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La Toile Centenaire

Lire le chapitre 7: The Gallery Talk

La porte de l’atelier céda sous sa paume avant même qu’elle eût frappé. Camille resta un instant sur le seuil, la main en l’air, le rectangle de cuivre tiède contre ses doigts. L’air à l’intérieur sentait l’huile de lin, le bois brûlé, et quelque chose d’autre — une odeur de pluie sur la pierre chaude, qui n’avait rien à faire dans une pièce fermée.

Laurent se tenait près de la fenêtre, dos à elle, un pinceau immobile au-dessus d’une toile vierge. Il ne se retourna pas.

« Vous êtes en avance », dit-il. Sa voix était calme, mais Camille remarqua la tension dans ses épaules, la façon dont il serrait le manche du pinceau.

« Je n’avais pas rendez-vous. »

Il se retourna alors. La lumière du soir coulait sur son visage, et Camille ressentit encore ce choc familier — l’impression de connaître ces traits depuis toujours, de les avoir vus dans un rêve ou un musée, sur une photographie jaunie datée de 1900.

« Non, admit-il. Mais vous êtes venue pour me poser des questions. Je l’ai su avant que vous ne franchissiez la porte. »

Camille tira la photographie de son sac. Elle la tenait par les bords, comme une hostie, et la posa sur la table basse entre eux. Le papier était craquant, cassant ; le Pont des Arts y apparaissait dans une lumière d’été ancienne, et l’homme au premier plan la regardait avec les yeux exacts de Laurent.

« 1900, dit-elle. Le Pont des Arts. Vous êtes là, au premier plan. »

Laurent ne baissa pas les yeux vers la photo. Il la regardait, elle, avec une expression que Camille ne put déchiffrer — quelque chose entre l’amusement et la douleur.

« On a dit que beaucoup de gens ont des sosies. »

« Un sosie est une ressemblance approchante. C’est vous. Le nez, la mâchoire, la façon de tenir votre poignet gauche. J’ai comparé avec des photos de votre exposition. Les oreilles ne mentent jamais, monsieur Renard. »

Le silence s’épaissit. Laurent tourna enfin son regard vers la photographie, et Camille le vit — un tremblement infime de la paupière, une crispation à la commissure des lèvres. Il tendit la main, puis la retira avant de toucher le papier.

« Où avez-vous trouvé cela ? »

« Un marché aux puces, à la volée. Le vendeur ignorait ce qu’il tenait. J’ai aussi un journal intime de 1919, écrit par ma grand-mère. Elle y parle d’un peintre qu’elle appelle “L.”, qui lui a offert une clé en argent. La clé qui ouvre la porte verte en bas de cet immeuble. »

Laurent ferma les yeux. Quand il les rouvrit, ils étaient plus sombres, comme si quelque chose derrière eux s’était éteint.

« Suzanne. Vous êtes la petite-fille de Suzanne. »

Camille sentit son cœur se serrer. « Vous la connaissiez. »

« Je l’ai connue », dit-il, puis il se reprit : « Je connais son nom. Beaucoup de gens parlent de Suzanne Moreau. Sa collection… »

« Ne mentez pas. Pas maintenant. Pas ici. »

La lumière vacilla. Camille crut d’abord à un nuage devant le soleil, mais les fenêtres étaient closes et le ciel, derrière les vitres, était d’un bleu cru et sans nuage. Les bougies posées sur les étagères — une douzaine au moins, qu’elle n’avait pas remarquées en entrant — s’agitèrent comme sous une brise invisible.

Laurent suivit son regard. Une des flammes plongea, se redressa, plongea encore. Le papier peint se gondola légèrement près du plafond, comme si le bâtiment lui-même respirait.

« Que se passe-t-il ? » demanda Camille, la voix plus aiguë qu’elle n’aurait voulu.

« Vous devriez peut-être partir. »

« Pas avant que vous répondiez. Qui êtes-vous, Laurent Renard ? Ou peut-être devrais-je demander : quel est votre vrai nom ? »

Il rit — un son sec, sans joie. « J’ai eu beaucoup de noms. C’est le privilège de ceux qui vivent longtemps : on peut en changer comme de costumes. »

« Vivez-vous depuis assez longtemps pour avoir posé sur ce pont en 1900 ? »

« Posez-vous la question à un homme qui se souvient d’une époque où l’on traversait ce pont en calèche ? » Il passa une main sur son visage, et Camille vit qu’elle tremblait. « Je ne suis pas celui que vous cherchez. Je ne suis qu’un peintre qui a eu du succès trop tard. »

« Trop tard pour quoi ? »

Les bougies s’éteignirent toutes en même temps. Pas une à une, mais d’un coup, comme si quelqu’un avait tourné un interrupteur. La pièce tomba dans une pénombre grise, seule survivante la lumière du soir qui filtrait à travers les vitres. Camille sentit l’air se déplacer — froid, chargé d’une odeur de poussière et de lilas fanés.

