. Ou plutôt si : elle savait que Me Lambert l'attendrait demain à quinze heures avec ses questions et son air de notaire qui en sait trop. Elle voulait avoir des réponses avant de devoir en donner.
L'escalier sentait la cire et le temps. Au troisième étage, une porte en chêne massif portait une plaque de cuivre terni : *Atelier — Entrée libre sur rendez-vous*. Camille sortit la clé d'argent de sa poche, la fit tourner entre ses doigts. La chaleur du métal contre sa peau était presque vivante.
— Allons, murmura-t-elle.
La clé tourna dans la serrure avec un déclic sec qui sembla résonner dans tout l'immeuble. La porte s'ouvrit sur une pièce baignée d'une lumière grise et laiteuse, filtrée par des verrières encrassées. L'air était chargé de térébenthine et de poussière. Des toiles retournées contre les murs, un chevalet au centre, des tubes de peinture ouverts et secs depuis longtemps.
Mais ce n'était pas l'atelier d'un peintre vivant. C'était un musée d'un autre temps.
Camille s'avança, ses pas étouffés par une épaisse couche de poussière. Sur le chevalet, une toile inachevée montrait un homme de dos, en pardessus, marchant sur un pont. Le Pont des Arts. Elle reconnut la silhouette — la même que sur la photo de 1900, la même que dans son rêve éveillé de la veille.
À côté du chevalet, une malle de voyage en cuir craquelé portait des initiales frappées à l'or : *L.R.*
Elle souleva le couvercle. À l'intérieur, des carnets de croquis, des lettres ficelées, un album photographique. Ses doigts tremblaient légèrement en saisissant l'album, le premier volume cartonné marqué *1890—1899*.
Sur la première page, une jeune femme en robe blanche souriait devant une fontaine. Au dos, une écriture soignée : *Marguerite, jardin du Luxembourg, juin 1892.*
Camille ne connaissait pas cette Marguerite. Mais les pages suivantes lui firent battre le cœur plus vite : à côté d'une photo de deux jeunes hommes posant devant un atelier, la même écriture précisait : *Lucien et moi, Montmartre, 1895.* Lucien. L. Renard. Et l'autre jeune homme — le frère ? — portait une moustache naissante et un air farouche qu'elle connaissait pour l'avoir vu ailleurs.
Elle sortit son téléphone, ouvrit la photo de 1919 qu'elle avait scannée : son arrière-grand-père, Édouard Moreau, le même air farouche, le même maintien presque militaire. Mais l'homme sur la photo de 1895 était plus jeune, plus insouciant.
Camille feuilleta l'album jusqu'à une page cornée. Une photo de groupe sur les marches du Sacré-Cœur, en construction à l'arrière-plan. On y voyait Lucien Renard, le jeune homme farouche — et une femme qu'elle reconnut immédiatement.
Suzanne.
Sa grand-mère avait vingt ans sur ce cliché, un châle sur les épaules, le bras passé sous celui de Lucien Renard. Et derrière elle, la main sur son épaule, l'homme farouche — frère ou fiancé, Camille n'aurait su dire. La légende au crayon disait : *Suzanne, L., Édouard. 1899. Nous étions si jeunes.*
Édouard. Le frère. L'homme pour qui la clé avait été gravée en 1903.
Camille s'assit sur un tabouret branlant, le journal de sa grand-mère ouvert sur ses genoux. Elle avait lu la plupart des entrées la veille au soir, dans le grenier, à la lueur de sa lampe torche. Mais elle avait survolé les dernières pages, trop fatiguée pour l'écriture serrée de Suzanne. Maintenant, elle les relisait avec un soin nouveau.
*7 mars 1901. Édouard est parti ce matin sans un mot. Lucien prétend ne rien savoir, mais je l'ai vu cacher une lettre dans la poche de son manteau. Ils se sont disputés hier soir, rue Lepic. Je les ai entendus à travers la cloison — des mots durs, des accusations de trahison. "Tu as fait un pacte", criait Édouard. Et Lucien qui répondait : "Personne ne t'a forcé à l'accompagner." Accompagner qui ? Où ? Je n'ai pas osé demander.*
Camille relut le passage trois fois. Un pacte. Le mot de sa grand-mère sur son lit de mort, ce mot qu'elle répétait comme un cauchemar.
*Le pacte, Camille. Trouve le peintre et brise le pacte.*
Elle tourna la page.
*15 avril 1901. On a retrouvé le chapeau d'Édouard sur la berge, près du Pont Neuf. On parle de noyade, mais il n'y a pas de corps. Lucien reste étrangement calme. Trop calme. Il peint comme un possédé, des toiles de lieux qu'il n'a jamais vus, des rues qu'on ne connaît pas encore. Je lui ai demandé où était Édouard. Il m'a regardée longtemps — trop longtemps — et m'a dit : "Il est là où il a toujours voulu être. Il a juste payé le prix." Puis il a refusé d'en dire plus.*
Camille laissa retomber le journal sur ses genoux. Le silence de l'atelier était épais, presque hostile. Une odeur de renfermé et de vieux papier — et quelque chose d'autre, une fragrance qu'elle ne parvenait pas à identifier. De l'encens ? Du romarin ?
