La Tromperie du Millésime
Lire le chapitre 11: The Aftermath of a Warning
L’aube se levait sur la Gironde, grise et laiteuse, quand Julien Moreau gara sa vieille Peugeot à l’orée du bois de chênes qui bordait la propriété des de La Salle. Sa tête résonnait encore du choc reçu dans la cave, un élancement sourd qui lui rappelait à chaque battement de paupières qu'il aurait dû rester mort, là-bas, dans le noir. Mais il était debout, et c'était déjà une obstination.
Il avait marché jusqu'à l'aube le long des routes départementales, vidé de son téléphone, de ses notes, de son portefeuille. L'aube seule lui avait rendu un semblant de clarté. L'aube et la rage.
La propriété s'étendait devant lui, faussement paisible. Les vignes en filets réguliers attendaient la taille d'hiver. Les volets du château étaient clos. Aucune présence policière devant le portail — les de La Salle avaient dû préférer régler cela en interne, ou n'avaient pas encore signalé l'intrusion de la veille. L'absence de gyrophares le confirmait : l'attaque de la nuit n'avait pas été officiellement enregistrée. Quelqu'un avait intérêt à ce que le silence demeure.
Il contourna par le fossé, là où la végétation montait dru contre les murs de pierre. Il connaissait chaque angle de la bâtisse pour y être entré enfant, lorsque son père livrait des barriques au chai. Mais ce qu'il cherchait à présent n'était pas un accès.
Il trouva l'issue de la cave par laquelle on l'avait traîné dehors — une porte de service à moitié fracassée, qu'il avait entrouverte lui-même quelques heures plus tôt, puis que ses agresseurs avaient laissée telle quelle. Il se glissa à l'intérieur, l'épaule contre le bois humide.
La cave sentait le froid et la terre, un mélange de calcaire et de vieux chêne. Il descendit les marches qu'il avait descendues la veille, guidé par la mémoire, s'arrêtant pour écouter. Rien. Le silence était si complet qu'il entendait son pouls dans ses oreilles.
Lorsqu'il atteignit le renfoncement où s'ouvrait la porte murée qu'il avait découverte avec Anne, il s'arrêta net.
Le mur était lisse.
Il passa la main sur la pierre taillée, cherchant la jointure, la faille, la fente où le mécanisme s'était enclenché. Rien. Quelqu'un avait remonté la porte du temps, l'avait scellée dans la masse du mur. Du mortier frais, clair, brillait encore entre les blocs. Ce n'était pas un travail de la nuit — trop méticuleux pour être improvisé à la lampe frontale. Non, c'était du travail de professionnels, venus avec du mortier prêt à l'emploi dans une bétonnière portable. Le message était limpide : *l'accès était condamné, et ils savaient que lui savait où il était.*
« Les salauds », murmura-t-il.
Il resta là un long moment, la paume contre le mur neuf, à écouter le silence revenir. Anne. Que lui avaient-ils fait ? Il avait cherché ses traces sur le chemin en revenant, sans rien trouver. Aucun corps, aucune trace de lutte. Soit elle s'était enfuie, soit ils l'avaient emmenée.
Soit.
Il sortit par la porte de service, remonta la pente herbeuse jusqu'au chemin des labours. Ses poches étaient vides. Ses souvenirs, seuls, lui restaient. Fichu pour fichu, il ferait avec.
Il marcha deux kilomètres jusqu'à la cabine téléphonique du village, une antiquité en verre dépoli que la mairie n'avait jamais osé retirer, et composa le numéro de la rédaction locale, puis le portable. Trois sonneries. Quatre.
« Moreau ? » La voix de Jacques Ferrand était épaisse, encore empâtée de sommeil. « Tu sais l'heure qu'il est ?
— J'ai besoin de toi, Jacques. Tout de suite.
— C'est une blague ? À six heures du matin ?
— C'est pas une blague. Retrouve-moi à la brasserie des Chartrons. Dans vingt minutes. »
Il raccrocha avant que Ferrand ne réponde, et sortit une pièce de la poche de son pantalon boueux. Il n'avait même pas de quoi payer un café.
La brasserie des Chartrons avait des odeurs de chicorée et de graisse, des banquettes en moleskine usée que trois générations de journalistes avaient épuisées en réunions de fin de nuit. Jacques était déjà là, avachi sur une table du fond, un carnet écorné ouvert sous son coude. C'était le même carnet qu'il trimballait depuis vingt ans et dont la moitié des pages étaient illisibles — une légende chez les confrères.
Il leva les yeux et blêmit.
« Bon sang, Julien, t'as vu ta tête ? »
Julien s'assit en face de lui sans répondre, accepta le café que Jacques poussa vers lui d'un geste las. Il but une longue gorgée brûlante avant de parler.
« La nuit dernière, j'ai découvert des choses sur le domaine des de La Salle. Des choses qui remontent à 1905. Et quelqu'un a tenté de me laisser ma cervelle dans les caves.
— De La Salle ? » Jacques releva ses lunettes sur son front, plissa les yeux. « Le fils qui a disparu en 1985 ?
— Le grand-père, oui. Mais la chaîne est plus longue. Un vigneron nommé Étienne Marchand, parti en courant du domaine après avoir écrit des lettres où il parle d'une société secrète, le Cercle du Pressoir. Victoire Marchand, sa descendante, assassinée en 1975 dans les vignes. Un acte notarié acheté pour une bouchée de pain, avec une clause de confidentialité. Et une cave secrète, que j'ai visitée hier soir. Quelqu'un a rebouché le mur il y a quelques heures.
— Du mortier frais ?