Quand ses yeux se furent ajustés, Laurent avait reculé de deux pas. Son visage, dans la demi-obscurité, paraissait plus jeune — ou plus vieux, elle ne savait pas dire. Peut-être les deux à la fois.

« Vous portez le parfum de Suzanne », dit-il. Sa voix avait changé : plus grave, plus ancienne, avec un accent qu’elle ne lui connaissait pas — une inflexion du Sud-Ouest peut-être, ou du Québec d’autrefois. « Le lilas qu’elle mettait derrière les oreilles quand elle venait me voir. Vous l’avez hérité. »

« Je ne porte pas de parfum. »

Le silence qui suivit fut plus éloquent que n’importe quel aveu. Laurent ouvrit la bouche ; aucun son n’en sortit. Il semblait avoir vieilli de trente ans en quelques secondes — les épaules affaissées, le regard perdu dans quelque chose que Camille ne pouvait voir.

« Elle n’est pas venue me voir », murmura-t-il enfin. « C’est moi qui allais la voir. Chaque jeudi, à la même heure, pendant vingt-trois ans. Elle était la seule qui savait. La seule à qui j’ai jamais montré mes toiles sans masque. »

« Montré quoi ? »

Il secoua la tête, comme pour dissiper un souvenir. « Il faut que vous partiez maintenant. Prenez votre photographie. Brûlez-la, si vous êtes sage. »

« Je ne suis pas sage. Et je ne suis pas venue chercher la sagesse. Je suis venue chercher la vérité. » Camille s’approcha, posa les deux mains sur la table. « Ma grand-mère m’a dit sur son lit de mort qu’un pacte avait été conclu — un pacte qui devait être brisé. Elle m’a dit de chercher la porte verte, et la clé, et l’homme qui tiendrait le pinceau de l’éternité. Je crois que c’est vous. »

Laurent la regarda longtemps. Dans la lumière déclinante, ses yeux étaient d’un bleu si pâle qu’ils paraissaient presque blancs — un bleu qui n’appartenait pas à ce monde, ou qui n’y appartenait plus.

« Suzanne avait raison de craindre », dit-il enfin. « Et tort de vous envoyer. Certaines portes, une fois ouvertes, ne se referment jamais. »

Il tendit la main vers la photographie, et pour la première fois, ses doigts touchèrent le papier. Camille vit ses jointures blanchir, sa mâchoire se serrer. Quand il leva les yeux, il y avait dans son regard une chose qu’elle ne pouvait plus nier : la reconnaissance. Pas de sa personne — de la photographie, du moment qu’elle figeait, d’une vie dont il se souvenait.

« 14 juillet 1900 », dit-il. Sa voix était presque inaudible. « Le pont était couvert de drapeaux. Nous étions allés voir le feu d’artifice. Elle portait une robe jaune. »

Camille sentit le sol se dérober sous elle. « Qui ? »

« Celle qui m’a photographié. La femme qui t’a donné naissance, à travers le temps. La femme qui t’a transmis ces yeux. » Il releva la tête, et son sourire était celui d’un homme qui a trop longtemps porté un masque. « Tu ressembles à Suzanne quand elle avait ton âge. C’est pour cela que j’ai accepté de te rencontrer, le soir de mon exposition. Pour cela, et pour autre chose. »

Il posa la photographie sur la table, face contre bois.

« Mais si tu veux la vérité complète, Camille Moreau, il te faudra d’abord accepter cette vérité-ci : Suzanne n’était pas ta seule ancêtre à avoir fait un pacte. Et la dette que tu portes n’est pas la tienne. Elle est la mienne. »

Les bougies se rallumèrent, toutes ensemble, comme si quelqu’un — quelque chose — avait décidé que l’entretien pouvait reprendre. Le visage de Laurent était redevenu lisse, jeune, impénétrable.

« Le rendez-vous chez le notaire demain matin. Vous avez la clé. Vous avez la photo. Vous avez le journal. » Il inclina la tête. « Vous n’avez plus qu’à choisir ce que vous voulez en faire. »

Camille ramassa la photographie et la glissa dans son sac. Elle sentait le regard de Laurent sur elle comme une main posée sur sa nuque, et quelque chose lui disait que, même après avoir franchi la porte, même après avoir descendu l’escalier, même dans la rue pavée en contrebas, il la verrait encore.