Lumen Reads

La Toile Centenaire

Lire le chapitre 6: The Debt Collector

La pluie s'était mise à tomber quand Camille atteignit la rue Lepic, et elle regretta d'avoir laissé son parapluie dans l'atelier de sa grand-mère. Elle hésita un instant devant le croisement avec la rue des Abbesses, le papier froissé dans sa poche - la carte annotée qu'elle avait trouvée dans le grenier avec le mot *L'atelier de L.*. L'immeuble qu'elle cherchait était un bâtiment haussmannien étroit, sa façade grise striée par les gouttes.

Son téléphone vibra.

Elle ne reconnut pas le numéro, mais l'indicatif était parisien. Elle décrocha, la voix prudente.

— Mademoiselle Moreau ? Ici Bernard Vasseur. Vous vous souvenez de moi.

Camille se raidit. Vasseur. Le marchand d'art qui lui avait prêté une salle pour sa première exposition indépendante, trois ans plus tôt. Celle qui avait été un désastre financier - des toiles invendues, des critiques polies mais tièdes, un buffet trop cher. Elle avait signé un protocole de remboursement que sa banque honorait encore.

— Monsieur Vasseur. Oui, bien sûr.

— J'aurais besoin de vous voir aujourd'hui, si possible. Question de notre arrangement.

— Aujourd'hui ? J'ai un rendez-vous à huit heures... commença-t-elle, mais il l'interrompit.

— C'est urgent. Je vous attends dans une heure à ma galerie, rue de Seine. Nous réglerons cela rapidement.

Il avait déjà raccroché.

Camille resta plantée sous la pluie, sa main serrant le téléphone. Son rendez-vous avec le propriétaire de l'atelier était à huit heures, mais l'horloge de l'église voisine indiquait à peine quatre heures. Elle avait le temps. Mais ce ton - Vasseur n'avait jamais eu ce ton avec elle.

Elle jeta un dernier regard vers l'atelier de Renard. Les fenêtres étaient sombres. Il n'était probablement pas là de toute façon.

---

La galerie de Vasseur occupait le rez-de-chaussée d'un hôtel particulier du XVIIe arrondissement. Camille avait souvent passé devant sans jamais entrer depuis leur différend. La salle principale était vide, éclairée par des spots halogènes, quelques sculptures monumentales posées sur des socles de béton.

Vasseur l'attendait près du bureau vitré au fond. Il était plus petit que dans son souvenir, mais la coupe de son costume - bleu nuit, cintré à la perfection - compensait sa stature. Il avait un visage étroit, une mâchoire serrée sous des favoris grisonnants taillés avec une précision chirurgicale.

— Mademoiselle Moreau, dit-il en se levant à peine. Merci de votre diligence.

Il ne lui tendit pas la main. Elle s'assit sans y être invitée.

— Vous disiez que c'était urgent.

Vasseur ouvrit un dossier posé sur le bureau. Il en tira une liasse de documents, qu'il fit glisser vers elle sans la quitter des yeux.

— Votre exposition de 2022. Vous vous en souvenez ?

— Parfaitement.

— Le protocole prévoyait un paiement final à la fin du troisième trimestre. Or, il semble que les mensualités que vous versiez, ces six derniers mois, étaient... comment dirais-je, incomplètes.

Camille fronça les sourcils.

— Je verse trois cent cinquante euros par mois. C'est le montant fixé.

— C'était le montant fixé, oui. Mais la clause du contrat, page quatorze, paragraphe trois - vous l'avez signée, Mademoiselle Moreau. Vous y trouverez un ajustement annuel en fonction de l'indice du marché de l'art.

Elle sentit un poids lui serrer la poitrine.

L'indice du marché de l'art. Il avait grimpé ces dernières années, elle le savait - les ventes de tableaux contemporains battaient des records. Elle n'avait jamais pris la peine de relire ce paragraphe.

— L'ajustement a été appliqué en janvier, poursuivit Vasseur. Votre banque devait vous en avertir sur les relevés. Cinq pour cent d'augmentation.

— Cinq pour cent ? Sur le montant total ?

— Sur le montant annuel restant, réparti sur vos mensualités. Cela fait une différence de quatre-vingt-sept euros par mois.

Camille calcula rapidement. Elle avait déjà versé janvier, février, mars, avril et mai - cinq mois de retard sur ce nouveau calcul.

— C'est impossible, dit-elle lentement. On m'aurait informé.

— Votre banque vous a informé. Vos relevés de compte sont publics. Personne n'est obligé de vous appeler.

Le ton était neutre, poli même. Mais elle le connaissait. Vasseur était un homme qui n'oubliait jamais un affront, et son exposition de 2022 s'était terminée sur un échange cinglant - elle lui avait reproché publiquement d'avoir gonflé les frais d'accrochage. Il l'avait regardée avec ce même visage fermé.