— Oui.
— Putain. » Jacques saisit son stylo, l'agita dans sa direction comme un réveille-matin. « Tu as pensé à prévenir la police, au lieu de venir me voir à six heures du matin ?
— La police, je suis grillé depuis l'affaire dont tu sais. Et les de La Salle ont probablement payé pour que l'intrusion de cette nuit ne soit jamais signalée. Non, Jacques. L'histoire que je poursuis est plus vieille que ma suspension. C'est un réseau. Un réseau qui a survécu cent ans.
— Un réseau de quoi ? De vignerons ?
— De vignerons, d'avocats, de notaires. Une société exigeant le silence sur une méthode, un secret capable de détruire une famille. » Il marqua une pause. « Le secret est dans le vin. Pas dans une bouteille ou une autre. Dans le millésime.
— Quel millésime ?
— Celui de l'acte. 1905.
— Julien, 1905, c'est un siècle. »
Jacques poussa un soupir et fouilla dans son carnet, tournant des pages d'un geste nerveux. Son doigt s'arrêta au milieu d'une note griffonnée à la va-vite.
« Puisque tu me parles de vieilleries, j'ai entendu une drôle d'histoire, le mois dernier. Le journal a reçu une lettre anonyme m'accusant d'enquêter sur une affaire... 1961.
— 1961 ?
— L'année du grand Bordeaux. Le millésime du siècle, comme disent tous les courtiers. La légende veut que les de La Salle aient produit, cette année-là, un vin qui a remporté toutes les dégustations à l'aveugle des années suivantes. Un vin introuvable sur le marché. On raconte qu'ils n'ont commercialisé que quelques caisses, réservées à des initiés.
— Et tu as enquêté ?
— Pas eu le temps — on m'a appelé pour gratter un conflit de bornage à Saint-André-de-Cubzac. La lettre est au fond de mes tiroirs.
— Mais tu te souviens de son contenu.
— L'expéditeur se faisait appeler "La Ligne". Il disait que le secret du 61 n'était pas dans le chai mais dans la parcelle. Que la parcelle était aujourd'hui abandonnée, une friche où personne ne voulait planter, comme si la terre elle-même portait encore la trace d'un crime. Il m'indiquait que si je voulais la vérité, je devais comparer le sol de cette friche à celui des vignes actuelles. Que les analyses étaient parlantes.
— Une parcelle de plus abandonnée... » Julien réfléchit à voix haute. « La géographie du domaine a été remaniée au fil des décennies. Les anciens cadastres de 1961 pourraient révéler où ils plantaient. Et si cette parcelle correspond au lieu où le corps de Victoire a été retrouvé en 1975...
— Treize ans ouvrent un écart, Julien.
— Mais pas une trace. On n'efface pas des ceps de soixante ans sans laisser des sillons, des racines, une ligne de sol différente. La terre se souvient. » Il termina son café, reposa la tasse d'une main tremblante. « Je vais remonter les archives. Le cadastre, les liquidations de récolte, les registres d'appellation de 1961. Et j'aurai besoin de cette lettre anonyme.
— Elle est à toi. Viens la chercher au bureau.
— Je n'ai même plus de téléphone, Jacques. Ils m'ont pris jusqu'à ma montre. »
Le journaliste le dévisagea un long moment, puis fouilla dans sa poche intérieure et en sortit un téléphone à clapet, cabossé, d'un autre âge.
« Un vieux bout de plastique que je garde en secours. Il fonctionne. Une carte prépayée dedans.
— Jacques...
— Tu me raconteras au bout du compte. Et tu me donneras l'exclusivité. C'est tout ce que je demande.
— Marché conclu. »
Julien prit l'appareil, le glissa dans sa poche. Il resta encore une minute sans parler, les coudes sur la toile cirée, l'esprit remontant déjà les méandres du temps. Derrière la vitre embuée, la rue s'éveillait à peine, des volets s'ouvraient en claquant, et la ville de Bordeaux sentait le pain chaud et le gravier mouillé.
« Tu crois qu'il est encore vivant, Étienne Marchand ? demanda Jacques à brûle-pourpoint.
— S'il vivait, il aurait cent quarante ans.
— Je ne parle pas du vigneron. » Jacques tourna son carnet vers lui, une page couverte d'une écriture ronde et serrée. « Je te parle de l'autre Étienne. Étienne Marchand, ton homonyme de la cave. Celui qui t'a fauché par-derrière.
— Tu veux dire...
— Le type qui t'a agressé hier soir porte peut-être un nom hérité. Le réseau dont tu parles n'a pas disparu, Julien. Il s'est transmis, comme la propriété, comme le rang. Peut-être que le vigneron s'appelle toujours Marchand, et qu'il est plus proche que tu ne crois. »
Julien sentit un frisson lui parcourir la nuque, là où la douleur de la nuit précédente battait encore sourdement. Il se leva, laissa quelques pièces sur la table.
« Oublie pas, dit Jacques. L'exclusivité.
— Tu l'auras. »
Il sortit dans la fraîcheur matinale, s'arrêta sur le trottoir, tourna le dos au fleuve. Il avait perdu ses notes, son téléphone, presque sa peau. Mais il avait encore sa mémoire, une lettre anonyme à récupérer, et un cadastre de 1961 à dépouiller. La brasserie des Chartrons s'évanouit derrière lui dans la vapeur du petit matin.
Le chemin, cette fois, il le connaissait par cœur. Il fallait retrouver Anne. Et avant cela, trouver pourquoi la terre de certaines parcelles, encore aujourd'hui, ne portait plus rien.
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