La Toile Centenaire
Lire le chapitre 10: The Diary's Painter
La pluie battait contre les carreaux de l'appartement de Camille, rue des Saints-Pères. Elle avait étalé les pages du journal de sa grand-mère sur la table basse, les protégeant d'une feuille de verre qu'elle avait découpée à la hâte chez le vitrier du coin. Le cahier sentait la cire et la poussière, une odeur de relique. Depuis la mort de Suzanne, personne n'avait ouvert ces pages. Peut-être personne ne l'avait jamais fait, hormis sa propre main tremblante.
Camille avait passé la nuit à déchiffrer l'écriture fine de sa grand-mère, ces lettres penchées qui semblaient danser entre les lignes comme des ombres chinoises. Certaines pages étaient tachées de larmes — de vraies larmes, séchées en auréoles grises sur le papier jauni. Un passage, au milieu du carnet, attira son regard.
*"Il m'a dit qu'il s'appelait Lucien — Lucien Renard. Que ce nom n'était pas le sien, mais celui d'un ami mort, d'une identité empruntée comme on emprunte un manteau pour traverser une tempête. Je n'ai pas ri. Il y avait dans sa voix quelque chose de si ancien que j'ai cru entendre Paris gronder sous nos pieds."*
Camille reposa la loupe et fixa le mur blanc en face d'elle. Lucien Renard. Le nom inscrit sur l'acte de décès qu'elle avait trouvé aux Archives de Paris — décédé en 1905, noyé dans la Seine, corps jamais retrouvé. Et pourtant, Laurent avait peint devant elle avec des mains vivantes. Laurent était Lucien. La certitude s'installa en elle comme un poids froid dans le ventre.
Elle tourna la page suivante. L'écriture devenait plus pressée, les mots plus serrés.
*"Nous nous sommes rencontrés en juin. Il peignait le Pont des Arts, ce jour de la Fête nationale où le ciel était si clair. Il m'a avoué qu'il fuyait le pinceau depuis cinq ans. Cinq années sans toucher une toile. 'Parce que peindre un portrait, c'est signer sa propre mort', m'a-t-il dit en riant — mais ses yeux ne riaient pas, et j'ai compris que ce n'était pas une plaisanterie."*
Camille se leva, fit les cent pas dans le salon. Le portrait. Laurent avait promis de lui montrer le premier portrait, celui de son arrière-grand-mère, celui qui avait lancé la malédiction. Mais elle savait maintenant que ce portrait existait dans une autre dimension, symbolique. Sa grand-mère écrivait d'une main de jeune fille, à une époque où elle-même n'existait pas encore. Suzanne avait connu Lucien Renard. Suzanne avait aimé Lucien Renard. Et pourtant, le peintre — Laurent — avait dit à Camille qu'il avait aimé Suzanne "pendant des dizaines d'années". Une femme de vingt ans, en 1925, aurait pu être une amante plausible. Mais une femme qui grandit, vieillit, meurt — et que le peintre regarde traverser les décennies sans lui...
Elle revint vers le carnet. Il y avait six pages encore, écrites de façon saccadée, des phrases commencées puis barrées. Camille les parcourut rapidement, puis tout à la fin, une entrée presque illisible, l'encre délayée par des larmes anciennes.
*"J'ai trouvé la clé. La clé d'argent que Lucien m'a donnée le soir où il m'a tout avoué — elle ouvre une porte de bois vert, rue Ravignan. Derrière cette porte, j'ai vu des toiles que personne ne doit voir. Des visages. Des familles entières. Et au fond, un autoportrait, incomplet, à peine ébauché. Lucien m'a dit : 'Tant que je reste imparfait, je reste vivant. Le jour où j'achèverai un visage, je commencerai à mourir.'"*
Camille s'immobilisa. La clé. La petite clé d'argent, passée de sa grand-mère à sa mère, puis à elle — celle qui avait ouvert la porte verte de Montmartre. Mais ce que la porte contenait, elle ne l'avait pas vu. Elle s'était contentée d'ouvrir, d'inhaler une bouffée d'air froid, puis elle avait refermé, nerveuse, en entendant des pas dans l'escalier. Il fallait y retourner. Cette fois, il fallait regarder.