— Combien ? demanda-t-elle.

Vasseur sortit un stylo de sa poche et notait un chiffre sur un post-it en le lui poussant.

Elle lut. C'était plus que ce qu'elle avait. Beaucoup plus.

— Je ne peux pas payer ça immédiatement.

— Je comprends. Offrons-nous une solution alternative.

Il se pencha légèrement en arrière, les mains croisées sur le ventre.

— Je sais que vous avez récemment mis la main sur certaines... curiosités. Une photographie ancienne du Pont des Arts. Un journal appartenant à votre grand-mère.

Camille se raidit.

— Comment savez-vous cela ?

— Paris est petit. Les archives sont petites. On parle, Mademoiselle Moreau.

— Ces documents sont personnels. Ils n'ont aucune valeur marchande.

— Pas pour moi, en effet. Mais pour le peintre L. Renard, peut-être ?

Il laissa la phrase flotter entre eux, comme une guêpe au-dessus d'un verre de vin.

Camille resta parfaitement immobile.

— Je ne vois pas le rapport, dit-elle.

— Vous voyez très bien le rapport. Vous vous promenez dans les archives publiques, vous interrogez un notaire, vous téléphonez à des propriétaires sur les pentes de Montmartre... Paris est petit, comme je vous disais.

L'ombre d'un sourire, un frémissement à peine.

— Le peintre Renard est devenu un phénomène, ces deux dernières années. Certaines personnes seraient très intéressées de connaître ses secrets. Très intéressées.

— Vous êtes un marchand d'art. Pas un journaliste.

— Un marchand d'art est un connaisseur de secrets. C'est notre métier de savoir qui a peint quoi, quand, et dans quel état d'esprit. Imaginez ce que je pourrais apprendre d'un homme qui semble avoir peint toute sa vie mais dont on ne trouve aucune trace avant deux ans ?

Il se pencha en avant.

— Voici ma proposition. Vous me payez la somme due, intégralement, d'ici la fin du mois - ou vous me racontez ce que vous savez sur Renard. Je suis raisonnable. Vous décidez.

Camille le regarda droit dans les yeux.

— Je ne sais rien sur Renard qui puisse vous intéresser. Mais je trouverai l'argent.

— La fin du mois, c'est dans trois semaines.

— Je le sais.

Il suspendit un instant, puis haussa les épaules avec une élégance feinte.

— Fort bien. Nous sommes d'accord. Trois semaines. Le dernier jour du mois.

Elle était déjà debout, le dossier serré sous le bras, se dirigeant vers la porte vitrée quand il dit, d'une voix presque détachée :

— Au fait, Mademoiselle Moreau. Votre grand-mère - Suzanne, n'est-ce pas ? - devait quelque chose elle aussi. A mon prédécesseur. Une dette artistique, si vous voulez. Je me suis toujours demandé si elle l'avait réglée.

Camille s'arrêta net.

— Que voulez-vous dire ?

— Rien, rien. Une simple curiosité d'archiviste passionné. Passez une bonne soirée.

Elle sortit sans se retourner. L'air de la rue était frais - la pluie avait cessé, laissant des pavés luisants. Elle marcha vite, sans destination précise, les mots de Vasseur tournant dans sa tête.

Une dette artistique. De sa grand-mère. Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier ?

Son téléphone vibra à nouveau. Un message du propriétaire de l'atelier : *Confirmation pour huit heures. Présentez-vous au café Le Conseil, angle des Abbesses. Le concierge vous mènera à la porte.*

Le café était à dix minutes à pied. Il était six heures moins le quart.

Camille prit une profonde inspiration. Elle avait la lettre de son grand-père dans la poche de son manteau, le photo dans sa poche intérieure, la clé d'argent au fond de son sac.

Trois semaines.

Il lui fallait l'argent. Et l'argent était là, quelque part, dans la vérité sur ce peintre. Ou alors, il y avait quelqu'un qui pouvait l'aider - la seule personne qui semblait en savoir plus qu'elle : le peintre lui-même.

Elle tourna le dos à l'atelier et se dirigea vers le café Le Conseil. À huit heures précises, le concierge - un homme âgé à la peau brunie, aux yeux d'un bleu si pâle qu'ils semblaient délavés par le temps - l'aperçut et fit un signe de tête sans un mot. Il la fit passer par une porte latérale de l'immeuble adjacent, la conduisant dans une cour intérieure où l'air sentait les feuilles mouillées et le zinc brûlé. Il s'arrêta devant une porte en bois sombre, verte, marquée de chiffres effacés.

La porte attendait. Et dans sa poche, la clé d'argent pesait comme une promesse.

— Vous voulez que j'essaie ? demanda le concierge.

Elle secoua la tête, sortit la clé de sa poche, et la glissa dans la serrure.

Elle tourna. La porte s'ouvrit.