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La Toile Centenaire

Lire le chapitre 9: The Curse Whispered

Laurent ne bougeait pas. Debout derrière son chevalet, il semblait attendre que le silence devienne insoutenable. Camille le regardait, les mains tremblantes encore de leur confrontation précédente, le poids de son aveu — cet aveu impossible — suspendu entre eux.

— Vous devez cesser, dit-il enfin.

Sa voix avait changé. Plus grave. Plus ancienne.

— Cesser quoi ? demanda Camille.

— Ce que vous faites. Ce que vous cherchez. Les archives, les comparaisons, les notaires, tout cela.

— Vous m'avez vous-même envoyée chez Antoine Ferré.

— Ferré est à l'article de la mort. Il ne peut plus vous nuire, ni vous aider. Les preuves qu'il détient mourront avec lui.

Camille fit un pas vers l'atelier. Les toiles s'alignaient comme des témoins, leurs couleurs encore fraîches. Sur l'établi, des tubes de peinture ouverts, une palette maculée d'ocre et de rouge.

— Qu'est-ce que vous craignez, exactement ? Que je le dise à quelqu'un ? Qui me croirait ?

Laurent passa une main sur sa nuque. Elle remarqua ses doigts — longs, précis, sans ride, quoique la peau semblait étrangement lisse, presque jeune.

— Ce n'est pas une question de croyance, Camille. C'est une question de conséquence.

— Expliquez-moi.

Il se tourna vers la fenêtre. Le jour se levait sur Montmartre, encore gris, encore mouillé de nuit. Les toits en pente s'étendaient comme une mer d'ardoise.

— Il y a une règle, dit-il. Ancienne. Ceux qui découvrent mon secret... disparaissent.

— Disparaissent ?

— Littéralement. Sans trace. Sans tombe. Comme s'ils n'avaient jamais existé.

Camille sentit un froid descendre le long de son dos. Elle pensa à la mort de sa grand-mère. La maison vide. Les affaires triées en silence. Personne n'avait jamais vraiment expliqué comment Suzanne Moreau était partie — une attaque, avait-on dit, paisible, dans son sommeil. Mais le corps avait été incinéré rapidement. Trop rapidement.

— Ma grand-mère, dit-elle, la voix contrainte. Suzanne. Elle savait, n'est-ce pas ?

Laurent ne répondit pas tout de suite. Il prit un pinceau sec, le tourna entre ses doigts.

— Vous êtes courageuse, dit-il enfin. Plus qu'elle ne l'était. À la fin.

— Que voulez-vous dire ?

— Elle a cessé de chercher. Un jour, elle a simplement cessé. Elle a compris que certaines vérités ont un prix que personne ne devrait payer.

Camille s'approcha encore. Au centre de l'atelier, la lumière tombait d'un puits de verre, et elle vit les toiles anciennes alignées contre le mur du fond. Plusieurs décennies, plusieurs siècles représentaient ici, à même hauteur, comme un musée intime.

— Vous l'aimiez ? demanda-t-elle.

Laurent la regarda enfin. Ses yeux étaient d'un gris profond, presque verts dans cette lumière. Quelque chose passa au fond — de la douleur, ou peut-être plus vieux que la douleur. Du regret.

— Je l'aimais comme on aime le matin après une nuit trop longue. Sans espoir de la garder.

— Vous l'avez visitée tous les jeudis pendant vingt-trois ans.

— Elle tenait à ce rituel. Elle disait que c'était la seule manière de me garder vivant, elle aussi.

— Vivant ?

— Dans sa mémoire. Dans son histoire. Elle savait que je ne vieillirais pas. Que je la regarderais changer, décroître. Elle a choisi de m'inclure dans le déroulement de sa vie plutôt que de m'en exclure.

Camille détourna les yeux. Les toiles. Les dates. L'atelier. Tout concordait, et pourtant rien n'était possible. Elle ressentit ce même vertige que dans les escaliers de la maison de sa grand-mère — un vertige entre le réel et l'irréel, entre ce que l'on croit et ce que l'on voit.

— Je dois le prouver, dit-elle. À Vasseur. À moi-même. Je dois comprendre.

— Non.

Sa voix claqua, soudainement dure.

— Vous devez reculer. Maintenant.

— Pourquoi vous protégez-vous, si vous êtes si puissant ? Si rien ne peut vous atteindre ?

Laurent la fixa un long moment. Puis, d'un geste lent, il tendit sa main droite, paume ouverte. Les doigts étaient nus, aucune poudre de couleur. Il la tint devant elle, immobile.