Elle poursuivit sa lecture, la gorge serrée.
*"J'ai compris ce soir-là, en le regardant préparer ses toiles sans jamais poser un trait, que Lucien n'était pas seulement un homme hanté — il était une œuvre inachevée. Une promesse de mort indéfiniment reportée. Tant qu'il ne peint aucun visage dans sa totalité, il ne peut pas finir. La malédiction est là : l'immortalité comme châtiment d'un artiste qui ne peut jamais conclure."*
Camille referma le carnet. Sa grand-mère avait tout su. Elle avait écrit le nom, la date de naissance de la malédiction, et même une adresse — 44, rue de Vaugirard. L'adresse du collectionneur, Antoine Ferré.
Un frisson lui parcourut l'échine. Sans y croire, machinalement, elle retourna le carnet à l'envers, et c'est en le feuilletant qu'elle découvrit une enveloppe cousue dans la reliure, ouverte sur une quatrième de couverture repliée. Une photographie. Une femme blonde, un ruban noir au cou, posant devant un bureau en acajou. Au dos, une écriture à l'encre noire : *"Marie-Anne Renard, née en 1872 — peinte en 1900. Le premier portrait."*
Marie-Anne Renard. L'arrière-grand-mère. Le sujet du premier portrait de Lucien — du premier portrait de Laurent. L'acte qu'il avait commis pour sauver quelqu'un — ou pour se damner.
Camille fixa la photographie. Il y avait quelque chose de troublant, de familier dans les traits de cette femme. Le même arc des sourcils que celui de sa mère. La même fossette au menton que celle qui creusait sa propre joue quand elle souriait.
Mais ce n'était pas cela qui la frappa le plus. C'était une note minuscule, griffonnée au crayon dans la marge de la photo, de l'écriture de sa grand-mère :
*"Lucien n'a jamais vieilli depuis ce jour. Il devait la peindre pour la sauver d'une maladie — mais le prix de sa vie à elle fut son visage à lui, condamné à jamais pour chaque portrait qu'il accomplissait. Ou faut-il dire : son immortalité fut le prix de ma propre existence. Car Marie-Anne était ma mère."*
Camille lâcha la photo comme si elle brûlait.
Sa grand-mère était la fille de Marie-Anne Renard. Suzanne Moreau — née Suzanne Renard. Le nom de famille avait changé, mais la lignée était la même. Lucien Renard n'avait pas seulement été l'amant de son arrière-grand-mère. Il avait été son époux ? Son frère ? Camille retourna la photo encore une fois. Au dos, une autre ligne, plus effacée, presque un murmure : *"Ce n'était pas son nom, ni le mien. Il était autre chose avant 1900."*
Elle se souvint de la carte de visite que Laurent lui avait donnée dans son atelier. Le nom Laurent — sans patronyme. Un nom de peintre, d'artiste, choisi par convenance plutôt que par héritage.
Camille reposa le carnet, prit son téléphone. Ses doigts tremblaient en composant le numéro du notaire. Elle laissa sonner trois fois, quatre fois. Une voix grave répondit enfin.
— Tenez la porte, dit-elle. J'arrive.
Elle raccrocha. Elle avait fini de déchiffrer le passé. Il était temps d'affronter le présent et ce qu'on voulait la forcer à signer. Laurent — Lucien — peu importait le nom qu'il portait, elle détenait désormais la chaîne complète. Le cahier suffirait-il à convaincre Antoine Ferré, et peut-être même Vasseur ? Elle n'en savait rien.
Mais une chose était certaine, gravée au fond d'elle comme les lettres sur le papier jauni de Suzanne : la malédiction de Lucien Renard était liée à sa famille depuis la naissance. Et l'heure de la révélation venait — pour toutes les générations de femmes qui avaient aimé cet homme et qui avaient payé chacune, en silence, un tribut que personne n'avait jamais osé nommer.
La photo de Marie-Anne glissa dans le creux de sa main, plus légère qu'une promesse, plus lourde qu'une tombe.