Elle continua de feuilleter, sans savoir exactement ce qu'elle espérait trouver. Mais c'est dans une chemise cartonnée, au fond de la malle, qu'elle découvrit le document.
Un acte de décès, jauni et craquelé aux pliures. Établi à Paris, 14e arrondissement, le 22 octobre 1905.
*Lucien André Renard, peintre, né à Lyon le 3 mars 1877 — décédé à Paris le 21 octobre 1905. Cause : congestion pulmonaire. Signé : le docteur Moreau, médecin traitant.*
Le docteur Moreau.
Sa famille.
Camille fixa la signature. La graphie était formelle, ancienne, mais elle reconnut la terminaison du *u* en forme de vague, celle qui apparaissait dans les lettres de son arrière-grand-père conservées dans le grenier. Le docteur Moreau avait signé ce certificat. Le docteur Moreau avait enterré Lucien Renard.
Et pourtant, hier, dans la galerie, un homme qui se faisait appeler L. Renard lui avait serré la main.
La sienne était froide. Elle la regarda, comme si elle pouvait encore sentir la poigne ferme du peintre. Impossible. Un mort en 1905 ne peint pas en 2026. À moins que le certificat soit faux — mais pourquoi son aïeul l'aurait-il fabriqué ?
À moins que la mort elle-même fût une fiction.
Le carnet de sa grand-mère, ouvert sur ses genoux, contenait une autre page qu'elle n'avait pas remarquée, une enveloppe insérée entre les feuillets et presque invisible. Camille l'ouvrit d'un geste brusque. Une photographie de petit format, sur papier épais, datant probablement du début du siècle. On y voyait deux hommes face à face, dans ce qui ressemblait à un bureau sombre. L'un était Lucien Renard. L'autre — l'homme de la photo de 1900, l'homme de la photo de 1895 avec le regard farouche — tenait un document et une plume.
Au dos, une écriture tremblée, différente de celle de Suzanne. Une écriture masculine.
*Le docteur Édouard Moreau signe le certificat. Que Dieu lui pardonne. Que Dieu nous pardonne à tous.*
Camille dut s'asseoir par terre, les jambes soudain incapables de la porter. Le docteur Édouard Moreau. Son arrière-grand-père n'était pas le témoin passif de la mort de Lucien Renard — il en était l'auteur. Et sa grande-tante — son aïeule — avait aidé à le faire passer pour mort.
Les questions se pressèrent dans son esprit, si nombreuses qu'aucune ne parvenait à se formuler complètement. Pourquoi tuer un peintre officiellement en 1905 alors qu'il continuait de vivre ? Pourquoi sa grand-mère parlait-elle de pacte ? Et pourquoi Édouard — l'homme de la photographie — ressemblait-il trait pour trait à l'homme peint en 1919, vingt ans après la photo de 1895, sans avoir vieilli d'un jour ?
Sauf que Suzanne avait vieilli, elle. Et son journal le prouvait.
Camille sortit son téléphone et photographia le certificat, l'album, la lettre glissée dans le carnet. Elle remit soigneusement chaque objet à sa place, referma la malle, vérifia la poussière — elle était assez fine pour qu'on ne distinguât pas véritablement ses traces sur le cuir.
Derrière elle, près de la porte, un chevalet portait une toile recouverte d'un drap de lin. Elle n'y avait pas prêté attention en entrant. Mais maintenant, quelque chose l'attirait vers elle, comme une corde autour du poignet.
Elle tira le drap d'un geste sec.
Ce n'était pas une peinture. C'était un miroir encadré de bois doré, ancien, dont la surface était légèrement ondulée. Le reflet qu'il lui renvoyait était le sien — mais pourtant pas tout à fait. Ses yeux semblaient plus sombres, ses cheveux plus foncés, sa posture plus droite.
Et derrière elle, dans le miroir, se tenait une silhouette qui n'était pas dans la pièce.
Camille ne se retourna pas tout de suite. Elle garda les yeux fixés sur ce reflet — un homme en pardessus, le visage dans l'ombre, une main posée sur l'épaule de son image. Puis elle se retourna lentement.
La pièce était vide.
Mais le miroir, lui, conservait l'empreinte de l'homme — comme une photographie qui se développerait à l'envers. Et Camille comprit, avec une certitude viscérale que les certificats et les journaux ne pourraient jamais ébranler :
Lucien Renard n'était pas mort en 1905. Et il venait d'être là, dans cette pièce, quelques secondes plus tôt.
Elle sortit l'acte de décès de sa poche, le posa sur la table de l'atelier, et prit une photo de la pièce avec son téléphone. La sonnerie de l'appareil lui fit faire un bond. Un message de Me Lambert : *L'entretien de demain est avancé à ce soir, 18 heures. Mon cabinet, place des Vosges. Le peintre a demandé à être présent.*
Camille regarda sa montre. Il était 16 h 37.
Elle ne savait pas encore ce qu'elle dirait à Me Lambert. Mais elle savait ce qu'elle emporterait : le certificat de décès, la photo de 1900, le journal de Suzanne, et cette question qui lui brûlait les lèvres comme un fer rouge.
Pourquoi votre peintre a-t-il demandé à me voir ? Et pourquoi a-t-il peur de moi ?