— Regardez.

Camille regarda. Une cicatrice traversait la paume, fine comme un fil de soie. Elle semblait ancienne, blanchie par des décennies, presque translucide.

— La règle est double, dit-il. Ceux qui découvrent mon secret disparaissent. Mais celui qui détient le secret ne peut jamais choisir de le perdre.

— Vous voulez dire que vous êtes prisonnier de votre propre immortalité.

— Je veux dire qu'il y a un prix. Un prix que vous ne pouvez pas comprendre, et que vous ne devez pas chercher.

— Quel prix ?

— La première fois que j'ai compris, j'avais vingt-huit ans. Comme vous. Et je me tenais dans une salle sombre, face à un homme qui me disait exactement ce que je vous dis aujourd'hui. J'ai pensé, comme vous, que c'était de la superstition. Que je pouvais ruser. Que la vérité avait un droit d'existence, quel que soit son coût.

— Qu'est-il arrivé ?

— Il a disparu. Trois jours après notre conversation. L'homme qui m'avait offert ce cadeau — ou cette malédiction — a disparu du monde sans laisser plus de trace qu'une pierre dans un fleuve.

Un silence s'étira. Les bougies vacillèrent. Camille ne pouvait pas dire si c'était un courant d'air ou ce même pouvoir silencieux qu'elle avait déjà senti dans la pièce.

— Vous mentez, dit-elle, plus pour se convaincre.

— Je ne mens jamais, Camille. C'est le paradoxe de ma condition. Je peux tout faire sauf me mentir à moi-même. Et parce que vous êtes le regard de Suzanne plus que son sang, je vous dis ce que je n'ai jamais dit à aucun autre.

— Qui est ce L ? Dans le journal de ma grand-mère. Lucien Renard. C'est vous, n'est-ce pas ?

Le visage de Laurent resta fermé, mais ses yeux jetaient une lueur nouvelle. Une fascination. Une mise en garde.

— Ne dites pas ce nom, dit-il doucement, comme on parle à un enfant qui joue près d'un abîme.

— Pourquoi pas ?

— C'est le nom qui a contracté la dette. En 1900.

— Une dette envers qui ?

Il la regarda longuement, puis parut prendre une décision.

— Vous allez chez le notaire. Vous recevrez les documents de votre grand-mère. Vous allez ouvrir l'enveloppe scellée, et vous allez découvrir que le temps est plus complice que vous ne l'imaginez.

— Et vous ?

— Moi, je vais rester ici. Comme toujours. À attendre la fin d'un pacte qui recommence à chaque fois qu'on croit l'avoir rompu.

Il tourna le dos et se dirigea vers sa toile inachevée. Camille resta plantée au milieu de l'atelier, saisie d'une certitude nouvelle.

— C'est vous qui avez décidé de croiser ma route, dit-elle.

Il stoppa net.

— Vous m'avez cherchée à votre exposition. Vous le saviez pour qui je suis, pour qui j'étais. Vous saviez que j'étais la petite-fille de Suzanne.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce que la dette de 1900 arrive à échéance. Elle exige un règlement, et pour la première fois depuis longtemps, je crois que vous pourriez être celle qui choisira comment la payer.

Il se retourna à demi. Ses yeux portaient une fatigue que les années n'expliquaient pas.

— Mais le choix a un coût, dit-il. Et quand vous saurez quel est ce coût, vous comprendrez peut-être pourquoi j'ai si bien caché mon secret que vous êtes la seule à l'avoir découvert en cent vingt-cinq ans.

— Vous espérez que j'abandonne.

— J'espère que vous serez assez sage pour choisir une vérité qui ne vous détruira pas.

Il tendit un doigt vers les toiles anciennes.

— Vous reviendrez demain, dit-il. Après le notaire. Je vous montrerai quelque chose que personne n'a jamais vu. Le premier portrait.

Camille ne bougea pas.

— Le premier portrait de vous ?

— Non.

Un sourire se dessina, mince, presque triste, sur son visage.

— Le portrait qui a commencé la malédiction. La toile que j'ai peinte en 1900. Le visage de celle qui a tout déclenché.

Il ajouta, plus bas, comme une confidence que le monde entier ne devait pas entendre :

— Votre arrière-grand-mère.

Les bougies moururent d'un coup, laissant Camille dans une obscurité soudaine. Elle tendit la main, tâtonna, et les flammes se rallumèrent une à une, comme attisées par un souffle invisible.

Mais Laurent était déjà parti.